Alya
Un bip régulier fend le silence.
Un bruit... mécanique.
Je me réveille dans une pièce inconnue, froide, stérile. Mes paupières sont lourdes, mes muscles engourdis. La lumière au plafond me pique les yeux, trop blanche, trop violente. Tout me semble... irréel. Comme un rêve que je n'ai pas choisi de faire.
J'essaie de bouger, mais mon corps proteste. Une douleur sourde explose dans mon crâne, comme si quelqu'un y avait enfoncé un pieu. J'ouvre la bouche, mais seul un souffle sec s'en échappe. Ma gorge est sèche, brûlée.
Des sons étouffés m'atteignent. Une voix d'homme. Calme, presque hésitante. Je tourne difficilement la tête. Quelqu'un est là. Assis dans un coin de la pièce. Il me fixe.
Je fronce les sourcils. Je ne le connais pas. Son visage ne me dit rien. Pourtant... il semble soulagé. Presque bouleversé.
Il me parle. Mais ses mots n'atteignent pas mon cerveau. Ils se heurtent à un brouillard dense, épais, qui engloutit tout. Je ferme les yeux. Essaye de me concentrer.
Où suis-je? Qu'est-ce qu'il s'est passé?
Je sens le picotement familier de la panique grimper dans ma poitrine. Mon cœur s'accélère. Je veux parler, poser une question, n'importe laquelle. Mais tout est confus.
Un médecin entre précipitamment dans la chambre. Il s'approche, parle d'un ton doux mais professionnel.
-Bonjour Alya. Vous vous souvenez de ce qu'il s'est passé?
Alya? Je le fixe. J'aimerais pouvoir répondre. Mais ce nom... sonne creux. Comme s'il appartenait à une autre.
Je veux dire que je ne sais pas. Que je ne suis pas sûre. Mais ma gorge est bloquée. Alors je secoue la tête, imperceptiblement.
Le médecin échange un regard avec l'homme assis au coin.
-Vous avez été victime d'un accident il y a un mois. Vous êtes restée dans le coma... jusqu'à aujourd'hui.
Un mois. Mon souffle se coupe. Un mois de vie envolé. Un mois effacé de ma mémoire.
-Savez-vous qui est cet homme? demande-t-il en désignant l'inconnu.
Je tourne lentement la tête. Il est toujours là. Il n'a pas bougé. Son visage est tendu, mais ses yeux... il y a quelque chose dedans. Une culpabilité? Une peur? Une attente silencieuse?
Je secoue la tête. Encore. Le médecin soupire.
-Il s'appelle Ewen. Il était impliqué dans l'accident. Il a tenu à rester près de vous.
L'homme, Ewen, baisse les yeux. Comme s'il avait honte d'être là.
-Parlez-lui, dit le médecin en s'adressant à lui. Même si elle ne se souvient pas... les émotions, les sensations, ça peut revenir. Ça doit venir de quelque part. Je reviens dans quelques minutes.
Et il sort. Un silence pesant s'installe.
J'essaie de reprendre mon souffle. Tout ça est trop. Trop vite. Trop flou.
Ewen se lève lentement. Il semble mal à l'aise. Il s'approche du lit, s'arrête à une distance respectueuse. Ses mains tremblent légèrement. Il les glisse dans les poches de sa veste, comme pour les cacher.
-Je... Je suis Ewen, dit-il à voix basse.
Je hoche à peine la tête. Le nom ne déclenche rien en moi. Pas d'image. Pas d'émotion. Juste du vide. Je le fixe, sans comprendre. Je cherche quelque chose dans son visage. Une trace. Un écho. Rien.
-Je ne vais pas te submerger de questions, ajoute-t-il. Je voulais juste que tu saches que... tu n'étais pas seule.
Je ferme les yeux une seconde. Juste pour échapper à l'étrangeté de tout ça. Quand je les rouvre, il est toujours là.
-Les médecins disent que c'est normal que tu ne te souviennes pas. Que ça peut revenir. Mais peu importe. Tu n'as pas à te forcer.
Je le fixe sans rien dire. Je ne peux rien dire. Je n'arrive pas à faire le tri dans ce chaos intérieur. Qui que tu sois, Ewen, je ne me souviens pas de toi. Et ça m'effraie.
***
Les jours suivants passent dans un flou cotonneux. Examens, IRM, questions. Toujours les mêmes. "Comment vous appelez-vous?" "Quel est votre dernier souvenir?" "Reconnaissez-vous cette personne?"
Non. À toutes.
Je suis un puzzle sans modèle. Un tableau aux couleurs effacées. Je me sens étrangère à tout ça. À mon corps. À ma propre vie.
On me parle de traumatisme crânien, d'amnésie post-traumatique. D'un choc neurologique lié à l'accident. De patience. De rééducation. On me dit que c'est fréquent. Que je ne dois pas m'inquiéter. Mais comment ne pas m'inquiéter quand je ne sais même pas si j'aimais le café ou non? Si j'ai une famille. Des amis. Un passé.
Je suis censée m'appeler Alya. Ça ne me dit rien. Je suis censée avoir vingt ans. Ça ne me fait rien.
Ewen revient souvent. Pas tous les jours, mais presque. Il s'assied dans le même fauteuil. Il reste là, même quand je ferme les yeux. Il ne parle pas beaucoup. Il m'apporte parfois un bouquin, ou un magazine. Un jour, il a apporté une petite plante, en me disant que ça rendait la chambre moins triste.
Il ne me dit pas qui il est vraiment. Il n'insiste pas. Il me parle de musique, parfois. De ses amis, vaguement. Il ne me parle jamais de ce qu'il s'est passé. Ni de l'accident. Ni de qui j'étais avant. Comme s'il avait peur de réveiller quelque chose.
Je ne sais pas pourquoi, mais je le crois quand il dit qu'il ne veut pas me brusquer.
Un soir, alors que la lumière baisse doucement, il est encore là. Assis dans le fauteuil, les bras croisés. On n'a presque pas parlé depuis qu'il est entré.
Je me tourne vers lui. Ma voix est plus audible aujourd'hui. Toujours rauque, mais moins douloureuse.
-Tu viens parce que tu te sens coupable?
Il relève la tête, surpris. Un instant de silence. Puis il répond:
-Peut-être. Au début, oui. Mais... maintenant je viens parce que je veux être là.
Je le regarde. J'aimerais pouvoir sentir s'il dit la vérité. Mais je ne suis même pas sûre de ce que je ressens, moi.
-J'aimerais me souvenir de toi.
Il esquisse un sourire, à peine visible.
-Moi, je me souviens de toi. Et ça... ça suffit, pour l'instant.
Je détourne le regard. Un poids me serre la poitrine. Pas de tristesse. Pas de colère. Juste cette sensation de vide, constante.
Mais ce soir, le vide est un peu moins glaçant. Peut-être à cause de lui. Ou peut-être pas.
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amnəsia
RomanceLors d'un grave accident, la vie d' Alya, une jeune femme ambitieuse et passionnée, bascule dans l'obscurité lorsque son monde se retrouve plongé dans l'oubli. Tombée dans le coma, elle perd la mémoire, oubliant tout de sa vie. Chaque souvenir. Au m...
