Ewen
Je me sens comme un funambule sur une corde effilochée, prêt à basculer dans le vide. Chaque mot que je prononce, chaque geste que je fais, c'est un équilibre précaire entre la vérité et le mensonge. Depuis le premier jour où j'ai vu Alya ouvrir les yeux à l'hôpital, j'ai su que ce rôle que je m'étais inventé deviendrait un piège. Je devais l'aider, lui offrir une ancre dans sa mémoire fracassée. Mais je ne pensais pas que ça irait aussi loin. Je ne pensais pas que je l'emmènerais avec moi jusqu'ici.
Et puis, comme toujours, mon père a tout foutu en l'air.
Je tourne la tête vers Alya. Elle dort. Le souffle calme, le visage détendu. Rien n'indique la tempête qui gronde à l'intérieur d'elle, ni de moi. Sa main frôle la mienne sur l'accoudoir du jet, et j'en profite pour la serrer doucement, discrètement. Juste un contact, presque rien. Mais pour moi, c'est comme si je m'accrochais à elle pour ne pas couler. Je ferme les yeux un instant. Mais les images reviennent, brutales.
Le jour où il m'a forcé à tirer. J'avais huit ans. Il m'a plaqué contre le mur crasseux de ce garage, son flingue dans ma main, le canon pointé sur un homme qui suppliait pour sa vie. Pietro m'a regardé avec un calme glaçant.
"Fais-le."
Et j'ai obéi. Parce que j'avais peur. Parce que je pensais que c'était la seule façon de rester en vie. Depuis ce jour, j'ai compris qu'on ne revient jamais complètement de ça. Et maintenant il a kidnappé Alya. Il l'a utilisée. Elle. La seule personne qui ait vu en moi autre chose qu'un monstre.
Je rouvre les yeux, chassant les souvenirs d'un coup d'expiration. Mon regard revient vers elle. Sa tête repose contre mon épaule. Elle ne sait pas tout. Pas encore. Et peut-être qu'elle ne me pardonnera jamais quand elle saura. Mais je l'espère quand même. Bordel, je l'espère tellement.
Le jet amorce sa descente. Doucement. L'Italie se dessine derrière le hublot, les collines dorées, les cyprès, la mer au loin. Mais moi, je suis ailleurs, déjà dans cette maison, face à Pietro. J'ai la mâchoire serrée. Les poings crispés.
-Alya, on est arrivé, je murmure, glissant ma main sur son bras pour la réveiller en douceur.
Elle papillonne des paupières, un peu groggy. Elle s'étire, les cheveux en bataille, puis me regarde, perdue.
-Une voiture nous attend, je dis simplement.
Je n'ai pas la force de lui en dire plus. Pas maintenant.
On descend. La chaleur nous enveloppe aussitôt, humide et dense. Une berline noire nous attend, comme prévu. Je salue brièvement le chauffeur avant d'ouvrir la portière pour Alya. Elle monte sans un mot, encore secouée par le vol, les cauchemars... ou peut-être tout le reste.
Je m'installe à côté d'elle. Lorenzo dort à l'arrière, affalé dans le siège du fond, les bras croisés. Je sais qu'il fait semblant. Ce con sent toujours quand l'ambiance est trop lourde. Alya regarde par la fenêtre. Son profil est tendu, la mâchoire serrée.
-On va où? demande-t-elle enfin, d'une voix basse.
-Chez moi, je réponds. Enfin... chez lui. Ma maison d'enfance.
Elle hoche la tête. Un long silence s'installe, coupé uniquement par le bruit du moteur et les cigales au loin. Je la sens nerveuse. Ses doigts triturent l'ourlet de sa manche, comme pour canaliser une angoisse qu'elle ne dit pas à voix haute. Je tends la main et recouvre la sienne. Elle sursaute à peine. Mais ne la retire pas.
-Ça va bien se passer, je souffle, même si je n'y crois qu'à moitié.
Elle tourne la tête vers moi. Ses yeux brillent d'émotion, de peur, de fatigue.
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amnəsia
RomantikLors d'un grave accident, la vie d' Alya, une jeune femme ambitieuse et passionnée, bascule dans l'obscurité lorsque son monde se retrouve plongé dans l'oubli. Tombée dans le coma, elle perd la mémoire, oubliant tout de sa vie. Chaque souvenir. Au m...
