Ewen
Les jours passent. Ou peut-être que ce sont des heures. À vrai dire, je ne sais plus. Le temps est devenu un monstre abstrait qui dévore lentement tout ce que j'étais. Je marche, je dors à peine, je respire par réflexe. J'ai quitté la maison de mon père comme un fantôme, sans me retourner, sans même penser à fuir, parce qu'à quoi bon? On ne fuit pas ce qu'on porte en soi.
Alya. Son nom brûle encore sur ma langue, même si je ne le prononce plus. Je revois son visage à chaque fois que je ferme les yeux. Et je revois aussi l'instant où tout s'est effondré. J'ai laissé derrière moi une lettre, misérable tentative de rédemption griffonnée à la hâte, noyée dans mes regrets que j'avais écrite avant qu'on aille en Italie. J'ignore si elle l'a lue, si elle m'a cru. Si elle me hait. Probablement. Elle aurait toutes les raisons du monde.
Ce soir, la ville est trempée de pluie, de silence, de solitude. Je déambule sans but dans les rues désertes. Le goudron brille sous les réverbères, chaque pas résonne dans le vide. Les étoiles, timides, percent à peine à travers les nuages. Elles me regardent, elles aussi. Comme elle. Je me demande si elle regarde aussi le même ciel, au même moment. J'aime ça. Reliés par les lumières. Le passager noir se bat contre ça, essayant de me garder pour lui. Mais c'est mon tour, maintenant.
Je tourne dans une ruelle pour m'abriter, espérant échapper aux pensées qui m'assaillent. Mais je ne suis pas seul. Une silhouette m'attend dans l'ombre, dos droit, regard tranchant. Adriano Sanchez.
Je me fige, le cœur au bord de l'éclatement. Son regard me traverse comme une lame.
-Ewen, commence-t-il. Merci d'être venu.
Je n'ai pas été invité. Il savait que j'allais venir. Ou plutôt, il savait que je n'avais nulle part d'autre où aller. Hors de question de retourner chez moi. Trop de souvenirs. J'acquiesce, incapable d'aligner un mot cohérent. Une tension glaciale s'installe entre nous. Il s'avance, et malgré la fatigue gravée sur son visage, ses yeux brillent d'une rage contenue, presque inhumaine.
-Où est-elle? lâche-t-il.
Je fronce les sourcils.
-Quoi? Vous... Vous m'aviez juré que vous ne la chercheriez pas.
Un rictus. Froid. Méprisant.
-Je veux que tu me l'apportes. Peut-être que tu n'as pas eu les couilles de la tuer, mais je ne t'en veux pas. Apporte-moi Alya, et on efface tout.
Je recule d'un pas, pris de nausée. Il déteste sa propre fille à ce point là? Quelle ordure, ce mec.
-Vous l'avez menacée. Vous saviez que j'étais amoureux d'elle. Vous m'avez utilisé comme un pion, vous et mon père. Pourquoi vouloir encore sa mort? Pourquoi mon père est mort. Votre marché ne tient plus.
Il éclate de rire, un son sec, sans aucune chaleur.
-Tu ne comprends donc toujours pas? La femme est la kryptonite de l'homme. Je n'ai pas besoin d'une explication morale à te donner. Elle doit payer. Du sang pour du sang.
Je serre les poings, mais mes bras tremblent. J'ai peur. Pas pour moi. Pour elle.
-Je croyais pouvoir vous arrêter. Je croyais pouvoir la sortir de là.
-Et tu as échoué, réplique-t-il. Comme ton père. Comme tous les hommes faibles.
Il a raison, Alya est ma kryptonite. Ma faiblesse. Il réduit la distance entre nous, me fixant comme un prédateur. Son souffle est froid, métallique.
-Tu aurais dû la tuer quand tu en avais l'occasion. Maintenant... il est trop tard. Je vais devoir finir le travail moi-même.
Mon cœur explose dans ma poitrine.
-Non.
Il s'immobilise.
-Non, je vous en empêcherai. Elle n'est pas qu'un outil de vengeance. C'est votre fille. Bordel de merde! Votre propre sang!
Un silence. Puis, un rire. Lent. Dérangeant.
-Si tu savais... souffle-t-il.
Avant que je puisse réagir, deux bras puissants me ceinturent par-derrière. Un homme surgit de l'ombre et me plaque contre le mur. Je tente de me débattre, mais ses bras sont d'acier.
-Je crois que tu ne nous es plus utile, dit Adriano calmement. Tu veux la sauver? Très bien. Tu resteras ici, bien sage, pendant que moi, je m'en charge. Une fois pour toutes.
Je sens une aiguille percer la peau de mon cou. Une brûlure. Ma vision vacille. Les visages se fondent, le décor s'efface. Le dernier son que j'entends, c'est la pluie. Et le rire d'Adriano, étouffé par l'obscurité.
Quand je reprends conscience, mes poignets sont attachés à une chaise métallique, dans une pièce sans fenêtres. Le sol est en béton, les murs humides. L'odeur de moisissure et de sang séché me prend à la gorge. Je me souviens. De tout. De trop. Et je sais une chose: Alya est en danger. Plus que jamais. Et moi, je suis piégé.
Mais je ne resterai pas là. Pas cette fois.
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amnəsia
RomanceLors d'un grave accident, la vie d' Alya, une jeune femme ambitieuse et passionnée, bascule dans l'obscurité lorsque son monde se retrouve plongé dans l'oubli. Tombée dans le coma, elle perd la mémoire, oubliant tout de sa vie. Chaque souvenir. Au m...
