Alya
Je suis assise sur le tapis du salon, les jambes croisées, mes poupées éparpillées autour de moi. L'une d'elles a perdu un bras, l'autre a les cheveux coupés n'importe comment, mais je m'en fiche. Je suis en train d'organiser un bal. Un bal royal, avec des robes en mouchoirs et des voix aiguës que je fais moi-même. Je ris toute seule, concentrée, dans mon petit monde à moi.
La lumière du jour entre à peine par les rideaux tirés. C'est encore l'hiver. Il fait froid dans la maison, mais je garde mon pyjama, celui avec les nuages bleus. Il est doux. Je me sens bien.
Jusqu'à ce que j'entende ses pas. Des talons. Ma mère. Je lève les yeux.
Elle ne marche pas vite, aujourd'hui. Elle avance comme si elle portait quelque chose de lourd, mais ses bras sont vides. Elle ne regarde pas où elle met les pieds. Elle regarde droit devant elle, sans vraiment me voir.
Je reste assise. J'attends. Elle ne sourit pas.
-Alya, déclare-t-elle, presque sans voix. Viens t'asseoir sur le canapé, s'il te plaît.
Je fronce les sourcils. Elle ne dit jamais s'il te plaît. Sauf quand elle est triste. Ou quand elle a peur. J'obéis sans poser de question. Je grimpe sur le canapé et m'assieds au bord, les mains sur les genoux. Je la fixe.
Elle s'installe à côté de moi. Elle ne me touche pas. C'est ça, le plus étrange. Elle me touche toujours, d'habitude. Une main sur l'épaule. Une caresse dans les cheveux. Un bisou rapide sur la joue. Mais là, rien.
-Il s'est passé quelque chose, commence-t-elle.
Ma gorge se serre sans que je comprenne pourquoi. J'attends. Je ne dis rien. Son visage est très blanc. Sa bouche est dure. Ses yeux sont rouges. Mais elle ne pleure plus.
-Tu sais que ton papa travaillait loin. Il devait partir souvent... pour aider des gens.
Je hoche la tête. Je le sais. Il envoyait des cartes postales. Souvent d'Italie. Il m'appelait parfois. Il me racontait des histoires. Il me disait qu'il reviendrait vite.
-Il était dans un endroit dangereux, continue ma mère. Et... il y a eu un accident.
Un long silence. Je ne comprends pas ce que ça veut dire.
-Il a eu mal? je demande.
Elle cligne des yeux, surprise par la question. Sa bouche tremble. Mais elle secoue la tête.
-Non. C'était rapide.
Je veux lui demander s'il va revenir. Je veux lui demander où il est. Je veux crier que je n'ai pas fini mon dessin pour lui. Mais aucun mot ne sort. Je regarde mes pieds. Je ne comprends pas pourquoi ma poitrine me fait aussi mal. Elle pose enfin une main sur ma jambe.
-Papa est mort, Alya.
Je la regarde sans vraiment comprendre. Je sais ce que ça veut dire, pourtant. Je l'ai déjà entendu à l'école. Mais pas comme ça. Pas dans ma maison. Quelque chose se casse en moi, sans bruit. Je ne pleure pas. Je ne parle pas. J'attends qu'elle me prenne dans ses bras. Qu'elle m'explique. Qu'elle me dise que tout ira bien. Mais elle ne fait rien. Elle se lève. Elle dit qu'elle doit passer un coup de fil. Elle sort de la pièce.
Je reste là. Et je ne comprends pas pourquoi elle ne m'a pas prise dans ses bras.
Depuis ce jour, plus rien n'a été comme avant. On a arrêté de se dire bonne nuit. Elle a arrêté de me border dans mon lit. Je n'ai jamais su si elle était triste, ou en colère. Peut-être les deux. Peut-être que je lui rappelle trop mon père. Je n'ai jamais osé lui demander. Et elle n'a jamais cherché à me rassurer. Alors j'ai appris à me taire. À garder mes questions. À sourire quand il fallait. Et à me débrouiller seule.
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amnəsia
RomanceLors d'un grave accident, la vie d' Alya, une jeune femme ambitieuse et passionnée, bascule dans l'obscurité lorsque son monde se retrouve plongé dans l'oubli. Tombée dans le coma, elle perd la mémoire, oubliant tout de sa vie. Chaque souvenir. Au m...
