Chapitre XX

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Ewen

Je suis resté loin plus longtemps que prévu. Trois jours, sans un mot. J'ai pas eu le choix. Quand il appelle, tu décroches. Tu laisses tout tomber, même ce que t'aurais voulu protéger. Même elle. J'ai été tiré de cette maison comme on arrache un pansement: brutalement, sans avertissement. Trois jours à écouter mon père parler en codes, à me faire cracher des infos, à me rappeler à quel point je suis coincé dans ce merdier, que je le veuille ou non. Je n'ai pas eu le temps de prévenir Alya. Et même si j'avais eu le temps, j'aurais rien su dire sans tout foutre en l'air. Maintenant, je suis revenu. Et je sais que je vais devoir faire face à sa colère.

Quand j'entre dans le salon, je la vois assise, jambes croisées, les bras plaqués contre elle. Les yeux fixés sur la télé éteinte. Elle ne se retourne pas. Pas tout de suite.

Mais je sens qu'elle m'a entendu. Je reste debout, à quelques mètres. L'atmosphère est lourde, chargée d'électricité. Je pourrais couper l'air avec un couteau.

-Je suis rentré.

Elle tourne lentement la tête vers moi. Rien que ce regard, ça me frappe plus fort qu'un poing dans la gueule. Pas parce qu'il est plein de haine. Parce qu'il est plein de blessures.

-Ah. T'es vivant, alors?

Je pince les lèvres.

-Je t'expliquerai. C'était...

-T'as disparu, Ewen. Trois jours. Trois putains de jours. Et tu trouves rien d'autre à dire que "je t'expliquerai"?

Je soupire, m'approche d'un pas, lève les mains, comme si ça allait désamorcer quoi que ce soit.

-J'avais pas ton téléphone. Je pouvais pas te prévenir.

Elle se lève d'un coup. Son visage se crispe, et ses cheveux retombent en bataille sur ses joues.

-Donc c'est ma faute maintenant? J'ai pas de téléphone, alors tu disparais sans rien dire comme un connard et tu penses que ça va passer?

-C'est pas ce que je dis. J'ai juste...

-J'ai cru qu'il t'était arrivé un truc, Ewen! La dernière fois t'es revenu avec une putain de balle dans le ventre! Tu peux pas juste t'éclipser comme ça et faire comme si de rien n'était!

Je baisse les yeux. Elle tremble. Sa voix est un mélange de colère et de panique, et ça me tord les tripes. Elle s'approche encore. Un pas. Puis deux. Elle est à un souffle de moi maintenant. Je pourrais sentir la colère vibrer dans sa peau.

-Tu veux savoir le pire? Je me suis inquiétée pour toi. Alors que j'ai déjà une crise existentielle à gérer H24. Et toi, tu te barres sans un mot!

Je murmure, les mots me brûlent la gorge:

-J'ai jamais voulu te faire de mal.

Elle ricane, sèche.

-Et pourtant tu t'en sors très bien. Félicitations.

Elle me bouscule presque en passant devant moi, fait deux pas vers la cuisine, puis revient sur ses pas et me fixe.

-T'as toujours été comme ça, hein? Tu portes tout, tout seul, tu ne parles pas, tu te barres dès que t'as peur. Et moi, je suis censée quoi? Me contenter de ton silence?

Je n'ai rien à répondre. Parce qu'elle dit la vérité. Crue. Entière. Alors elle continue. Moins fort cette fois.

-Je suis à bout, Ewen.

Elle baisse enfin les yeux, et sa voix se brise sur un souffle.

-J'en peux plus de devoir me battre contre un brouillard que je comprends pas. J'en peux plus de me sentir comme une pièce rapportée dans ma propre vie. Et je déteste le fait que t'es la seule chose qui me raccroche un peu à quelque chose... et que t'es même pas foutu d'être là.

amnəsiaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant