Ewen
-Tu vas devoir lui dire un jour, Ewen.
La voix de Mila claque dans la pièce, tranchante, fatiguée. Elle est assise sur le bord du canapé, les coudes sur les genoux, son regard braqué sur moi. Matteo, lui, reste silencieux, adossé au mur, les bras croisés.
Je me lève, fais les cent pas dans le salon. Je déteste quand Mila parle comme ça. Comme si tout était simple. Comme si dire la vérité effaçait ce que j'ai fait.
-Et je lui dis quoi, hein? "Salut Alya, enchanté, je suis le mec qui t'a renversée en voiture. T'as tout perdu à cause de moi, mais t'inquiète, je me fais passer pour ton copain pour venir te voir parce que je suis le seul qui s'inquiète pour toi?"
Je ris, un rire sec, sans amusement.
-Tu crois qu'elle va bien le prendre? Tu crois qu'elle va te remercier?
Mila serre les dents.
-Ce n'est pas à propos de toi, Ewen. Ce n'est pas à toi de décider ce qu'elle doit savoir ou pas. T'as pas le droit de lui voler ça aussi. Elle est dans le coma depuis presque un mois!
Je m'arrête net. Ce qu'elle dit est juste. C'est toujours ça le pire avec Mila: elle voit clair, même quand je voudrais qu'elle ferme les yeux comme les autres.
-Tu crois que je dors bien, peut-être? Que je vis ma meilleure vie? Je vais la voir tous les jours. Je dors sur une foutue chaise depuis des semaines. J'attends, je crève d'angoisse à l'idée qu'elle ouvre les yeux et vois mon mensonge. Et toi, tu viens me dire que je lui vole quelque chose?
-Oui, Ewen, parce que c'est ce que tu fais.
Le silence qui suit est brutal. Matteo tente bien de s'interposer:
-Bon, c'est pas le moment de se...
Mais je lève la main. J'ai plus envie d'entendre personne. J'attrape ma veste, mes clés.
-Je retourne là-bas.
-Ewen...
-Laissez tomber. Vous comprenez pas.
Je claque la porte derrière moi.
***
La lumière des néons ne change jamais. Elle écrase le temps, le fige. Ici, on ne sait plus s'il est deux heures du matin ou de l'après-midi. Tout est blanc, tout est calme, tout est froid.
Je suis là, comme tous les jours. Même fauteuil, même position. Elle est allongée là, à moins de trois mètres de moi, dans ce lit d'hôpital trop grand pour son corps fragile. Des fils la relient à des machines qui clignotent doucement, presque paisiblement. Je pourrais rester des heures à écouter le bip régulier du moniteur cardiaque. Parfois, je crois même que mon cœur s'aligne sur le sien.
Je me demande ce que les autres voient quand ils la regardent. Moi, je ne vois que mes erreurs.
Ça fait bientôt un mois. Un mois à attendre, un mois à espérer. Un mois à craindre aussi. Parce que s'il y a bien une chose que je redoute plus que sa mort, c'est son réveil.
Je passe une main sur mon visage. Mes doigts sentent l'hôpital, la fatigue et la honte.
Elle ne m'a jamais regardé. Ses yeux sont toujours fermés. C'est fou, non? Je connais par cœur les traits de son visage au repos, le rythme de sa respiration quand elle dort. Mais ses yeux... je ne sais même pas de quelle couleur ils sont. Parfois, je m'imagine qu'ils sont noisettes. Ou bleu clair. Ou un mélange étrange que je n'arrive pas à définir.
C'est ce genre de détails qui me hantent. Parce que maintenant, je veux les voir. Je veux qu'elle ouvre les yeux. Mais je sais aussi que ça signifie que tout va changer. Qu'elle posera des questions. Et que je devrai répondre.
Et si elle se souvenait? Je baisse la tête, la gorge nouée.
J'ai failli partir, plusieurs fois. Mais quelque chose me retient. Peut-être parce que j'ai besoin de réparer ce que j'ai brisé. Peut-être parce qu'au fond, je ne sais pas qui je suis sans cette culpabilité. Ou peut-être juste parce que... je m'attache.
Mon téléphone vibre. Écran: Père.
J'hésite. Puis je décroche.
-Ewen. Tu m'expliques ce qu'il se passe avec les comptes? Les transferts n'ont pas été faits, les rendez-vous avec Paolo ont été annulés.
Sa voix est sèche, autoritaire, comme toujours. Pas un mot de salut. Pas une question sur ma santé.
-Je m'en occupe, j'ai juste été... occupé.
-"Occupé"? Tu me fais perdre de l'argent. Ce n'est pas un caprice d'adolescent, là. Si tu veux t'écraser dans tes histoires sentimentales, grand bien t'en fasse, mais tu ne mêles pas le business à ça.
Je ferme les yeux, mâchoire tendue.
-C'est pas une histoire sentimentale.
-Alors c'est quoi? Tu vas veiller sur une inconnue dans le coma pour le reste de ta vie, au lieu de reprendre les affaires en main? Tu crois que tu peux fuir ton nom? Ce que tu es? Ce que tu as fait?
Je le déteste. Chaque mot qu'il prononce me ramène à ce que j'ai fui. À ce que j'ai été. À ce que je suis peut-être encore.
-Je n'ai pas fui. J'essaie de réparer.
-Il n'y a rien à réparer, Ewen. Il y a à contrôler, à décider. Ce n'est pas le pardon qui fait avancer, c'est le pouvoir.
-Je te rappelle plus tard, dis-je d'un ton neutre.
Et je raccroche, sans attendre sa réponse.
Mon regard retombe sur Alya, toujours endormie. Elle semble si paisible, si loin.
-Je suis désolé, Alya, je souffle. J'aurais dû partir...
Mais avant que je puisse finir ma phrase, quelque chose change. C'est imperceptible d'abord. Un tressaillement. Une paupière qui frémit. Un souffle plus profond.
Je me fige. Ses doigts bougent. Lentement. Et puis... ses paupières s'ouvrent.
Vert. Un vert brûlant, inquiet, inconnu.
Elle me regarde.
-Alya?
Ses lèvres remuent, sans qu'aucun son n'en sorte. Mais ses yeux s'accrochent aux miens. Elle est là. Elle est consciente.
Je panique. Je me précipite vers la porte.
-Infirmière! Vite! Elle s'est réveillée!
Des pas accourent dans le couloir. Les machines bipent plus vite.
Et moi, je reste planté là, au bord du gouffre. Elle est réveillée. C'est tout ce que j'ai voulu. Et maintenant... je ne sais plus si je dois me réjouir ou trembler.
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amnəsia
RomanceLors d'un grave accident, la vie d' Alya, une jeune femme ambitieuse et passionnée, bascule dans l'obscurité lorsque son monde se retrouve plongé dans l'oubli. Tombée dans le coma, elle perd la mémoire, oubliant tout de sa vie. Chaque souvenir. Au m...
