Chapitre VII

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Ewen

-Non mais t'es complètement con, en fait.

Mila me dévisage comme si j'étais un déchet qu'elle hésite à jeter ou à recycler. Elle a claqué la porte de mon bureau à peine arrivée et a commencé à faire les cent pas comme une lionne en cage.

-Fais comme chez toi, hein. grogne-t-elle, m'imitant avec une voix faussement grave.

Matteo se marre, assis sur le bord de mon bureau, bras croisés. Il pourrait au moins faire semblant de me défendre.

-Franchement Ewen, t'en as fait des conneries, mais là tu bats des records.

-Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? soufflé-je.

-Tu veux qu'on te dise que t'as bien fait? ironise Mila. Que c'est normal d'héberger une fille paumée qui sait même plus comment elle s'appelle et de lui mentir en lui disant que t'es son mec?! Sérieusement?!

Matteo lève les yeux vers moi, plus calme, mais pas moins dur.

-T'aurais pu la laisser à l'hôpital. Y'a bien des gens pour cas comme ça non? Mais non. T'as préféré la ramener ici, lui créer une fausse vie. C'est quoi ton plan, exactement?

-J'en sais rien, ok?! J'essaie juste de faire ce que je peux.

Je passe une main dans mes cheveux, nerveux. La culpabilité me bouffe, mais j'essaie de la contenir. De leur montrer que je contrôle encore quelque chose. Mais même moi, je sais que c'est faux.

-Elle n'a personne. Rien. J'allais pas la laisser toute seule alors que c'est de ma faute si elle est dans cet état!

-Et donc tu décides de jouer les héros? En lui mentant tous les jours?! crache Mila. Tu crois que c'est mieux, ça? Que c'est sain? T'as même pas pensé à ce que ça va lui faire quand elle découvrira la vérité? Tu crois qu'elle va pas capter? Si c'est pas déjà le cas?

Je me tais. Parce que si, j'y ai pensé. Tout le temps. Et j'ai aucune bonne réponse à donner.

Matteo se lève.

-T'as besoin d'aide pour retrouver des infos sur elle? Ok. Mais on mentira pas pour toi, Ewen. Et tu fais gaffe à ce que tu fais avec elle. Elle n'est pas stable, ça se voit.

-Je vous demande pas de mentir. Juste... soyez là. Aidez-moi à ne pas tout foutre en l'air.

-Ah non? Et comment ça pourrait être plus la merde alors?! Parce que de l'extérieur, ça ressemble juste à un délire bien toxique.

Matteo intervient, plus calme.

-Pourquoi tu fais tout ça? T'aurais pu rester en dehors. T'as déjà assez donné, non?

Je baisse la tête.

-Elle a personne. Je peux pas juste tourner la page.

Je sais que c'est plus que ça. Mais je ne suis pas prêt à le leur dire. Pas encore.

-Tu vas encore nous embarquer dans un truc qui part en vrille, je le sens...

-Peut-être, admets-je. Mais j'ai besoin de vous.

Ils ne répondent pas, mais ne quittent pas la pièce non plus. Et c'est déjà une réponse.

On retourne dans le salon. Alya n'a pas bougé d'un millimètre. Elle est assise là, les bras croisés sur ses genoux, le regard perdu quelque part entre la fenêtre et le sol. On dirait qu'elle ne nous a même pas entendus revenir.

Je la regarde. Son visage est lisse. Trop lisse. Aucun pli, aucun tic, aucune émotion. Juste un vide. Comme si tout en elle s'était mis sur pause.

-Désolée, ce con sait pas gérer les filles, lance Mila avec un sourire, en s'asseyant à côté d'elle.

Alya hoche la tête, doucement. Pas un mot. Pas une grimace. Je ne sais pas si elle s'en fout, si elle est fatiguée ou si elle est juste ailleurs. Elle donne l'impression d'être dans une pièce différente, à mille kilomètres.

Je reste debout un instant, mal à l'aise. Je ne sais pas quoi dire. Je ne suis pas censé me sentir aussi concerné. Et pourtant.

-Tu veux quelque chose? Un café? Une autre couverture? je demande.

-Non, merci.

Sa voix est polie. Vide, aussi. Mila et Matteo prennent les choses en main. Ils parlent, plaisantent doucement, posent quelques questions banales. D'où elle vient. Ce qu'elle aime manger. Si elle préfère les chats ou les chiens.

Elle répond, mais toujours du bout des lèvres. Un hochement de tête. Un "je sais pas". Un demi-sourire. Pas un vrai.

Et moi, je l'observe. Ce genre de silence, je le connais. Ce n'est pas juste de la fatigue. C'est une fracture invisible. Un genre de gouffre intérieur.

Je revois encore ses yeux, ce matin à l'hôpital, fixant sa carte d'identité comme si c'était une pièce d'un puzzle qu'elle n'avait jamais vu. Elle n'a reconnu ni son nom, ni son visage. Et quand elle a lu l'adresse, elle n'a même pas cligné des yeux. Comme si rien ne lui appartenait vraiment.

Je m'appuie contre l'embrasure de la porte, les bras croisés. J'essaie de me convaincre que je fais ça pour elle. Pour me racheter. Mais plus je la regarde, plus je me demande si je lui fais plus de mal qu'autre chose.

Parce que dans tout ce que je vois sur son visage depuis qu'on est rentrés... il n'y a rien. Pas même une étincelle. Et le pire... c'est que je comprends ce vide. Je l'ai déjà ressenti.

***

La nuit est tombée depuis un moment quand je retrouve Mila dans la cuisine. Elle est appuyée contre le plan de travail, un verre d'eau à la main. Elle ne dit rien au début. Juste un regard.

-Elle te croit pas, finit-elle par lâcher.

Je hoche la tête.

-Je sais.

-T'as merdé, Ewen. Elle va le découvrir tôt ou tard.

Je passe une main dans mes cheveux, trop tendu pour répondre. Mais Mila insiste.

-Pourquoi tu fais tout ça, au juste? T'essaies de réparer un truc? Ou t'as juste besoin d'avoir bonne conscience?

Je m'adosse au mur, la gorge sèche.

-À l'hôpital, ils ont trouvé des substances dans son sang, dis-je à mi-voix.

Mila redresse la tête.

-Quoi?

-Des trucs lourds. Mélange de calmants, d'antidépresseurs, d'autres trucs plus durs. Les médecins ont parlé d'une possible... agression. Ou d'un bad trip. Peut-être d'une tentative de suicide. Ils n'étaient pas sûrs.

Mila serre son verre un peu trop fort. Elle ne s'attendait pas à ça.

-Elle était droguée le soir de l'accident? Tu crois que c'est volontaire?

-Je sais pas.

Je hausse les épaules, mais au fond, ça me ronge.

-Elle était seule, paumée. Elle a fui quelque chose ou quelqu'un, c'est sûr. J'ai vu sa tête quand elle s'est réveillée. Même sans souvenirs, son corps se souvient. Elle a peur.

-Tu veux l'aider, ou tu veux te racheter? murmure Mila.

Je ne réponds pas. Parce que je n'en ai aucune idée. Mais ce que je sais, c'est que je ne la laisserai pas seule.

amnəsiaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant