Chapitre VI

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Alya

Quelques jours ont passé depuis mon réveil. Malgré les visites d'Ewen, qui viennent presque tous les jours, il reste un inconnu. Il me parle doucement, me pose parfois des questions, me regarde avec une tendresse qui me met mal à l'aise, comme si j'étais censée lui rendre quelque chose. Mais moi, je ne me souviens toujours pas de lui. Rien. Le néant.

Les médecins me disent que ma mémoire reviendra petit à petit, qu'il ne faut pas forcer. Ils pensent que si mon état reste stable, je pourrai sortir aujourd'hui. Mais... pour aller où? Je ne sais même pas si j'ai un appartement, une famille, des amis... J'ignore si j'ai un travail, si je fais des études ou si j'ai un chat, un lit à moi quelque part dans cette ville. Et personne ne semble pouvoir répondre à toutes ces questions.

Une infirmière entre, le sourire doux et rassurant. Elle tient un petit sac en plastique transparent et un dossier contre elle.

-Bonjour Alya. Bonne nouvelle, les médecins ont signé votre sortie. Vous pouvez rentrer chez vous cet après-midi. Et... on a retrouvé quelques affaires à vous dans la voiture après l'accident. La police les a restituées hier.

Elle pose le sac sur la table. Trois objets. C'est tout ce qu'il reste de "moi".

Une carte d'identité à mon nom. Ma photo. Mon âge. Mon adresse. Mais mon visage sur cette carte ne m'évoque rien. Je la fixe avec insistance, comme si j'observais une inconnue.

Un rouge à lèvres rouge foncé, presque bordeaux, légèrement cabossé. Je le prends entre les doigts. La texture est familière, la couleur me plaît... mais rien ne remonte. Pas la moindre scène, pas un souvenir.

Et enfin, un téléphone portable, brisé. L'écran est fendu comme une toile d'araignée, le dos enfoncé, la coque éclatée. J'appuie sur le bouton power. Aucune réponse. Il est mort.

-Il était complètement inutilisable, commente l'infirmière. Les données seront peut-être récupérables, mais il faudra voir avec un technicien spécialisé.

Je ne réponds pas. Mes doigts restent crispés autour du téléphone. Il semble important, comme une porte d'entrée vers ce que j'étais. Et en même temps, il me donne l'impression d'avoir été effacée.

Je m'habille lentement, avec ce que j'ai: une robe d'hôpital et un vieux sweat-shirt qu'Ewen m'a laissé avec un jogging beaucoup trop large pour moi. Il n'y a rien d'autre. Je suis debout mais encore faible, les muscles engourdis par l'inactivité. Chaque pas me rappelle que quelque chose a changé, que je ne suis plus exactement moi.

Quand je sors du bâtiment, le monde m'agresse de mille façons. Trop lumineux. Trop vaste. Trop vivant.

Et moi, j'ai l'impression de flotter dans un corps étranger.

Ewen m'attend dehors, adossé à une voiture noire. Il se redresse en me voyant. Je m'arrête à quelques mètres de lui, incertaine. Il sourit, mais ce sourire n'éveille rien en moi. Pas une étincelle. Pas un frisson. Juste un malaise diffus.

-Viens, dit-il en ouvrant la portière côté passager. Tu... tu viendras chez moi. Pour l'instant.

Je monte dans la voiture sans protester, le sac plastique posé sur mes genoux, les doigts serrés autour de ma carte d'identité. Je n'ai toujours pas regardé l'adresse. Comme si ça allait tout changer. Comme si ça pouvait tout résoudre.

Mais au bout de quelques minutes de silence, alors que la voiture s'engage sur une route bordée de pins, je finis par la lire.
74, Rue des Lilas.

Je la murmure à voix haute sans même m'en rendre compte.

-C'est là que j'habitais? demandé-je, plus pour moi-même que pour lui.

amnəsiaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant