Chapitre XI

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Alya

Ewen est parti depuis trois jours. Trois jours sans nouvelles. Et ça commence sérieusement à me foutre en l'air.

Mila et Matteo? Muets comme des tombes. Je leur pose des questions, ils éludent. Je les observe, je les sens mal à l'aise, toujours en train d'échanger des regards silencieux dès que je parle d'Ewen. Y'a quelque chose. Mais quoi?

J'ai pas aimé son ton, ni ses silences. Mais bon, comment j'aurais pu deviner ce qui se tramait? J'aimerais pouvoir dire que son absence m'est égale. Mais ce serait un mensonge. Je tourne en rond dans cette maison qui ne m'appartient pas. Dans cette vie qui ne m'appartient pas. À me demander ce que je fais ici, ce que je suis censée ressentir pour quelqu'un qui semble me cacher la moitié de ce que je suis censée savoir.

Je me remémore notre dernière conversation. Son ton sec. Comme si c'était ma faute si j'ai décroché ce foutu téléphone. Comment j'aurais pu savoir que c'était "interdit"? Je ne sais même pas qui je suis, merde. Il m'énerve. Il me rend dingue.

La solitude me colle à la peau, alors quand j'entends la porte s'ouvrir, je sors de ma chambre en vitesse. Mila et Matteo viennent de rentrer. Enfin. Un peu de vie dans cette foutue baraque. Je m'approche de la cuisine, guidée par leurs voix. Mais je m'arrête net quand j'entends mon prénom. Je recule d'un pas, me plaquant contre le mur, en retrait. Mes doigts se crispent contre la peinture froide. Je sais que je ne devrais pas écouter, mais c'est plus fort que moi.

-Il est drôle, lui. Comment il veut qu'on trouve des infos sur une fille qui ne connaît même pas son âge? grommelle Matteo, visiblement agacé.

-Arrête, souffle Mila. Ce n'est pas de sa faute. Ewen ne voulait pas que ça se passe comme ça...

Mes oreilles bourdonnent. Mon nom. Ma mémoire. Ewen. Il y a un lien, quelque chose que je ne saisis pas, mais qui me serre la gorge d'angoisse.

-Ouais, ben c'est facile de dire ça maintenant, continue Matteo. Il fonce dans une bagnole, il reste à son chevet pendant des semaines, et maintenant il nous demande de couvrir ses arrières?

Je retiens ma respiration. Mes jambes flanchent presque. C'est de moi qu'ils parlent. Et Ewen... Ewen m'a caché quelque chose. Je n'attends pas plus. J'entre dans la cuisine, le cœur au bord des lèvres.

Ils se figent en me voyant.

-Euh... Alya, c'est pas...

-Fermez-la. Sérieusement. Vous vous foutez de moi?! Je suis là depuis des semaines, à essayer de comprendre ce qui m'arrive, et vous... vous me baratinez pendant que vous jouez les agents secrets derrière mon dos?!

Matteo baisse les yeux. Mila tente de garder contenance, mais je vois ses mains trembler légèrement.

-Je... On ne voulait pas te blesser, commence-t-elle.

-Trop tard.

-Tu te doutais que toi et Ewen, c'était... un peu flou, non? C'est juste que... il a eu peur. Il voulait t'aider à aller mieux avant de tout t'expliquer.

-M'expliquer quoi exactement? Que vous savez tous quelque chose que moi je sais pas?! Que je suis un putain de mystère ambulant?!

-C'est pas ça, s'exclame Mila, c'est juste que... C'est compliqué, Alya.

-Ah tiens, encore ce mot. "Compliqué." Il me l'a répété combien de fois, déjà? Tout est compliqué avec lui. À croire qu'il parle en énigmes pour éviter la vérité.

Je recule, la tête en feu, le cœur au bord de l'explosion. Je monte les marches en trombe et claque la porte de ma chambre. Les larmes me montent aux yeux, mais je refuse de pleurer. Pas maintenant. Pas pour lui. Je ferme les rideaux. J'ai besoin d'obscurité. Je m'effondre sur le lit, cherchant à reprendre mon souffle. Mes mains tremblent. Mon corps est tendu comme une corde prête à rompre.

Et soudain... un souvenir. Flou. Brisé. Mais là.

Flashback

Je m'engouffre dans ma voiture, les mains tremblantes, l'estomac noué. Je dois fuir. Tout oublier. Je ne devrais sûrement pas prendre le volant dans cet état. Mais je m'en fous. Je veux juste m'éloigner. De tout. De moi.

Mes paupières sont lourdes, ma vision trouble. J'avance. Je tiens le volant tant bien que mal. Et puis, une ombre. Un éclair noir au milieu de la route. Pas le temps de freiner. Pas le temps de réfléchir.

Juste le bruit. Le choc. Et le noir.

Je me redresse, haletante. Ma poitrine se soulève à toute vitesse. Je crois que je vais vomir. Mon cœur cogne si fort que j'ai l'impression qu'il va percer ma poitrine. Je me relève difficilement, le souffle encore court.

Ce souvenir... Il est réel. Il est à moi.

Je reste là, allongée sur mon lit, à fixer le plafond, les bras croisés sur la poitrine comme pour empêcher mon cœur de sortir de ma cage thoracique. Je ne sais plus quoi penser. Je ne sais plus qui croire. Quelque chose cloche. Quelque chose sonne faux dans ce qu'il me disait. Dans ce qu'ils me disent tous.

Le souvenir tourne en boucle. Ce foutu flash qui m'est revenu sans prévenir. Ma voiture. Mes mains. La route. Et le choc.

Je me lève. Dans la poche de mon sweat, je retrouve la clé USB. Celle avec les données de mon ancien téléphone. J'avais déjà tout regardé une fois. Longtemps. Mais ce soir, j'ai besoin d'y retourner. Besoin de vérifier, de fouiller, de me rappeler. Ou peut-être d'oublier, je ne sais plus.

Je quitte discrètement ma chambre et me glisse jusqu'au bureau d'Ewen. C'est le seul endroit où il y a un ordinateur. J'entre, referme la porte derrière moi, et m'installe. L'écran s'allume, la lumière bleue me brûle un peu les yeux. J'insère la clé.

Le dossier s'ouvre directement. Pas de surprise. Juste ces mêmes images. Ces mêmes fragments d'une vie que je n'arrive pas à recoller. Je fais défiler les photos lentement. Ma main tremble un peu sur la souris.

Je connais ces images. Je les ai déjà vues. Mais cette fois, je les regarde autrement. Plus attentivement. À la recherche d'un détail. D'un indice. D'une fissure dans ce décor figé. Rien. J'avance encore dans les images, sans vraiment savoir ce que je cherche. Un reflet dans une vitre. Un visage en arrière-plan. Une présence familière.

Mais ce que je ressens, ce n'est pas la mémoire qui revient. C'est un doute qui grandit. Quelque chose ne colle pas. Pas seulement avec les images. Avec moi. Avec eux. Avec Ewen surtout.

Il y a un vide, quelque part, et je sens qu'on essaie de le combler avec des morceaux qui ne m'appartiennent pas. Comme si on me racontait une histoire que je suis censée croire, mais que je n'ai pas vraiment vécue. Je retire la clé. Je la serre fort dans ma main, au point de sentir le plastique s'enfoncer dans ma paume. Je reste là, quelques minutes, dans l'obscurité du bureau. Les yeux fixés sur l'écran noir, le cœur serré.

Non, je n'ai rien trouvé de nouveau. Mais ce vide, lui, devient impossible à ignorer. Et quelque part, j'ai l'intuition que ce n'est pas moi le problème.

amnəsiaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant