Chapitre XVIII

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Alya

Elles m'ont rayée de leur vie comme si j'avais été un mauvais souvenir. Comme si disparaître signifiait que je méritais d'être oubliée. Elles n'ont même pas cherché à savoir si j'étais morte ou vivante. Pas une visite. Pas un message. Juste un carton balancé comme un sac de linge sale. Elles m'ont abandonnée. Et le pire? C'est que ça me fait mal. Bien plus que je ne voudrais l'admettre.

Je claque la porte de la chambre derrière moi sans un mot.

J'ai à peine croisé le regard d'Ewen dans l'entrée. Il a voulu dire quelque chose, je crois. Mais j'ai fui. Lâchement. Comme une ombre. Je ne veux pas qu'il me voie comme ça. Pas maintenant.

Mes jambes me lâchent dès que j'atteins le lit. Je m'écroule, en boule, le visage enfoncé dans l'oreiller. Je respire à peine. L'air est trop lourd. Trop dense. Je suis là, mais je ne suis plus là. Mon cœur cogne dans ma poitrine comme un animal piégé. J'ai chaud, j'ai froid. Mes mains tremblent. J'ai l'impression de suffoquer.

Putain. Je suffoque vraiment.

Mes doigts s'agrippent aux draps, je serre de toutes mes forces. Comme si le lit allait s'effondrer, lui aussi, comme le reste. J'essaie de me dire que ça va passer. Que c'est juste une sale journée. Une de plus. Mais cette fois, ça déborde. Ça déborde de partout. Je ferme les yeux. Grave erreur.

Mes anciennes amies. Leur regard fuyant, leurs voix gênées. La boîte en carton comme un cercueil, un symbole bien emballé de tout ce qu'on a été. Et ce qu'on ne sera plus.

Alex. Le regard surpris. La voix pleine de choses non dites. Le petit papier plié dans ma poche, que je n'ai même pas sorti.

Ewen. Sa fausse assurance. Sa jalousie mal cachée. Son calme trop parfait, comme s'il portait un poids immense qu'il ne veut pas partager. Lui aussi, il me cache des choses. Je le vois. Je le sens. Et pourtant... je n'ai même plus la force de le lui reprocher.

Et puis... il y a moi. Ce que je suis devenue. Ou plutôt ce que je ne suis plus. Ce dont je ne me souviens pas.

Un vide immense s'ouvre sous ma poitrine. Mes pensées se bousculent, trop rapides, trop floues. Ma tête tourne. Mes oreilles bourdonnent. Mes larmes coulent sans bruit, chaudes, ininterrompues. Je ne pleure pas. Je me vide. C'est pas pareil.

J'ai mal. Pas un mal localisé, pas un mal précis. Juste... une douleur sourde, partout. Comme si mon corps était un vaisseau qui n'a plus de pilote. Comme si j'étais possédée par une version de moi-même qui ne me ressemble pas.

J'ai l'impression d'avoir enterré Alya. L'ancienne. Celle d'avant l'accident. Celle qui avait une vie. Des cours. Des repères. Un monde à elle. Qui était heureuse. Et maintenant, j'erre dans un monde de rechange, un décor alternatif où tout sonne faux. Où je ne suis qu'une figurante dans ma propre histoire. Je veux crier. Mais j'ai peur d'alerter Ewen. Alors je ravale. Je ravale tout. Encore. Toujours.

Je me lève d'un bond, titube jusqu'à la fenêtre et l'ouvre en grand. L'air de la nuit me frappe de plein fouet. J'aspire une grande bouffée. Ça brûle. Je m'accroche au rebord. Mes ongles raclent un peu le bois. Je tremble. Les larmes recommencent, plus violentes, incontrôlables. Je ne sais même pas ce que je pleure, exactement.

Tout. Absolument tout.

Je ne sais pas combien de temps je reste comme ça. Les minutes se dilatent. L'air me fouette le visage. Je respire. Je respire. Encore. Un peu mieux. Un peu moins mal. Mais à l'intérieur, c'est toujours le chaos.

Quand je me laisse glisser à nouveau sur le matelas, c'est sans bruit. Je replie mes jambes contre moi, en boule. Je me fais petite. Invisible. Parce que ce soir, je ne veux plus exister. Je veux juste que ça s'arrête. Juste un peu. Juste assez pour dormir sans rêver.

amnəsiaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant