Ewen
La maison est trop grande pour trois personnes.
Le silence y résonne comme un reproche constant, même quand Mila rit trop fort ou que Matteo laisse traîner sa musique dans les couloirs. Elle a beau être pleine de meubles et de souvenirs que je n'ai pas choisis, elle reste vide. Et froide. Comme moi, j'imagine.
Je suis dans le salon depuis une heure. Peut-être deux. Assis dans le fauteuil près de la fenêtre, à observer les arbres dehors balancés par le vent nocturne. J'aime ce moment suspendu, entre la fin du jour et le début de rien. Il n'y a que la nuit pour offrir cette forme de répit. Ou d'oubli.
-Tu sais que c'est flippant, là? t'assoir dans le noir et fixer dehors comme un psychopathe, marmonne Mila depuis le canapé.
Je l'ignore. C'est notre rituel.
-Il aime faire genre, intervient Matteo. Un air de ténébreux, mystérieux. Tu sais bien, c'est sa marque de fabrique.
Ils croient que c'est un jeu. Ils croient que je fais semblant. C'est mieux ainsi.
-Vous parlez trop, je grogne sans me retourner.
-Et toi, tu dis jamais rien, rétorque Mila. C'est épuisant, mec.
Je me lève finalement, traverse le salon, attrape une canette dans le frigo. L'instant d'après, je suis de retour dans mon fauteuil. Mila lève les yeux au ciel. Matteo rigole.
Mila est étalée dans un coin du canapé, bouquin entre les mains. Sa voix est vive, ironique, avec ce ton tranchant qui cache bien plus qu'elle ne veut l'avouer. Matteo est à l'opposé: il rit facilement, parle fort, toujours avec ce don de faire rire les autres. Ils ne sont pas comme moi.
Ils ont encore foi en quelque chose. Moi, je fais semblant. Et je le fais bien.
-Tu vas sortir ce soir? demande Matteo.
Je ne réponds pas tout de suite.
-J'ai un truc à régler.
Mila arque un sourcil.
-"Un truc", le genre de trucs qui se règlent à 3h du mat dans un entrepôt abandonné?
Je hausse les épaules.
-Peut-être.
Elle referme son livre d'un claquement sec.
-Tu sais qu'un jour, ça va te péter à la gueule, ce bordel. Et nous avec.
Je soutiens son regard. Elle ne détourne pas les yeux. Jamais. C'est ce que je respecte chez elle. Elle n'a jamais eu peur. Pas même quand elle a compris dans quoi j'étais impliqué. Mais ce soir, je suis trop fatigué pour les convaincre.
-Je reviens dans pas longtemps, je souffle. Promis.
-Tu promets jamais rien, répond-elle.
Et elle a raison.
***
Il est 2h24 du matin. L'heure où tout semble plus flou, plus fragile. Je suis dans le garage, à attacher ma montre à mon poignet. L'air sent l'essence et la poussière. Le cuir du volant sous mes doigts est familier, presque rassurant.
Je démarre la voiture. Le moteur gronde doucement. J'aime ce bruit. Il me fait croire que j'ai encore le contrôle.
La route est déserte. Mon reflet apparaît parfois sur les vitres sombres des bâtiments. Mes yeux sont cernés, mon visage fermé. Je pense à mon père. À ses mots. À ce que je dois faire. La mission est floue, comme toujours.
VOUS LISEZ
amnəsia
Roman d'amourLors d'un grave accident, la vie d' Alya, une jeune femme ambitieuse et passionnée, bascule dans l'obscurité lorsque son monde se retrouve plongé dans l'oubli. Tombée dans le coma, elle perd la mémoire, oubliant tout de sa vie. Chaque souvenir. Au m...
