Chapitre 31 : Dérive

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Eira flottait. Pelotonnée sur son matelas douillet, elle se sentait à l'aise comme sur un petit nuage. Ses couvertures étaient chaudes, les draps doux et caressants. Seul un détail l'importunait : quelque chose de dur donnait des coups légers et répétés dans sa pommette. Elle soupira et se retourna, mais sa main s'enfonça dans l'édredon. Ebranlée par l'étrange sensation, elle ouvrit les yeux et se retrouva face au ciel. D'un bleu radieux, quelques nuages le traversaient paresseusement.

Elle se redressa et se remémora alors le naufrage du Skuaar des Mers. Affolée, elle jeta un regard aux alentours : pas une trace de vie à l'horizon. Elle était à la dérive, seule dans ces flots azuréens, quelque part dans les eaux de la mer Azula. Des morceaux de planches brisées ayant certainement appartenu au galion ondoyaient à la surface, s'entrechoquant contre sa taille. Le soleil brûlant était déjà haut dans le ciel.

Quelque chose frôla son pied, et elle céda à la panique. Qui savait quelles créatures se terraient dans les profondeurs de ces eaux ? Elle poussa un cri et se débattit, avant de se rendre compte que cela risquait encore plus d'attirer des monstres marins. Elle avisa une planche plus grande que les autres et nagea jusqu'à elle, avant de se hisser dessus. Sa robe délavée d'un bleu presque gris était déchirée par endroits. Le vêtement appartenait à Althea, et elle se demanda si elle pourrait la dédommager un jour. La jeune fille était sûrement morte, coulée avec le navire. Et même si elle avait survécu, ses jours étaient comptés. Sa maladie prendrait le dessus et lui déroberait ses dernières forces.

La reine songea que leur quête était vaine. Tout était perdu. Son royaume tomberait entre les mains d'une marionnette de la Matriarche, et jamais les humains ne seraient libres. Pourquoi ne s'était-elle pas noyée comme ses compagnons ? Cela n'avait fait que retarder son trépas. Elle mourrait tôt ou tard, tiraillée par la soif.

Aspen, Farrah, Althea, et même les jumeaux avaient péri. Elle les avait sauvés des soldats aranyans, et pourtant, au même titre que Messire Doraj et son équipage, ils reposaient au fond de la mer.

C'était idiot de sa part, insensé de croire qu'elle aurait pu changer les choses. Elle n'était pas assez forte, elle n'avait pas les épaules pour porter un royaume. Elle pensa à tous ces humains en train de souffrir en ce moment même, alors que les Fey vivaient dans l'opulence, et elle serra les dents. Peut-être qu'un jour viendrait où une autre reine pourrait défier la Cour et sauver les oppressés.

Mais cette reine, ce n'était pas elle. Elle n'était pas une héroïne de roman, et encore moins une guerrière. Elle n'était qu'une jeune femme un peu trop idéaliste.

Allongée sur sa planche, Eira pensa longuement aux livres qu'elle lisait au Palais. Elle avait été bien naïve de croire qu'elle pourrait vivre des aventures dignes de figurer dans les contes. Elle avait toujours vécu dans l'illusion. Elle avait dû en tirer des conclusions. Une larme dévala sa joue et mourut sur ses lèvres. Elle commençait déjà à avoir la gorge desséchée. L'écrasante chaleur du soleil n'arrangeait rien. Relevant un pan de sa robe, elle déchira un grand morceau du tissu jauni de ses jupons. Elle le noua dans ses cheveux comme un foulard.

La nuit finit par tomber sur l'étendue bleue, et la température devint plus agréable. Un royaume de solitude, et sa place était là, pour toujours. Et juste avant de sombrer dans le sommeil, Eira songea avec tristesse que ses amis n'auraient jamais de sépulture. Ils avaient été avalés par l'océan.

La mer serait leur unique tombeau, et le ciel leur linceul.

***

Eira se réveilla avec un terrible mal de dos. La planche était inconfortable, et des échardes s'étaient enfoncées dans sa peau. Son embarcation de fortune craqua alors qu'elle s'étirait et elle se figea. Si jamais le bois se brisait, elle serait livrée aux aléas de la mer. Elle se tint bien droite pendant un moment mais il n'y eut aucun autre bruit. Elle laissa échapper un soupir.

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