La vie de chaos et d'impunité, pour se mériter, doit être équilibrée par quelques moments où l'on s'assure que la machine continue de fonctionner. Dans mon cas, ça passe par des réveils avancés, à l'heure où le reste du monde dort encore, afin de me permettre quelques exercices physiques (soit sortir courir, soit des répétitions dans ma chambre, comme quelques squats et burpees). Je m'y suis mise quand j'avais quatorze ans, après avoir réalisé avec horreur que j'avais pris deux kilos à force d'enchainer les kebab. Il n'était pas question que je me retrouve à ressembler à Anaïs.
Ce réveil qui vous tire de votre repos alors qu'en réalité, vous pourriez encore dormir une grosse heure, est évidemment très difficile à supporter. J'ai régulièrement abandonné pour me remettre à me lever à une heure normale. Mais à chaque fois que j'arrête le sport, j'ai l'impression que mon reflet dans le miroir est une sorte d'énorme tas flasque et visqueux.
Il m'arrive aussi, pour conserver un ventre digne d'être assumé avec des t-shirts cropés, de m'arrêter de manger. C'est évidemment une solution de dernier recours, quand je sens que les choses dégénèrent un peu. Ça a tendance à inquiéter les gens autour de moi. Mais s'il y a une chose que j'ai compris au cours de ma longue existence, c'est que les gens ont peur tout le temps pour à peu près tout. À la fin, ils ne font jamais rien d'intéressant.
Il y aussi quelques personnes qui vont trouver ça superficiel. "On ne joue pas avec sa santé pour être jolie". Elles sont stupides. Tout le monde est superficiel. Tout le monde passe quarante minutes à se regarder dans le miroir chaque matin, à pleurer sur ses boutons d'acné, à essayer de rentrer le ventre pour faire ressortir ses hanches, à relever ses seins dans l'espoir qu'ils tombent avec un peu plus de grâce. Tout le monde s'empresse de se regarder dans la caméra de son téléphone après avoir vu une influenceuse sublime sur Instagram, en se demandant à quel point on pourrait lui ressembler. La seule différence entre moi et le reste du monde, c'est que je mets en application les efforts suffisants pour limiter au maximum les complexes que me provoquent mon corps imparfait.
Le maquillage a été une révélation. Quand j'étais gamine, j'ai immédiatement eu un coup de foudre pour cette invention. Au début, bien-sûr, je l'utilisais n'importe comment et je ressemblais à une tartine multicolore. Mais, à force, j'ai développé cet art subtil qui fait que les garçons s'imaginent que je ne suis pas maquillée. Il faut dire qu'ils ne sont pas difficiles à berner. Du moment qu'on n'a pas de paillettes autour des yeux, ils croient qu'on est au naturel.
Un jour, il y en a eu un, en soirée, qui m'a dit "j'adore comment tu t'assumes, tu passes pas trois milles heures à essayer de trafiquer à quoi tu ressembles". J'aurais explosé de rire si je ne l'avais pas trouvé assez beau pour me contenter d'accepter le compliment. J'avais cinquante balles de make-up sur le visage et trois cent heures de squats dans mon cul, mais le mec s'imaginait que j'étais comme ça sans rien faire. Et au fond, c'est peut-être juste ça l'objectif : donner l'illusion qu'on s'en fout, qu'on est magnifique de naissance. Effortlessly, comme disent les américains.
Après cette longue matinée passée à sculpter ce corps en transpirant dans ma chambre, à me doucher, à manger mon petit-déjeuner dégueulasse mais bon pour la ligne, et à couvrir mes traits de l'équivalent du PIB de la Suisse en artifices esthétiques, je quitte enfin la maison parentale où personne ne semble jamais vivre. Depuis que je suis assez grande pour me débrouiller seule, mon père et ma mère ont décidé de pleinement assumer leur passion pour les voyages d'affaire, les cocktails qui terminent à minuit et les réunions qui démarrent à huit heures du matin. On ne se croise presque plus que le week-end, et je ne vais pas m'en plaindre.
Quand j'arrive dans la salle de classe, Nina n'est pas encore là et Théo s'est déjà installé à côté d'un ami à lui. Je me trouve une table avec deux chaises vacantes, pour laisser une place à mon amie, mais quelqu'un décide de lui voler. C'est Raphaël, l'organisateur de la soirée de cette rentrée. L'année dernière, il avait tenté de m'embrasser après avoir enchainé quelques bières. Actuellement, ça ne parait pas le gêner plus que ça.
VOUS LISEZ
L'amie de mon ami
Romance[romance lesbienne] Charlotte trône au sommet du lycée et endosse son rôle de peste populaire à la perfection : elle enchaine les soirées, les prétendants, et martyrise ses camarades sans se préoccuper de blesser qui que ce soit. Quand son meilleu...
