29 - Collaboration

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Ma chambre s'est transformée en ruche. Des petites mains s'activent méticuleusement, concentrées sur des tâches que je supervise en circulant régulièrement d'un côté à l'autre de la pièce. J'éprouve un léger sentiment d'illégitimité à donner des directives aux amies de Justine, dont les compétences techniques sont nettement au-delà des miennes, mais c'est le jeu auquel elles ont adhéré. J'avoue y prendre goût. 

Sur mon bureau, Marie recopie mes dessins approximatifs en rehaussant très nettement leur qualité. Je lui transmet le minimum syndical, une silhouette à peine meilleure qu'un bonhomme-bâton, vêtue d'une tenue aussi détaillée que ce que mes maigres talents me permettent. Elle s'occupe ensuite, sur un autre morceau de papier, de les recréer en leur octroyant une élégance et une netteté impressionnantes. 

À chaque fois que je passe dans son dos pour étudier le résultat de ses croquis, je souris bêtement en découvrant la qualité du résultat. De temps à autre, mon guide initial est trop laid pour être pleinement compris, et je la conseille en temps réel pour améliorer le tombé d'une manche, le drapé d'une robe ou la hauteur d'un pantalon. J'entrecoupe chaque consigne d'une série de compliments sincères, et je m'excuse presque de lui avoir partagé une version originale aussi difficilement déchiffrable. 

Assise par terre, en tailleur, Clémence assemble des morceaux de tissu avec la minutie d'une professionnelle. Parfois, elle s'installe à côté de Marie, sur le bureau, pour utiliser la machine à coudre. Le reste du temps, elle paraît préférer le confort spartiate de la moquette. Voir ses doigts guider l'aiguille dans la couture d'un futur top est envoûtant. Je pourrais me perdre dans la contemplation de cet ouvrage précis qui exige une patience dont je suis à peu près sûre d'être totalement dénuée. 

Dès qu'une pièce est terminée, elle me la tend pour essayage et passe à la suivante. Avec Justine, je me rend dans le salon et je l'enfile, sans faire attention à son regard sur mon corps quand je me change. Je m'observe dans une glace, et on discute toute les deux du rendu final, des retouches à effectuer, on mesure ce qu'il faudrait enlever ou ajouter, les cols trop larges ou les jambes pas suffisamment longues pour casser sur la chaussure.

En demandant à Clémence de reprendre son ouvrage, j'enrobe là-aussi mes directives d'une suite de remerciements authentiquement émerveillés. Je ne réalise toujours pas que ces vêtements, qui étaient à peine formés dans ma tête il y a quelques jours, puissent prendre vie avec une telle matérialité. 

Quand je me sens un peu désoeuvrée, je l'aide en découpant un bout de tissu dont elle a déjà réalisé le patron et fait le contour. Elle se moque parfois gentiment de mes gestes hésitants. J'accepte sa supériorité sans faire d'histoire. Je riposte un peu, pour l'honneur et la faire rire, mais je sais qu'elle me surpasse très largement dans son secteur d'activité. 

— Par contre ça va être le portfolio le plus frauduleux de l'histoire. Si j'ai une école comme ça, j'aurais triché dans des proportions de malade. 

— C'est pas de la triche, m'assure Justine. C'est de l'anticipation ! Si t'es prise, il te restera quelques mois pour apprendre à vraiment dessiner et coudre. Et si t'es pas prise, t'as aucune raison de travailler sur des compétences que tu pourras pas rentabiliser de toute façon. 

— Non mais regardez cette avocate qu'est déjà prête à inventer les pires excuses pour défendre les délits de ses clientes là !

— Tu te prépares à être styliste en exploitant des gens qui bossent à ta place et en récoltant tout le mérite : je vois pas pourquoi tu serais la seule à pouvoir te projeter dans les malversations de ton prochain métier. 

Toujours concentrées sur leur dur labeur, Clémence et Marie rient en écoutant nos conversations. J'ai toujours un peu peur qu'elles soient ici à contrecoeur, forcées par leur amitié pour Justine, mais à chaque fois que je leur demande si tout va bien, elles m'assurent qu'elles sont ravies de mettre leurs connaissances à profit. D'autant que l'ambiance de travail est peu propice à l'ennui. 

L'amie de mon amiDes histoires addictives. Découvrez maintenant