28 - Réception

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— C'est impressionnant, tu es de plus en plus jolie à chaque fois que je te vois. Je vais finir par me demander comment c'est possible ! 

Mon oncle me fait la bise et sa barbe mal-rasée vient picoter mes joues. Après s'être éloigné, il me regarde une dernière fois de la tête aux pieds, visiblement passionné par ce qu'il voit. Et puis vient le tour de sa femme et de leurs deux enfants, Valentin et Sarah. 

Je déteste les repas de famille. 

On s'assoit autour de la table basse où un assemblage de biscuits apéritifs, de tarama et de légumes à grignoter accompagnent des flûtes de champagne. Les adultes commencent à parler de leurs carrières, des problèmes avec leurs patrons. Ils paraissent fiers de détester leur boulot et, par extension, leur vie. 

Les enfants que nous sommes échangeons de petits regards timides. On ne se fréquente pas assez pour être amis, ni même pour avoir quoi que ce soit à se dire sans être profondément gênés. Deux fois par an, ça ne suffit pas à créer des liens. On est des étrangers qui ne partagent rien d'autre qu'un peu de sang et une génération. Valentin a mon âge, tandis que Sarah a passé cinq années de plus que nous sur cette terre. Je crois savoir qu'elle a terminé ses études, mais je n'en suis pas certaine. Tout ce que je vois, c'est que son pantalon était déjà démodé en 2015, qu'elle n'a pas la dignité de cacher ses boutons avec du fond de teint et que ses lunettes lui donnent une tête de bibliothécaire dépressive. 

Tous les trois, on écoute nos parents parler politique. Je sais que je ne suis pas d'accord avec eux sans avoir les connaissances suffisantes pour oser les contredire. Je me contente de lever les yeux aux ciels quand ils racontent une connerie. Valentin et Sarah, eux, se permettent parfois des contre-arguments qui parviennent à faire mouche. Je me sens comme la seule gamine dans une réception de vieillards austères. Notre destinée à tous est-elle de troquer les soirées à pyjama, entre la vodka et les gossip, pour ces interminables déjeuners faits de réflexions vaines sur la marche du monde ? Ils se prennent désespérément au sérieux et je finis par sortir mon téléphone. 

C'est l'audace de trop. Voyant qu'il est en train de perdre mon attention, mon oncle décide de la récupérer. Après tout, comment les adultes pourraient-ils survivre si je n'écoute pas leur avis sur la dissolution de l'assemblée nationale ? Le cinquantenaire me sourit avant de demander :

— Et toi Charlotte, comment ça avance la vie ? Tu as un petit copain ? 

— Bonne chance pour te tenir au jus ! s'amuse mon père. On a arrêté de suivre quand elle a commencé à en changer tous les mois. 

— Tu racontes n'importe quoi, à part David j'suis toujours restée au moins deux mois avec ceux que je vous ai présentés !

— Je n'arrive pas à savoir s'il faut réagir au "au moins deux mois" présenté comme un exploit, ou sur le sous-entendu qu'il y en aurait plein que tu ne nous as même pas présentés, se moque ma mère en trempant son radis dans le houmous. 

— Bah je vais pas tous vous les présenter non plus... 

— Oui non, on n'aurait jamais assez de mémoire pour retenir tous les noms ! s'exclame son père à l'hilarité générale. 

— Remarque, cette année, c'est plutôt calme, admet ma mère. À part Théo, on n'a presque jamais croisé de garçon. 

— L'âge de se ranger est arrivé, plaisante mon oncle. 

— Non mais arrêtez de vous moquer, la pauvre ! me défend ma tante. À son âge, c'est important de profiter. Si j'avais été aussi charmante au lycée, moi aussi j'aurais multiplié les conquêtes. 

— Qu'est-ce que tu racontes, tu as toujours été ravissante, lui assure son mari. 

Il dépose sur ses lèvres un baiser qu'elle semble n'accepter que pour faire bonne figure. Par mimétisme ou esprit de compétition, mon père décide à son tour d'embrasser ma mère avant d'aller chercher une nouvelle bouteille de champagne. Heureusement, les baisers mondains des adultes décrépis n'ont pas la fougue nécessaire pour durer plus d'une demi-seconde. Pour briser le silence qui s'est installé, mon oncle repart sur la situation amoureuse de sa descendance. 

L'amie de mon amiDes histoires addictives. Découvrez maintenant