"Tout ce que je voulais, c'était être l'égale de ma mère"
Charlotte n'a qu'une ambition : devenir une grande gymnaste. Comme sa mère. Alors quand l'occasion se présente, elle n'hésite pas une seule seconde. Pourtant elle n'imagine pas le nombre d'ob...
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Already Gone – Sleeping At Last
Le moteur de la voiture d'Ezra ronronne alors qu'elle file à bonne allure sur la rue déserte. Dans l'habitacle, la tension est palpable entre mon jumeau et moi. Il a les mâchoires serrées depuis vingt bonnes minutes et les mains crispées sur le volant. J'ai presque envie de rire mais je me retiens et me contente d'observer le ciel indigo, clairsemé d'étoiles.
C'était la soirée d'intégration de UCLA ce soir, à Venice Beach, et comme il s'agit de notre première rentrée à l'université pour Rachel, Ezra et moi, je voulais à tout prix y aller pour marquer le coup. Sauf que Rachel se concentre sur la gymnastique pour espérer intégrer un club prestigieux et Ezra... c'est Ezra. Il abhorre ce genre d'évènement social. Donc j'ai décidé de m'y rendre seule.
Enfin pas tout à fait seule. Beatriz, une étudiante que j'ai rencontré le jour de la pré-rentrée, y allait avec moi, mais une fois là-bas, je l'ai perdue de vue et je me suis retrouvée comme un chien égaré au milieu des corps moites et déjà bien éméchés. Tout ce que je voulais, c'était faire la fête. Au lieu de ça j'ai paniqué et j'ai appelé mon jumeau à la rescousse.
Moi qui espérait dompter mon anxiété sociale.
— Tu vas me faire la gueule longtemps ?
— Je t'avais dit de ne pas y aller, Lucy. Ça craint ce genre de soirée !
— Roh ça va, Ez' ! Je voulais juste voir ce que ça donnait !
— Ouais, bah on voit le résultat ! Toi qui m'appelle au bord de la crise d'angoisse parce qu'une connasse que tu connais depuis trois semaines t'as laissé toute seule pour aller faire je ne sais quoi !
Je tourne la tête vers lui, interloquée.
— C'est pas de ma faute si Béa m'a laissée toute seule !
— Tu n'avais qu'à pas y aller ! Je t'avais prévenu.
— Mais t'es vraiment un connard ! T'es pas papa alors arrête un peu ! J'ai le droit de m'amuser.
— Oui, mais c'est encore moi qui doit réparer tes conneries. Sérieux Lucy, il est plus de minuit, c'est encore sur moi que les parents vont tomber !
Je secoue la tête, exaspérée et détourne le regard vers le paysage nocturne. Ezra dramatise toujours tout. Alors, oui peut-être qu'il répare un peu trop souvent les pots cassés. Au fond, il a raison, il est l'aînée, celui qui est né le premier, alors les parents l'ont de facto désigné comme notre responsable. Cette soirée c'était l'occasion de dire au revoir à notre enfance, de laisser le lycée derrière nous, de commencer à vivre nos rêves. Je voulais prouver que je pouvais moi aussi être cette étudiante insouciante qu'on retrouve dans les livres ou dans les films. Je me suis fourvoyée.
Une pointe de culpabilité me pique la gorge. Je devrais le remercier d'être venu me chercher mais ma fierté m'en empêche. Une brise glacée s'infiltre dans la voiture et un frisson me traverse. Rapidement, je grelotte.
— Y'a mon sweat sur la banquette arrière, lance-t-il.
Je me penche pour l'atteindre mais je suis trop loin, mes doigts effleurent à peine le tissu. Je détache ma ceinture et escalade la console centrale. Ezra grogne derrière moi :
— Lucy, rattache-toi.
— Attend, j'y suis presque !
— Sérieux, remet ta ceinture !
— C'est bon ! m'exclamé-je en agrippant le tissu.
Je m'apprête à me rasseoir sur mon siège quand une lumière aveuglante envahit l'habitacle. Ezra jure et klaxonne, j'écarquille les yeux mais c'est trop tard, l'impact est inévitable.
Tout bascule. Ezra tend son bras pour essayer de me retenir, en vain. La voiture tourne sur elle-même et je me retrouve projetée par-dessus le pare-brise avant de m'écraser violemment sur la route, tête la première.
À plat ventre, un goût métallique envahit ma bouche et un liquide poisseux coule sur le goudron. J'essaie de bouger mais mon corps est une masse inerte. Ezra me cherche, un son étranglé m'échappe.
— EZ... EZRA !
Je n'ai jamais connu une douleur aussi intense, c'est tellement dur de lutter. L'obscurité m'enveloppe doucement alors que j'essaie de crier à l'aide. J'ai besoin de mon frère, immédiatement.
— Je suis là, je suis là, me rassure-t-il lorsqu'il arrive à ma hauteur.
— J'ai trop mal, Ezra...
Il me fait rouler, exacerbant la douleur déjà insoutenable, et pose ma tête sur ses genoux. Je m'accroche à son t-shirt alors qu'il se balance d'avant en arrière. La douleur disparaît petit à petit. Je pourrais presque sourire. C'est toujours Ezra qui soignait nos genoux écorchés quand nous étions petits ou qui passait devant moi pour me protéger des faux monstres de la cabane du jardin. C'est pareil ce soir, je n'ai pas de raison d'avoir peur, tout ira bien. Alors je ferme les yeux.
— Je te demande pardon... murmuré-je, sans savoir s'il m'entend.