Vu le temps que tu passes dans ma tête, tu devrais me payer un loyer.
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Winter
Le froid me mord les joues et mes doigts sont déjà engourdis. Je frotte mes mains l'une contre l'autre, espérant arracher un peu de chaleur à l'air glacé.
Je porte ce fichu jean, mon manteau et, en dessous, une chemise. Une chemise. Rien que d'y penser, j'ai envie de rire et de m'en vouloir à la fois. Je déteste ça. J'ai toujours détesté. Mais aujourd'hui, je voulais faire un effort. Pour elle. Toujours pour elle. Mais est-ce que ce n'est pas trop ? Est-ce que ça paraît ridicule ?
Je souffle dans mes mains, le cœur serré, incapable de me calmer. Même là, à attendre dans le froid, je n'arrive pas à réaliser. Blake n'est plus juste cette fille qui semblait inaccessible, l'aliénée dont je ne comprenais rien. Elle est ma petite amie. La mienne. Rien que la mienne. Je n'arrive même pas à croire que je le pense vraiment.
Si le moi d'il y a quelques mois pouvait me voir, il éclaterait de rire en me traitant d'idiot. Mais aujourd'hui, mon cœur bat tellement fort qu'il pourrait exploser.
Je relève les yeux, et c'est là que je la vois. Une petite silhouette qui court dans ma direction, une boule de tissu emmitouflée dans un manteau énorme, une écharpe qui lui cache presque tout le visage. Ses pas résonnent dans la rue, rapides, précipités. Et bien sûr, à ses pieds, ses éternels Crocs, avec d'énormes chaussettes.
Je me retiens de sourire comme un imbécile, mais mes yeux ne peuvent pas s'empêcher de descendre sur ses chaussures. Ses Crocs sont décorés de dizaines de pins, tous différents, pleins minuscules bouts d'elle. Encore et encore. Des détails insignifiants qui me font chavirer. Mon cœur fait un triple salto dans ma poitrine.
Puis je la regarde vraiment, elle. Ses grands yeux bleus dépassent à peine de son écharpe, et pourtant ils me transpercent. Ils me regardent avec cette curiosité, ce mélange de malice et de sincérité, qui m'a toujours désarmé. Je ne réfléchis même pas. Par instinct, par envie, je tends la main, baisse doucement son écharpe, et avant même qu'elle ne proteste, mes lèvres se posent sur les siennes. Un baiser court. Trop court. Mais parfait. Comme une étincelle dans la nuit glaciale.
Quand nos regards se croisent à nouveau, elle semble surprise. Mais elle ne recule pas. Elle reste là, ses yeux plantés dans les miens. Et moi, je me noie.
– Salut Blue.
– Salut, l'éjaculateur précoce.
Sa voix est étouffée par son écharpe, mais je comprends chaque mot. Et je ne peux pas m'empêcher d'éclater de rire. Parce qu'au fond, rien n'a vraiment changé. Enfin... je crois.
Je serre sa main dans la mienne, comme si je ne voulais plus jamais la lâcher, et nous commençons à marcher côte à côte. Le silence s'installe, mais ce n'est pas un mauvais silence. Il y a quelque chose d'agréable dans le bruit de nos pas qui s'accordent, dans la chaleur de sa main malgré le froid mordant.
– Tu sais, je me demande, dis-je avec un faux air sérieux. J'ai la bénédiction de ton père pour t'emmener à ce rendez-vous... ou je dois aller lui demander en personne ?
Je rigole de ma propre bêtise, un sourire étirant mes lèvres. Mais elle, non. Je sens sa main se crisper brusquement dans la mienne. Ses doigts, d'abord serrés, commencent à se relâcher, à s'échapper. Comme si elle hésitait à vraiment me tenir. Son regard n'est plus avec moi, plus sur moi. Il est figé quelque part loin devant nous, absent, hanté. Comme si une image invisible venait de la paralyser.
Je fronce les sourcils, le rire coincé dans ma gorge. Je n'ose plus rien dire, une peur étrange me prend à la poitrine, incompréhensible. Je ne comprends pas ce qu'elle a vu, ce qu'elle a ressenti, mais je sens que ça m'échappe, que je n'ai pas les clés.
Pourtant, sous cette ambiance presque paisible, je sens une tension différente. Un poids. Comme une ombre invisible qui plane, discrète mais bien là. Quelque chose que je n'arrive pas à nommer. Et ça me dérange. Parce que je veux que tout soit simple, beau, léger. Mais avec elle, il y a toujours cette impression qu'un détail peut basculer, qu'une fissure peut s'ouvrir à tout moment.
Et malgré ça, je serre un peu plus sa main. Parce que même si l'air semble lourd, elle est là, et c'est tout ce qui compte.
***
La journée touche à sa fin et pourtant, j'ai l'impression de ne pas avoir vraiment vécu ces heures avec elle. On a marché, mangé, parlé un peu, mais tout sonnait faux. Elle répondait du bout des lèvres, des phrases courtes, sans jamais relancer, sans chercher à savoir quoi que ce soit de moi. C'était comme si j'étais face à un mur invisible. Et je crois que ce n'était même pas volontaire, elle n'avait pas l'air de m'ignorer sciemment... Non, c'était pire. Elle n'était tout simplement pas là.
Son corps à côté du mien, mais son esprit ailleurs, très loin, dans un monde où je n'ai pas ma place. Et moi, je me torturais de la voir s'échapper alors que je n'ai jamais été aussi présent, aussi consumé par elle. Elle occupe chacune de mes pensées, elle ronge tout l'espace en moi, et malgré ça, moi, je n'existe pas dans les siennes.
On s'arrête devant son immeuble. La lumière décline, un vent froid balaie la rue. Je tente un sourire, un dernier effort pour accrocher quelque chose d'elle, une réaction, une étincelle.
– C'était chouette. J'ai hâte de refaire ça.
– Ouais, ouais.
Deux mots jetés en l'air, comme un simple écho. Rien de plus. Mon sourire se fige, mais je continue.
– J'ai vraiment passé un bon moment. Rentre bien, d'accord ?
– Oui.
Une syllabe. C'est tout ce que j'ai droit. Je sens déjà mon cœur se contracter, comme si chaque réponse brève venait l'écraser un peu plus. Je m'accroche, pourtant.
– Au revoir.
– Au revoir...
Elle marmonne ça dans sa barbe, presque inaudible, déjà tournée vers la porte. Et alors que je m'avance légèrement, que je veux juste déposer un baiser sur ses lèvres pour sceller ce moment, elle s'échappe. Sans me regarder, sans ralentir. Elle part.
Je reste planté là, figé, les yeux rivés sur son dos. Elle s'éloigne d'un pas sûr, monte les quelques marches, disparaît dans le hall sans un seul regard en arrière. Comme si ça n'avait aucun intérêt. Comme si moi, je n'avais aucun intérêt. Et je reste là, bouche bée, incapable de détourner mes yeux d'elle, comme si mes pupilles refusaient de lâcher cette silhouette qui s'évanouit. J'ai l'impression qu'un monde entier nous sépare. Moi, je ne vois qu'elle, je ne veux qu'elle. Mais ce que je ressens ne se reflète nulle part dans ses gestes.
Alors une pensée m'écrase. Est-ce qu'elle s'est sentie obligée ? Après avoir couché avec moi, a-t-elle eu peur ? Est-ce pour ça qu'elle a dit oui à ma proposition ? Peut-être qu'elle n'a pas de sentiments, peut-être qu'elle ne m'a jamais vu autrement que comme une contrainte. Et moi, aveuglé, j'ai cru à des promesses qui n'existent pas. Est-ce que c'est ça, la finalité ? Un leurre, une illusion ?
Le vent se lève d'un coup, violent, glacé. Il gifle mon visage, comme pour me rappeler une vérité que je ne voulais pas entendre. Je serre les poings dans mes poches, je baisse la tête, et je marche. Chaque bourrasque semble me murmurer la même chose : je t'avais prévenu, mais tu n'as pas écouté.
Et je rentre chez moi, le cœur en lambeaux, la tête en vrac, avec son absence comme seule compagnie.
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Blue Contract
RandomDans les arcanes du hockey professionnel, Winter se démarque comme une étoile montante, destinée à briller dans la NHL. Tant sur la glace que dans sa vie personnelle, il incarne la détermination et la force, mais dissimule également ses peurs les pl...
