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Est ce que ton cœur a des couilles ?

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Blake

Je rentre chez moi sans un regard en arrière. Sans un seul regard pour lui. Les images défilent dans ma tête, floues, désordonnées, étouffantes. Tout est confus, tout fait mal. Les larmes ne viennent pas. Elles ne coulent plus depuis longtemps. À force d'avoir trop pleuré, à force d'avoir été trop brisée, tout en moi s'est éteint. Ressentir est devenu une douleur en soi.

Winter était ma pause dans une vie plongée dans le noir. Une respiration. Un battement de cœur qui m'a rappelé que j'étais encore vivante. Mon deuxième sauveur, celui que j'ai cru envoyé par les cieux, ou peut-être par lui.

J'avais confiance, j'avais cru que cette fois, les ténèbres reculeraient un peu. Mais quand il a dit ces mots, j'ai perdu pied. J'ai sombré à nouveau, dans ce gouffre familier qu'on croit avoir quitté. Mais on ne quitte jamais vraiment ce qui nous a détruit. Ça reste là, sous la peau, attendant le bon moment pour ressurgir.

Je jette mon téléphone sur la table de chevet, un peu trop fort. Le bruit résonne, sec, inutile. J'ai mal. Trop mal pour tout. Trop mal pour penser, trop mal pour respirer, trop mal pour exister. Je me déshabille sans même m'en rendre compte, mes gestes sont mécaniques, vides de sens. Je rentre dans la douche, et l'eau coule sur moi comme un rappel cruel que je suis encore là.

Je ne regarde pas mon reflet. C'est trop douloureux. Comme si mon propre visage était devenu une plaie ouverte. Je ne peux pas voir ce que je suis devenue, comme je ne pouvais plus regarder son visage à lui. Je hais les cheveux bruns, je hais les yeux bleus. Et pourtant, c'est ce que lui et moi avons en commun. Ces mêmes yeux, traîtres, capables de tout dire sans un mot. Des yeux bleus qui trahissent les émotions même quand on essaie de les cacher.

Les yeux noirs sont plus faciles à regarder. Comme ceux de Beck. Parce qu'on n'y voit rien. Pas de souvenirs, pas de douleur, pas de lui. Mais aujourd'hui, quand j'ai regardé Winter, j'ai vu autre chose. J'ai vu le passé. J'ai vu ce qui m'a détruite. J'ai essayé de chasser ces pensées, de les repousser, de les noyer sous un sourire, mais c'était impossible. Elles étaient plus fortes que moi.

Je tourne le robinet. L'eau brûlante frappe ma peau, me piquant, me punissant presque. Je ferme les yeux, laisse la chaleur m'engloutir, m'effacer. Mais au milieu de cette brûlure, une autre eau se mêle, plus tiède, plus salée. Des larmes. Enfin.

J'aimerais qu'il sache à quel point il apaise mes pensées. À quel point il sait, sans même parler, calmer les tempêtes dans ma tête.

Mais si je devais lui dire la vérité, alors ce serait vrai. Ce serait réel. Et je ne peux pas. Je n'ai dit ces mots qu'à Beck, dans mes pires moments, quand je touchais le fond. Les dire maintenant, alors que je prétends aller mieux, ce serait admettre que la guérison n'est qu'une illusion.

Je m'accroupis au fond de la douche. L'eau coule sans relâche, brûlante sur ma peau, glacée à l'intérieur. Je laisse le flot laver mes pensées, mes peurs, mes souvenirs. Ces pensées noires qui reviennent sans prévenir, comme des vautours. Toujours à attendre le bon moment pour fondre sur moi.

Et là, seule, le bruit de l'eau pour seule compagnie, je comprends que je ne vais pas mieux. Que je n'ai jamais vraiment guéri. J'ai seulement appris à mieux cacher les cicatrices.

***

Je sors de la douche, les cheveux encore humides, le poids toujours vissé sur mes épaules. L'eau chaude n'a rien lavé de ce que je ressens. Je me jette dans mon lit, je me roule dans mes draps, cherchant une chaleur, un refuge, un endroit où disparaître. Le sommeil est là, pas loin, prêt à m'emporter, mais par instinct, je tends la main vers mon téléphone.

Un appel manqué. De lui. De Winter.

Mon cœur se serre. Il a laissé un message. Ce n'est pas plus mal, je n'aurais pas eu la force de lui répondre. Alors j'écoute, le téléphone collé contre mon oreille, mes doigts tremblant sans que je comprenne pourquoi. Dès la première seconde, je reconnais son souffle. Je reconnais tout. La façon dont il hésite, ce léger bruit qu'il fait avec sa langue quand il se mord l'intérieur de la joue. Je ferme les yeux. Il est là, dans mon oreille, et sa voix me transperce.

– Salut l'aliéné...

Il s'arrête. Un blanc. Une respiration forte, comme s'il cherchait l'air ou les mots. Mon cœur bat plus vite.

– Tu sais... j'ai conscience qu'on se connaît depuis pas si longtemps. Que ce qu'on avait au début, c'était faux. J'ai aussi conscience que je n'ai jamais été dans une relation sérieuse, enfin... aussi sérieuse que ce que je veux avec toi. Parce que je te veux, Blake. Corps et âme. Et si tu veux tout savoir, je ne sais pas du tout comment m'y prendre. Sérieusement, tu verrais mon historique, c'est plein de recherches pour un premier rendez-vous. Et tu l'as probablement pas remarqué mais j'avais une chemise. C'était de la merde. Vraiment inconfortable. Et je sais même pas pourquoi j'ai porté ça alors que tu m'as connu sans tout ces artifices. Enfin ce que je veux dire...

La ligne se coupe. Mon téléphone affiche la fin du message. Je respire fort, mon cœur battant dans mes tempes. Un autre message attend. J'appuie, mes doigts tremblent encore plus.

– C'est vraiment de la merde ce répondeur... enfin, du coup ce que je veux dire c'est que j'ai remarqué qu'il y avait un truc étrange et je me suis dit que c'était peut-être moi. Que peut-être tu t'es sentie forcée. Et si c'est le cas, dis-le moi. Je ne veux pas te forcer. Tout ce que je veux, c'est ton bonheur. Rien de plus. Et si ce n'est pas avec moi, alors je vivrai avec. Mais j'aimerais qu'on reste amis. Parce que... c'est facile de me confier à toi. J'ai confiance en toi et plus qu'être ma copine tu es...

La ligne coupe encore. Je m'appuie contre mon oreiller, le téléphone serré contre ma joue. Ma gorge me brûle. Je lance le troisième message.

– Merde, quelle merde... Ça marche là ? Blake... tu es ma meilleure amie. Je veux avoir une place dans ta vie, n'importe laquelle. Je l'accepterai. Juste laisse-moi une option. Parce qu'après t'avoir goûtée je suis certain d'une chose... je ne pourrai plus jamais me passer de toi. Tu es absolument tout et bien plus encore. J'espère que t'en as conscience l'aliéné... Aujourd'hui entre toi et moi c'était bizarre. Et si c'est parce qu'on est ensemble, alors redevons amis. Parce que ma meilleure amie me manque. Et en tant que meilleur ami, oui je me suis auto-attribué ce titre, j'aimerais que tu me parles...

Il y a un silence. Je ferme les yeux. Mon cœur bat si fort que j'ai mal. Puis vient le dernier message.

– Je vais péter un plomb. Répondeur de merde... Bon, l'aliéné tu m'entends ? Je vais être direct. J'ai rien compris à ce qui s'est passé aujourd'hui alors maintenant tu vas répondre à ton putain de téléphone et être honnête avec moi. Parce que quoi qu'il arrive je veux rester à tes côtés, être ton meilleur ami, ta béquille, n'importe quoi ou rien du tout si c'est ce que tu souhaites. Tout ce que je demande, c'est que tu sois honnête avec moi. Je veux juste de l'honnêteté. Parce qu'on a toujours été honnêtes l'un envers l'autre. Alors... sois-le une dernière fois Blake.

La ligne s'arrête. Plus rien. Le silence.

Je reste figée. Je ne pleure pas. Mais mon cœur se contracte, comme s'il voulait se fendre en deux. Il a tort et raison à la fois. Il me fait mal et il me soigne dans le même souffle.

Et sans réfléchir, sans même sentir le froid qui traverse mes os, je suis déjà dehors, en pleine nuit. Je cours, pieds nus dans mes crocs, mes cheveux encore humides me collent aux joues. J'ai juste une pensée en tête : le rejoindre. Parce que malgré tout, malgré mes ombres, malgré mes silences, Winter est le seul endroit où je veux être.

Blue ContractOù les histoires vivent. Découvrez maintenant