Depuis d'innombrables lustres, cloîtré dans un espace restreint qui lui étreignait le corps et l'esprit, il contemplait sa réalité déformée en contant son désespoir à la lune pleine, lorsqu'il pouvait l'entr'apercevoir. Telle une lentille concave, une cellule de verre déformait sa réalité et constituait son toit. Pas le seul, évidemment, il y avait toute la charpente de bois qui soutenait le chaume et protégeait l'atelier dans lequel il trônait comme un trésor, fièrement exposé au milieu d'une collection d'objets chacun plus insolite que son voisin. Ici un crâne de dodo, cette espèce éteinte depuis trop longtemps, là une corne de narval, à moins que votre imagination n'y voie celle d'une licorne, là encore une griffe de près de trente centimètres de long et d'une couleur vive aussi scintillante que l'écaille gigantesque qui la jouxtait. Avec un bon millier de ses sœurs, un chevalier aurait pu concevoir une armure impénétrable à toute lame habilement forgée par le plus extraordinaire des forgerons. Une multitude de parchemins couverts d'étranges idéogrammes ainsi qu'une large pile de livres usés, aux sujets des plus sibyllins, encombraient l'endroit et débordaient des quelques étagères disposées dans un coin sombre. Au cœur de la pièce, siégeait une petite table circulaire de pierre à trois pattes, utilisée comme support d'un globe oculaire, plongé dans un liquide apparenté à du formol, et dont la pupille rectangulaire suivait du regard chaque visiteur incongru de ce laboratoire mystérieux. Les flammes d'un feu chaleureux léchaient un vieux chaudron rouillé. Un fumet âcre s'en dégageait. Pourtant, cette odeur ne parvenait pas jusqu'à lui, qui, isolé du monde par la paroi translucide de sa prison, ne pouvait percevoir la moindre fragrance, ni le moindre son.
Il soupira de nouveau : son ancienne vie lui manquait. La brume, le soleil, la bruine, la forêt, l'humus, le bruissement de la brise dans les feuilles des arbres... Toutes ces essences qui exhalaient la liberté du vaste monde et qui lui insufflaient sa joie de vivre lui manquaient terriblement. Jamais il n'aurait cru devoir passer le restant de ses jours dans un espace si clos qu'il ne pouvait se nourrir lui-même. Dépendre d'un autre, de son bon vouloir... Chaque jour, son geôlier lui apportait de quoi se sustenter. Et quel geôlier ! De ses doigts, il perçait la cellule de verre, glissait quelques flocons d'avoine, un filet d'eau et, en un tour de main, la paroi de la prison se ressoudait aussi vite qu'elle s'était fendue. Ni vu. Ni connu.
De l'homme qui le maintenait en vie, il savait les plus obscurs secrets, nul besoin de percevoir le moindre son pour le comprendre. Par exemple, l'œil à la pupille rectangulaire lui appartenait. Il l'avait vu l'ôter de son front, entre les deux yeux, là où normalement il n'y a parfois que quelques plis, et le plonger dans cette substance visqueuse. Chaque fois qu'il quittait son laboratoire, il l'abandonnait derrière lui. Il n'y avait aucun doute pour le prisonnier, ce concierge impliqué surveillait les faits et gestes supposés d'un potentiel voleur malveillant. Il en avait même fait les frais plusieurs lunes plus tôt. Puisant dans sa force ancestrale, il avait légèrement soulevé le dôme qui le maintenait captif et il s'était immiscé par l'interstice. Ni une, ni deux, la réaction avait été vive et immédiate. L'homme avait paru de nulle part pour refermer la prison sur le corps de son captif et le verre tranchant scinda son être en deux parties. Abasourdi, il avait vu cet ignoble énergumène ramasser ses minuscules morceaux et les jeter au feu sans ciller. Puis, les pupilles rectangulaires s'élargirent lorsqu'elles revinrent vers lui, elles le fixèrent quelques instant et la geôle de verre, en un rien de temps, se retrouva sphère. Alors, à l'intérieur de son infâme bulle de cristal, il avait craché sa haine et avait souhaité en hurlant qu'il fût libre pour pouvoir faire la peau à ce démon machiavélique. Depuis, il n'avait plus osé tenter quoique ce fût et s'était soumis à son sort funeste : terminer ses jours dans les viles griffes d'un scientifique maléfique en examinant chacun de ses mouvements. « Au cas où un jour... », se disait-il.
Peu à peu, il avait appris à aimer son environnement, il avait trouvé un petit nom à tous les ossements qu'il distinguait de là où il siégeait et il se racontait les périples extraordinaires qu'ils avaient vécus avant d'atterrir si trivialement dans un décor tout droit sorti d'un livre d'épouvante. Chaque jour se répétait le même scénario, il était nourri, puis abandonné. Jamais l'occultiste ne prit le temps de l'étudier.
Et puis, le feu brûla moins dans l'âtre. L'œil à la pupille rectangulaire clignait beaucoup plus souvent. Il le surprit même, un jour, en train de s'assoupir. Il regretta amèrement sa précipitation : s'il avait eu davantage de jugeote, sa patience aurait triomphé de sa claustration et sa prison aurait été autre que cette infinie surface cristalline. Il soupira encore à la lune, nouvelle cette fois-là.
Mais ce fut un soir de lune gibbeuse que l'incident se produisit. Affaibli par la faim et recroquevillé dans un recoin de sa cellule, il ne perçut pas la silhouette fine et élancée qui s'était faufilée discrètement entre les feuillets et les livres. Quelques braises agonisaient étouffées dans une quantité astronomique de cendres ; elles ne réchauffaient plus la pièce depuis bien longtemps. Leur rougeoiement perçait difficilement l'obscurité. Pourtant, l'un d'entre eux se refléta sur l'anneau qui ornait la main menue qui s'approchait doucement de lui. Réveillé par cette soudaine lueur, il n'eut le temps que de deviner un éclat doré avant d'être plongé dans le noir complet, sans comprendre ce qu'il venait de se passer.
Quelques instants plus tard, il se senti secoué par des mouvements inconnus. Il se cognait en haut, en bas de sa cellule, s'il pouvait encore exister un haut, un bas, une gauche ou une droite. Il lui sembla que ce tremblement de terre durât l'éternité, parce que, chahuté dans tous ces sens, il avait perdu toute notion du temps qui s'écoulait. Quand enfin le calme fut revenu, il sentit la lueur de la lune gibbeuse s'infiltrer à travers les branches des arbres. Une vague d'espoir l'inonda. La brume, le soleil, la bruine, la forêt, l'humus, le bruissement de la brise dans les feuilles des arbres... Toutes ces essences qui exhalaient la liberté du vaste monde, allait-il les retrouver ? Une tête rousse, déformée par la concavité de sa prison, s'approcha de lui ; s'il avait été libre, ils se seraient effleurés. Des pupilles étrangement normales le scrutèrent intensément. Son sang vibra dans ses veines. Et soudain, il fut plaqué contre le verre qui le soutenait et fusa à travers les airs, comme un éclair qui fend le ciel, avant de s'écraser au pied d'un arbre, entre quelques branches, non loin d'un ruisselet timide.
Ce jour-là, il perçut ce qu'il avait presque oublié. Le bruissement de la brise dans les feuilles des arbres lui murmura alors des mots de liberté.
- Sois libre Physa ! lui souffla-t-elle. Et elle se fondit dans la nuit, comme si elle n'avait fait qu'une avec elle.
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Salutations les Dévoreurs de Mondes,
Vous découvrez ici le commencement des aventures d'Augustine Baudelaire, une gamine intrépide au caractère bien trempé.
Jusque-là, j'espère que la lecture vous plaît.
On se retrouve à la fin du chapitre 1 pour une petite séance de spéculations ?
Prenez soin de vous.
J.
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Augustine Baudelaire - T.1 - Les disparitions mystérieuses
Fantasy🧙♂️watties fantasy 2020🧙♂️ Augustine Baudelaire, une jeune fille sans problème, voit sa vie bouleversée le jour où elle découvre ce qu'elle croit être une plante bizarre dans la forêt qui borde sa maison. Défiée par son ami Maël, elle croque un mo...
