Chapitre 40 - Mangez-la si vous voulez...

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Pourquoi n'avait-elle pas de téléphone portable, tout aurait été tellement plus simple ! Un coup de fil aux secours et ils auraient pu les localiser et les assister en un rien de temps. Enfin, c'était sans compter la couverture du réseau ; celle de la forêt n'était pas celle de la ville...

La gorge sèche, Augustine garda un rythme régulier, malgré la soif intense qui lui étreignait la bouche, la langue et les lèvres, malgré les douleurs qui irradiaient ses muscles et sa cheville foulée qui menaçait de se briser au moindre choc imprévu. Elle courut à en perdre haleine, sauta au-dessus des racines émergentes, se faufila entre les troncs comme une anguille entre les coraux et une bonne demi-heure plus tard, elle arriva à quelques encablures de sa maison.
Les rumeurs allaient bon train à Paimpéran, dès qu'un habitant faisait un pet de travers, toutes les commères propageaient allègrement la nouvelle. La diffusion de celle-ci était à la mesure de son énormité. Qu'elle fût vraiment triste ou joyeuse, réelle ou imaginaire, le ton employé était toujours le même. On a-do-rait les ragots, quels qu'ils fussent.

Augustine remarqua très vite que la porte d'entrée de sa maison serait inatteignable. Encerclée par une flopée dense de curieux qui la réclamait à cor et à cri, l'allée était impraticable, à moins de se creuser un passage à travers la marée humaine qui continuait d'affluer. Pour le moment, elle avait su rester discrète et sa tignasse emmêlée, ses plaies nombreuses ainsi que son corps couvert de boue contribuaient à dissimuler sa véritable identité aux habitants village, qui pourtant la connaissaient très bien.

Au loin, on entendit une sirène retentir dans la forêt. La foule enragée se dissipa sensiblement, ou tout au moins, les cancanières laissèrent involontairement un couloir à Augustine pour qu'elle pût s'immiscer entre celles qui se trouvaient perturbées par l'arrivée des gendarmes ; aucune d'entre elles n'eut le temps de s'apercevoir que l'objet de leurs ragots venait de leur échapper. Dégoulinante de transpiration, blessée et déshydratée, Augustine s'écroula dans les bras de Marissa qui venait d'ouvrir la porte. D'un mouvement gracieux, elle emporta son enfant dans un pas de danse légère et claqua la porte au nez des quelques commères qui n'étaient pas impressionnées par la venue des forces de l'ordre. Deux voitures de la gendarmerie venaient de se garer en face de la maison des Baudelaire.

On tambourina à la porte. Elle vibra contre le chambranle. Un peu de plâtre s'effrita le long de la boiserie. La coupable des drames était repérée et les bourreaux la réclamaient.

- Augustine sors de là !

La chasse à la sorcière pouvait prendre fin sur le bûcher. Marissa entr'ouvrit le rideau du salon, une haie les protégeait encore pour le moment de la fureur humaine. Il ne manquait que fourches, pelles et bêches pour parfaire le tableau de foule en colère prête à tout. Mangez-le, si vous voulez... Frissons. Le souvenir atroce du drame d'Hautefay et de sa populace en colère qui y dévora l'un des siens, rongea les entrailles de Marissa, mais elle se garda bien d'en faire part à sa fille.

Augustine tenta tant bien que mal d'attirer l'attention de sa mère, mais Marissa était hypnotisée par la marée humaine. Les yeux luisants, Marissa serra sa fille contre elle en espérant que les gendarmes allaient rapidement disperser les fous furieux qui s'amassaient désormais dans son potager et piétinaient ses fèves fraîchement levées.

- On a besoin de toi, viens.

Marissa ne comprenait pas où sa fille voulait en venir. $Augustine la tirait par le bras pour qu'elle la suivît.

- Maman, dépêche-toi, ils sont blessés, ils ont besoin d'aide !

Un mélange de cris et de voix outrées empêcha la mère d'Augustine de lui répondre quoique ce soit. Au loin, elle distingua deux silhouettes tenter de se frayer un passage dans la marrée de commères qui essayait de les saisir comme les arbres maléfiques dans Blanche-Neige, mais leur autorité et leur détermination laissèrent les intrus pantois sur le pavé. Les deux agents étaient suivis de deux autres gendarmes qui sécurisaient le passage et repoussaient, pour le moment poliment, les paimpéranais affamés.

- Enfin... soupira Marissa.

Trois coups brefs résonnèrent dans la maisonnette.

- Gendarmerie, ouvrez !

À petits pas pressés, la mère d'Augustine se dépêcha d'aller ouvrir la porte pour accueillir les forces de l'ordre. Les deux hommes saluèrent Marissa avant de discuter tous ensemble de la foule en colère que leurs collègues dispersaient au même moment. L'un des deux agents la remarqua, tremblotante près de la fenêtre du salon, toujours à observer les mouvements de foule à l'extérieur.

- C'est votre fille ?

Marissa hocha la tête. Le cœur d'Augustine se serra et son corps se raidit. Qu'allait-elle bien pouvoir raconter à ces messieurs qui ne ressemblerait pas des élucubrations sorties tout droit du monde imaginaire d'une enfant rêveuse ? Ses amis avaient besoin d'elle, et vite ! Il s'approcha d'elle.

- C'est toi qui es à l'origine de tout ce grabuge, alors ?

Le ton du gendarme n'était ni sec ni doux. Augustine doutait même que sa remarque fut une véritable question, mais elle hocha la tête quand même. Puis, elle s'avança vers lui en claudiquant et elle plongea son regard dans le sien. Elle s'adressa à lui d'une voix assurée :

- Mes amis ont besoin d'aide. Ils sont dans la forêt ! Ils sont blessés.

Ces quelques mots déclenchèrent un branle-bas de combat de tous les diables. L'agent resté avec la mère d'Augustine passa divers appels pour coordonner les secours et prévenir les parents de Maël et Valentine et Cédric. Les gendarmes savaient que seule Augustine, malgré son état fragile et ses blessures, pouvaient les mener jusqu'à l'endroit où ses trois amis l'attendaient. Ils l'aidèrent à grimper dans leur véhicule et partirent à bride abattue vers la forêt.

Le voyage fut nettement plus court qu'à l'aller. Bien que l'état chaotique des sentiers forestiers étaient normalement impraticables en voiture citadine, celles des gendarmes ne se plaignit d'aucune route, d'aucun sentier. En moins de dix minutes, gendarmes, pompiers et Augustine débarquèrent devant les arbres miroirs.
Valentine, Cédric et Maël gisaient toujours là, toujours au même endroit, toujours inconscients pour deux d'entre eux. Cédric lui adressa un signe de la tête avant d'être embarqué avec sa sœur et Maël en direction de l'hôpital. Puis, quelqu'un, Augustine ne se rappelait pas qui, l'isola du reste du groupe et voulut lui poser quelques questions importantes pour l'enquête, mais elle perdit connaissance dès qu'elle comprit que chacun de ses camarades étaient enfin en sécurité.

***

Augustine ne rouvrit les yeux que quelques jours plus tard à l'hôpital, désorientée, la bouche pâteuse et toujours aussi affamée. Sa mère dormait auprès d'elle sur une chaise. Bien que bruyant, l'endroit lui semblait plus paisible que l'intérieur de son crâne où se bousculaient des milliers de questions auxquelles elle n'aurait sûrement jamais de réponse. Elle remua dans les draps rêches. Son corps endolori lui répondit par des spasmes de douleurs. Chaque mouvement réveillait un muscle contracté par l'effort de la course et du choc de sa chute. Augustine poussa un gémissement qui réveilla sa mère en sursaut.

- Enfin, souffla-t-elle en se précipitant auprès de sa fille pour l'étreindre affectueusement.

Augustine gigota, la douleur irradiait son corps. Mille tensions s'agitaient en elle.

- Doucement M'man, se plaignit-elle, tu m'fais mal.

Son corps entier la faisait souffrir. La moindre parcelle de peau, chacun de ses petits muscles et tous ses os, comme si elle avait été battue et laissée pour morte.

Quelqu'un frappa à la porte et entra sans attendre de réponse. Une infirmière accompagnée d'une aide soignante s'activèrent auprès de la famille Baudelaire. Augustine se prêta aux soins sans broncher ni même laisser échapper une petite plainte. Les deux femmes semblaient plutôt contentes de l'état général de leur patiente, mais elle devait se reposer. Après avoir changé ses pansements, l'une d'elle lui injecta un produit et Augustine se rendormit aussitôt, sous la surveillance de sa mère qui ne ferma plus l'œil avant le petit matin. Les ronflements légers de sa fille, profondément engloutie dans un monde onirique maléfiquement féerique, la bercèrent toute la nuit.

Augustine Baudelaire - T.1 - Les disparitions mystérieusesDes histoires addictives. Découvrez maintenant