Sa nouvelle cellule, plus étroite et plus obscure que la sphère cristalline du vieux sorcier, fleurait bon le bois sec, le graphite gras et les pigments multicolores.
- Bon sang ! On a taillé la corne d'une licorne ici ! toussota-t-il en détaillant les couleurs qui s'étaient mêlées dans un exécrable gris-marron.
À peine Physa eut-il franchi le seuil de son antre inexploré qu'il en parcourut les parois pour s'échapper. Il étira ses membres multiples de quelques millimètres, et encore de quelques millimètres, pour peu à peu envahir son espace. Sa peau moite glissait difficilement contre les murs de sa geôle ridiculement petite. Les parois, recouvertes d'une fine pellicule de poussière grisâtre, ne facilitaient pas sa progression. Comme de la cendre, la substance grise se mêlait à son mucus. Elle l'épaississait. Il devait en produire davantage pour fluidifier ses déplacements et chacun s'avérait plus compliqué que le précédent. Après quelques centimètres, il rencontra une surface plus froide qui ressemblait à du métal. Il frissonna. Dans quel pétrin s'était-il encore fourré ?
Il s'aventura à l'intérieur d'un interstice qui lui semblait mener à la sortie, malheureusement, un gros morceau de graphite obstruait l'orifice. Physa désespérait de retrouver sa liberté. Elle avait été si brève finalement. La brunette, celle qui l'avait mâchouillé, l'avait bel et bien claustré, elle aussi. Quelle poisse, songea-t-il, troquer le vieux débris contre une gamine qui ne sait même pas qui elle est, ni qui je suis ! Sa rage électrisa ses pseudopodes jaunâtres et ils s'allongèrent d'un bon centimètre d'un coup. Le bout de graphite se souleva. Victoire ! La liberté n'était plus qu'à un pouce ! Physa se fit pousser un nouveau bras et s'immisça lentement et prudemment le long de l'acier, mais un bord aiguisé comme une lame de scalpel interrompit son trajet en le sectionnant en deux parties. Le morceau coupé resta coincé entre l'acier tranchant et le graphite, tandis que sa plaie béait au bout de son pseudopode. Une goutte de cytoplasme se forma rapidement et tomba au milieu des déchets dans un nuage de poussières. La plaie se cicatrisa d'elle-même en quelques secondes. Son plan d'évasion se révélait inutile, il l'abandonna pour se lover au cœur des rognures de bois.
Ainsi prostré dans l'obscurité, il soupira longuement, résigné à devoir accepter son nouveau sort, tout aussi injuste, inconfortable et malheureux. Il n'avait pu goûter qu'à un minuscule moment de liberté, et ne l'avait pas véritablement savouré. D'ailleurs, trop occupé à redécouvrir les bois, il ne s'était pas trop attardé sur sa débonnaire libératrice à la voix suave et à la main délicate. Elle s'était échappée aussi vite qu'elle l'avait secouru, il ne se rappelait d'elle que cet éclat doré, étincelant à la lueur du feu et qui ornait l'un de ses doigts. Qui pouvait-elle être ? Quelle créature pouvait risquer s'opposer au vil scélérat qui avait osé l'emprisonner ? Et pour quelle raison l'avait-elle libéré ? Tant de questions en suspens. Tant de réponses possibles.
Il envisagea un instant de tenter une nouvelle évasion, mais il ressentait un tel épuisement au souvenir de tout ce mucus sécrété pour contrecarrer la poussière qu'il abandonna vite l'idée. Il savait que son agonie serait longue et douloureuse au milieu de cette poudre noire volatile qui l'étouffait, pourtant il refusait de mettre son corps en charpies en forçant le passage tranchant. Il avait exploré sa geôle dans ses moindres parcelles, il n'y avait pas d'autre sortie. Tant pis. La soif le déshydraterait et le dessécherait, jusqu'à...
Des mouvements brusques l'extirpèrent de ses sombres pensées. Il se sentit ballotté, secoué. Quel remue-ménage ! Violemment, il percuta plusieurs fois les parois de sa prison de plastique et d'acier au milieu des débris de bois et de carbone. Cette poussière... L'environnement de Physa devint rapidement irrespirable. Puis, aussi soudainement que l'agitation était apparue, le calme revint. Physa chut brutalement dans le fond du contenant et fut recouvert des déchets végétaux qu'il commençait à bien connaître.
Étourdi par le choc, il prit un moment pour revenir à lui et dès qu'il fut en mesure de réfléchir à nouveau, il espéra que la pointe de graphite se fut dégagée de la porte de sa geôle pendant ces secousses endiablées. Alors il prit son courage à deux pseudopodes et s'étira un maximum en produisant du mucus, beaucoup de mucus, toujours plus de mucus, au dépend de son équilibre hydrique, mais le morceau de carbone siégeait encore aussi fièrement au même endroit.
Cette agitation revint fréquemment et Physa s'y habitua. Parfois, il vérifia que la pointe de graphite scellait toujours sa sortie, parfois il se contentait de soupirer en s'enlisant dans sa mélancolie. Quelques fois, il lui arrivait même d'entr'apercevoir un éclat de légère lumière, de nouvelles rognures envahissaient son espace sans qu'on remarquât sa présence et, d'un coup d'un seul, l'obscurité revenait dévorer avidement son jour. Peu à peu, il se ratatina dans un coin de sa geôle étrange et ne bougea presque plus.
- Soumission apprise qu'ils disaient dans les livres ! Soumission apprise !
Il désespérait. Boire et manger l'obsédaient. Il s'inquiétait de dépenser toute son énergie et tout son mucus à échafauder des plans d'évasion et, surtout, à les entreprendre. Oui, il mourait littéralement de soif et, visiblement, il ne sortirait pas vivant de cette nouvelle prison où personne ne pensait ni à le nourrir, ni à l'abreuver.
Sa mort imminente, ou presque, provoqua une décharge électrique dans le corps de Physa. Il refusait de laisser gagner la gamine inconsciente, celle qui l'avait croqué et emprisonné. Non, non, non ! À aucun prix, il ne ferait ce plaisir à quiconque. Alors, il remua son corps engourdi pour allonger ses membres, mais son corps rabougri refusa de lui répondre, comme tétanisé.
- Pas de panique ! Pas de panique ! souffla-t-il en paniquant.
Il y avait tout un tas de bois sur lequel il pouvait entrer en dormance, alors pas de panique ! Non, non, pas de panique. Il se réveillerait dès qu'il recevrait quelques gouttes d'eau sur sa peau. Alors, pas de panique...
- Un peu d'eau et le tour sera joué...
Pourtant, il devrait rejoindre le débris de bois le plus proche pour s'y greffer. La distance à parcourir lui paraissait atrocement longue, alors Physa pria. Cela ne lui arrivait jamais, pourtant ce jour-là il pria de toutes ses forces les tortueuses Dryades, les tumultueux Sylphes, les flamboyantes Salamandres, les précieuses Ondines, et toutes les divinités extraordinaires du Vivant sacré pour que sa geôle remuât une nouvelle fois. Une dernière fois. Juste un bref instant. Le temps de s'accrocher à la première rognure de bois qui passerait par-là.
Étrangement, ce jour-là, les esprits perçurent son appel de détresse et sa prière fut exaucée. Physa, lors d'un brève secousse, s'agrippa à une rognure violette, cette couleur qui lui rappelait curieusement la petite note qui s'échappait régulièrement d'une douce mélopée de psaltérion et qui pénétrait subrepticement l'antre du vieux fou, celui qui le gardait jusque-là prisonnier. Alors que la mélodie ancienne résonnait dans ses souvenirs, Physa s'endormit profondément, étreint par la cellulose chaleureuse et ses pigments mauve.
______________________________________
Salutations Dévoreurs de Mondes,
Augustine Baudelaire est enfin de retour !
Oh, comme j'ai peiné pour écrire ce chapitre ! J'avoue que rajouter des chapitres près d'un an et demi après l'écriture initiale de ce roman est très compliqué. J'ai beaucoup de mal à me remettre dans l'histoire.
J'ai aussi attendu, pour vous poster ce chapitre, d'avoir terminé d'ajouter un autre chapitre (le 20, actuellement). De cette façon, normalement, vous n'aurez plus d'interruption de publication. Deux chapitres par semaine, le rythme vous convient-il ? Comme ça, j'ai un peu d'avance pour écrire les autres chapitres à ajouter et compléter ceux qui ne me conviennent pas.
Revenons à nos héros... Bon, Physa est dans de mauvais draps ! Il n'aura pas goûté longtemps à la liberté le pauvre. Il va de cellule en cellule et celle-ci m'a bien l'air d'être encore plus petite que la précédente. Après, j'avoue, il est aussi beaucoup plus petit, rappelez-vous, Augustine n'en a ramassé qu'un bout après l'avoir mâchouillé et recraché sur Maël, puis elle l'a... complètement oublié ! Quelle inconsciente !
Bon on se retrouve samedi pour la suite des aventures d'Augustine ?
D'ici là, faites de bonnes lecture !
XXX
J.
VOUS LISEZ
Augustine Baudelaire - T.1 - Les disparitions mystérieuses
Fantasy🧙♂️watties fantasy 2020🧙♂️ Augustine Baudelaire, une jeune fille sans problème, voit sa vie bouleversée le jour où elle découvre ce qu'elle croit être une plante bizarre dans la forêt qui borde sa maison. Défiée par son ami Maël, elle croque un mo...
