Souvenirs d'un autre temps

Il recule d'un pas, comme frappé par la foudre. La surprise fige ses traits, éclaire son regard d'une stupeur brutale, presque douloureuses. Ses lèvres entrouvertes cherchent des mots qu'il ne trouve pas, tandis que sa main passe lentement dans ses cheveux, geste nerveux qu'il ne contrôle même pas.

— Aydan... murmuré-je.

Le nom se brise contre ma gorge, trop chargé de manque.

Un seul pas nous sépare et, pourtant, il me semble aussi loin que s'il se tenait de l'autre côté d'un gouffre. Sa chaleur me manque déjà. J'ai besoin de ses bras, de cette étreinte brute et rassurante, de cette force tranquille qui me faisait croire, l'espace d'un instant, que le monde pouvait être moins cruel. Mais il me regarde comme s'il ne savait plus comment m'approcher. Comme si j'étais devenue étrangère.

Et c'est cette distance qui me déchire.

— Tu... tu en es certaine ? me demande-t-il d'une voix sourde, à peine audible.

J'aimerais tellement que ce soit faux. J'aimerais rire, secouer la tête, lui dire que c'est une fausse alerte, que mes règles reviendront, que mon ventre ne s'arrondit pas. Mais je ne peux plus me mentir. J'ai passé des semaines à nier les signaux, à espérer que mon corps me joue des tours.

Je ne veux pas d'une telle vie pour mon enfant. Je ne veux pas qu'il vive dans ce monde ravagé, où l'espoir s'éteint peu à peu, où le désespoir vous ronge les tripes avant de vous saigner à mort. Je ne veux pas qu'il ait un père comme Ramay. Tout sauf ça.

Pourtant, c'est son futur, puisqu'il n'y a aucun moyen d'arrêter ce début de grossesse. Pas depuis des années. Je suis condamnée à délivrer une vie de douleur et de misère à un enfant. Et ça me fait mal à m'en donner des cauchemars la nuit, à m'en faire pleurer le jour.

— Oui.

Le silence qui suit est brutal. Il pèse lourd, épais. Il colle à la peau. Je n'ose pas le regarder. Comment le pourrais-je, alors que je suis en train de lui annoncer que je porte en moi l'enfant d'un autre... l'enfant de son frère ?

— J'ai besoin de toi, Aydan, ajouté-je, si doucement que ma voix semble se perdre dans l'espace entre nous.

Il ne réagit pas.

— Ramay le sait-il ? demande-t-il enfin, son timbre rauque comme du gravier.

Il ne m'offre ni chaleur ni jugement, seulement une distance glaciale.

— Non, il n'est pas venu ici depuis longtemps.

Mon estomac se contracte, noué de peur. Je ne sais pas ce qu'il pense, mais je sais ce que je ressens : l'impression de le perdre. Lentement. Cruellement. Comme une étincelle qui s'éteint faute d'air.

— Tu le voulais ?

Ces quatre mots me fouettent. Comme une gifle.

— Bien sûr que non ! craché-je, le cœur au bord des lèvres.

Mon souffle se brise. Mon corps aussi. J'aimerais pouvoir tout lui dire, tout ce que j'ai enduré, tout ce que je subis encore. Mais une part de moi refuse. Je ne veux pas qu'il me voie comme une chose brisée, une victime à sauver. Je suis fatiguée d'être définie par les actes d'un autre.

— Il m'y a forcée, comme les autres fois.

Aydan tressaille. Il a toujours su que Ramay me maltraitait. Néanmoins, cette fois, mes mots ne laissent plus place au doute. Je le vois encaisser, tenter de cacher le tremblement de ses mains. Il est en colère, mais il ne sait pas contre qui. Moi ? Lui-même ? Le monde ?

— Tu penses que tu pourrais trouver des herbes... commencé-je, hésitante.

Il ferme les yeux, secoue la tête.

— Il n'y en a plus depuis longtemps, Eldéa, et tu le sais très bien.

Ses mots tombent comme une condamnation. Ma gorge se serre.

L'arrivée des monstres a rendu les lieux désertiques, la verdure a presque entièrement disparu. Et si Aydan a la capacité de faire pousser les plantes de notre propre serre, pour nous nourrir, il ne peut créer ces herbes. Il en est incapable.

Quel cruel tour du destin. C'est comme si Mère nature se moquait des femmes prise avec une grossesse indésirée et souhaitait les forcer à repeupler la terre. Pourquoi ne pas nous laisser nous éteindre ?

Il doit bien avoir d'autres solutions. Je ne suis sûrement la seule femme qui ne veut pas accoucher d'un enfant dans ce monde au bord de la destruction...

— Il y a peut-être un commerçant quelque part, dans un village encore debout, qui...

Je parle pour ne pas sombrer.

Aydan brise ce dernier fil de rêve.

Il s'approche, comble l'espace qu'il avait créé, et ses mains se posent sur mes épaules, durent, presque brutales. Il ne tremble plus. Moi si.

— Il n'y a rien à faire. Et non, je ne peux pas non plus t'aider avec mes pouvoirs, ajoute-t-il sèchement. Je risquerais de te tuer...

— Ce serait peut-être mieux...

Il recule d'un pas, les yeux écarquillés. Je viens de prononcer l'indicible.

— Ne dis jamais ça, Eldéa ! Tu mérites de vivre, tu le mérites plus que tout au monde. Je suis désolé... désolé d'avoir brisé cet équilibre que tu avais... je suis désolé d'en avoir voulu plus...

Mes sourcils se froncent. Que croit-il, au juste ? Que sa présence m'a détruite ? Il ne comprend pas. Il est la seule chose qui me tient encore debout. La seule lumière dans un monde qui s'éteint.

Il ne me regarde plus. Il baisse les yeux. Comme un homme vaincu.

Et je comprends.

Je l'ai perdu.

— Oublie-moi, murmure-t-il.

Ses doigts frôlent la poignée. La porte s'ouvre sur la nuit froide. Et avant que je n'aie le temps de le rattraper, il disparait.

Il est parti.

Et moi, je reste là, plantée dans l'ombre, avec dans le ventre une vie que je n'ai pas choisie, et dans la poitrine un vide plus vaste encore que la mort.

Aydan, mon seul repère, m'a laissée avec le pire de tous les monstres.

Son absence.

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