Elle n'est plus là

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Annie

L'impression de se noyer. J'ai dû mal à respirer. Je coule sans espoir de toucher le fond. Personne pour me rattraper. La surface n'est plus qu'un vague souvenir. Tout ce que j'ai jamais connu s'efface peu à peu. Le vide. Partout autour de moi. Partout à l'intérieur.

Une phrase résonne sans fin dans mes oreilles. La phrase qui a fait tout basculé. Celle que je n'aurais jamais voulu entendre. Annie, ta fille a disparu. Pourquoi elle ? Pourquoi moi ? Qu'avons-nous fait pour mériter ça ? Nous allions à la messe tous les dimanches, sans exception. Nous tenions les stands de charité chaque année. Nous ne nous plaignions jamais même si nous avions toutes les raisons de le faire. Alors pourquoi ? Après toutes ces années de galère, nous n'avions pas besoin de ça.

Envie de hurler. Je me retiens. J'agrippe les poignées de mon siège. Oh Louisa... Où es-tu ? N'aie pas peur, je te retrouverai... Dans ma poche, le chapelet que m'a offert le Révérend Collins pèse une tonne. Je l'enroule autour de ma main, me mets à prier. Je prie pour que tu retrouves ton chemin jusqu'à moi. Je prie pour que tout ça ne soit qu'un mauvais rêve. Je prie parce que c'est ce que l'on fait quand tout espoir part en fumée. Bien que l'on devrait peut-être y penser avant, en prévision.

Tristesse. Peur. Colère. Fureur. Ces sentiments me brûlent. Je suis assise. Je ressens en moi la force de faire trembler le monde entier. Pourtant, je ne peux rien faire. Juste attendre et imaginer... Le pire, sans doute. Ce même pire que je pensais avoir laissé derrière nous. La vie est une chienne. Elle nous offre une minuscule parcelle de bonheur pour nous enraciner puis elle abat sur nous la tempête. Contre cette force indomptable, rien à faire.

Se résigner ? Se battre ? Je ne sais que faire. Attendre, c'est le mot que j'ai le plus entendu aujourd'hui. Attendre quoi ? Qu'on la retrouve ? Morte ? Vivante ? Blessée ? Comment peut-on dire à une mère qui vient de perdre son enfant d'attendre ? Si je m'écoutais, je ne serais pas ici dans ce poste de police de malheur ! Je courrais déjà les bois à la recherche de ma chouette.

Mes jambes tremblent, je n'en serais pas capable. Sans doute je m'effondrerais après cent mètres. Aujourd'hui je ne suis bonne à rien. Qu'à attendre. Attendre, attendre et attendre encore. Dans le désespoir.

Ferme les yeux, Annie. Respire. Ce n'est qu'un cauchemar.

Inspirer. Expirer. Oublier. Non, ça ne fonctionne pas. C'est pire. Mes yeux fermés, des images m'assaillent. Des images terribles. Je ne peux pas les voir. Je ne veux pas les voir.

La porte claque. Rafe s'assied en face de moi. Son teint est aussi terreux que son uniforme. Son regard passe de son dossier à mon visage. Elle ouvre la farde. La referme. Se lève. L'atmosphère dans ce bureau est pesante. C'est au tour d'Eddie Morton d'entrer, il semble aussi mal à l'aise que sa supérieure. Il reste en retrait, de peur sans doute d'affronter mon regard de mère désemparée...

Une larme coule, encore, le long de ma joue. D'un revers de main, je la fais disparaître.

- Je t'en prie Rafe, dis quelque chose.

Elle déglutit avec difficulté avant de repousser une longue mèche brune derrière ses oreilles. Tiens, j'ai l'impression que ses cheveux n'ont jamais été aussi foncés. Serait-ce mon âme plongée dans le noir qui commence déjà à déteindre sur ce monde duquel Louisa s'est envolée ?

- Annie, je suis désolée... On n'a encore rien trouvé.

- Aucune trace d'elle ?

- Non, aucune trace... Tout le comté s'est mobilisé pour nous envoyer des renforts. Les bois sont passés au peigne fin, c'est une question d'heures avant que l'on ne trouve une piste.

So Darkness We BecameOù les histoires vivent. Découvrez maintenant