Chapitre 3

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-Mais vous êtes fou ! s'emporta Carl. Il n'est pas question que Marie partent avec vous ! Qu'est-ce vous avez l'intention de lui faire ? Ce n'est pas elle qui est endettée. Que je sache, c'est Yahn qui vous a emprunté de l'argent et qui vous ne l'a jamais rendu. Pourquoi le faire payer à Marie !?

-Yahn est mort. Et votre petite-fille est encore légalement son épouse. Je me fiche de savoir qui va devoir payer, quelqu'un doit le faire, dit Joris de son ton mesuré et insensible.

Carl s'assit désespéré sur la chaise de bois qui craqua sous son poids. Sa petite-fille ne pourrait-elle donc jamais être heureuse ? Son passé semblait décidé à la hanter pour toujours, même après que tous ses démons soient morts ou évaporés. Sa voix lui avait été enlevée, son enfance n'avait jamais existé. Combien de fois la vie allait-elle encore mettre d'obstacles sur son chemin ?

-Je peux peut-être payer à sa place... A combien s'élève le montant des dettes ? questionna Carl.

Joris fut stupéfait de voir ce vieillard prêt à sacrifier tous ses biens pour sa petite-fille. Malheureusement...

-Je doute fort que vous ayez assez, même en vendant votre maison.

-Mais Marie ne pourra jamais payer ! Il doit y avoir une autre solution !

Bien sûr qu'il existait d'autres solutions. Joris avait tellement d'argent que cinquante mille euros de plus ou de moins ne feraient pas une grande différence sur son compte en banque. Il aurait pu laisser passer en se rendant à l'évidence que Marie semblait bien plus innocente dans cette affaire que son ex-mari. Mais l'était-elle totalement ? Il en doutait. Si elle était entièrement innocente, jamais elle ne se serait marié de son plein gré à Yahn. Une croqueuse de diamant, muette ou non. Cependant, quelque chose l'intriguait dans ses réactions. D'ordinaire, de telles émotions l'auraient inquiété et il se serait efforcé de mettre le plus de distances possible. Mais l'aura secrète qu'elle dégageait le poussait à l'avoir auprès de lui. 

-Désolé, il n'y en a aucune. Marie vient avec moi. Ce sera la manière pour elle de rembourser ses dettes, coupable ou non. 

-Que va-t-elle faire en Grèce ? Vous n'allez pas la faire travailler comme une forcené !? Ou comme une...

-Prostituée ? acheva-t-il furieux. Ne m'insultez pas, monsieur ! Ce n'est pas parce que je contrains Marie à venir dans mon pays que je vais laisser faire ça ! 

Carl se renfonça sur sa chaise, anxieux et surpris par le brusque accès de colère de Joris. Son expression était tellement effrayante. Plus qu'insensible, on aurait dit qu'il s'apprêtait à se jeter sur lui pour le tuer. Mais pas une mort rapide, non ! Comme un tortionnaire sadique qui allait rendre la mort terriblement lente et douloureuse.

-Comment voulez-vous que je ne m'inquiète pas pour elle ! Marie est la seule famille qu'il me reste et plus que n'importe qui, elle a maintenant le droit d'être heureuse.

Joris tiqua devant les paroles de l'homme. Que voulait-il dire par "plus que n'importe qui" ? 

-Je reviendrai la prendre dans une semaine. Assurez-vous qu'elle soit au courant, dit-il en jetant un bref regard en direction de l'escalier par lequel était partie la jeune femme. 

Il sortit de la maison délabrée, désarçonné par la précédente demi-heure. Les prochaines semaines allaient être intéressantes...

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Marie s'écroula sur son lit. Elle avait tenté de refouler ses larmes mais n'y parvenait plus. Cet homme lui avait inconsciemment renvoyé son passé en pleine figure. Yahn était toujours là, toujours à répandre des obstacles dans sa vie. Bon dieu, jamais elle n'avait été au courant des dettes de ce dernier ! Comment allait-elle rembourser ? Cet homme ne semblait guère conciliant. A coup sûr, cela retomberait encore sur son grand-père. Il avait été si gentil après son accident... Jamais elle ne le laisserait se sacrifier pour elle.

Elle ôta sa chaussure en grimaçant. La bûche lui avait fait une entaille assez profonde sur pied déjà bleu et gonflé. Cela allait l'handicaper plusieurs semaines. Elle n'était pas sûre non plus de ne pas s'être brisé un des multiples os du pied. Mais elle n'avait pas les moyens de payer les examens médicaux nécessaires. Elle effleura les cicatrices qui marbraient ses jambes et qui ne disparaîtraient jamais. Son ex-mari était ancré en elle jusqu'à même sa peau.

La porte d'entrée claqua et Marie remit à la hâte sa botte. Son grand-père montait et elle ne désirait pas qu'il voit sa blessure. Elle le vit entrer en soupirant. Claudiquant, il vint s'asseoir sur le lit de la jeune femme.

"Je suis désolée de t'avoir laissé seul avec lui. Cet histoire ne concerne que moi" écrit-elle.

-Ne dis pas de bêtise, la sermonna-t-il. Joris est parti. Pour l'instant.

Les mots se bloquaient dans sa gorge. Il ne pouvait se résoudre à annoncer à Marie les intentions de Joris. Elle peinait à se reconstruire et ne s'était sentie en sécurité avec lui qu'au bout de nombreux mois. Cet homme l'obligeait à sortir de sa zone de confort sans avoir idée des conséquences que cela pourrait avoir sur elle. Elle hocha seulement la tête, l'air terriblement las. 

-Ecoute... J'ai bien vu que l'évocation de Yahn te troublait. Tu ne veux toujours pas me parler de ce qu'il t'a fait subir ? Les médecins à l'hôpital étaient contraints par le secret médical mais cela te soulagerait d'en parler.

Marie avait toujours refusé de se confier à propos de l'année de souffrance que Yahn lui avait faite subir. Elle n'y arrivait, les souvenirs étaient encore bien trop vivaces. Les cicatrices sur tout son corps se chargeaient de lui remettre en mémoire le visage de Yahn. Ça viendra. Mais quand ?  

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Deux jours ont passé. Marie a repris ses occupations habituelles. Un pépiement la fit se retourner. Un oisillon se débattait au sol. Le pauvre ne devait pas avoir plus de quelques jours. Attendrie, Marie le saisit délicatement dans ses mains. Son duvet était tellement doux qu'elle avait l'impression de caresser un nuage. Elle chercha des yeux le nid duquel il était tombé et l'y replaça. Heureusement pour elle, il n'était qu'à deux ou trois mètres de haut. Elle sourit en voyant le petit se faire réchauffer par sa mère. 

Si les humains avaient cet instinct protecteur des animaux...

Le froid du matin la fit éternuer.

-Vous êtes malade ? résonna cette voix qu'elle redoutait d'entendre à nouveau.



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