Chapitre 34

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Marie s'était perdue dans le flot des notes. Elles s'échappaient de l'instrument et imprégnaient chaque espace de la pièce. Comme un lointain écho. Ses doigts la brûlaient à force d'appuyer contre les cordes mais elle en avait besoin. Plus de sons, toujours plus de sons !

Soudain, un bras la saisit par derrière et un parfum bien connu lui envahit les narines. Il restreignait ses mouvements et elle dû interrompre la mélodie. Dans le silence, il n'y avait plus que les petits bruits de ses sanglots.

-Arrête... Arrête de jouer ainsi, je ne pourrais le supporter davantage...

Car à travers cette mélodie si profonde, il y avait toutes ses émotions, toutes ses blessures. En l'entendant, on entendait le hurlement d'une femme fragile à bout de force. Un hurlement aussi beau et meurtrier que celui des sirènes. Cela fendait le cœur de l'homme.

La jeune femme n'osait bouger. Elle attendait les mots fatidiques qui annonçeraient son départ. Mais il restait aussi muet qu'elle.

Finalement, elle se dégagea de son emprise.

"Je n'ai jamais vu un autre homme." brandit-elle son carnet avec un mélange de douleur et de colère dans les yeux.

-Je sais, dit-il en essayant de saisir ses poignets pour la calmer car il devinait son esprit en pleine ébullition.

Elle s'échappa à nouveau de sa poigne, à la fois surprise de sa déclaration et effrayée. Méfiante, elle s'éloigna de lui et attendit davantage d'explications.

-Ecoute, je suis désolé. Je n'aurais jamais dû réagir ainsi. Je n'ai pas eu une très bonne expérience avec les femmes, la plupart profitaient de moi, se passa-t-il une main dans les cheveux.

"Ça n'est pas une excuse."

-Je sais, admit-il en baissant les yeux au sol. Mais il faut que tu me pardonnes.

Sa colère avait dépassé sa frayeur d'être renvoyée chez elle, loin de l'homme dont elle était amoureuse sans le vouloir. À présent, elle se sentait humiliée. À quoi avait-il pensé en la comparant avec ses anciennes conquêtes ? L'avait-il imaginée comme une traînée, une femme facile ?

C'était un sujet sensible pour elle... Après Yahn et l'accident qui lui avait coûté sa voix. Ça lui avait fait mal. Elle aurait dû lui en vouloir, ne pas l'excuser. Mais elle savait également que son faible cœur n'y parviendrait pas. Sentir sa grande main crispée sur son poignet l'avait déjà chamboulée. En un seul geste de sa part, il l'avait apaisée même si c'était elle qui avait rompu leur étreinte.

Alors, laissant ses désirs dicter son corps, elle se blottit dans ses bras en sanglotant. À son oreille, il murmurait des mots réconfortants de sa voix grave.

Joris était soulagé qu'elle l'ait pardonné. Tout le long de leur confrontation, il avait sérieusement eu peur qu'elle n'accepte pas ses excuses. Ses mains en tremblaient jusqu'à ce qu'elle ne se précipite contre lui, lui signifiant ainsi son pardon.

Bien entendu, il ignorait ce que son attitude avait pu faire émerger comme terrible souvenir à la jeune femme pour provoquer un tel désarroi de sa part... Il avait démêlé son passé comme une pelote de laine, tirant chaque fois un peu plus sur le bout pour connaître la vérité. Mais il se trouvait là devant le dernier et douloureux noeud.

Avec toute la délicatesse du monde, il la souleva pour la déposer sur le lit, le violon laissé à l'abandon au sol. Son souffle se fit rauque au fur et à mesure qu'elle caressait son dos. Alors, se laissant également entraîner, il laissa sur son cou une traînée de baisers. Lentement, sa bouche se déplaça jusqu'à ses seins et son ventre. Son corps frêle mais plein de délicieuses courbures se cambra brusquement sous l'effet de l'intense chaleur qui l'envahissait. Il sourit en la voyant si belle, ses cheveux blonds en auréole autour son visage fin.

Timidement, comme sur le bateau, elle passait ses doigts sur sa musculature. Quand avait-il retiré sa chemise ? Elle ne s'en était même pas rendue compte. Cela importait peu... Elle détourna le regard, ne parvenant plus à soutenir la vue de son torse musclé. "Comment un homme pouvait-il être si parfait ? Et par quel coup du dit avait-il pu s'intéresser à elle ?" pensa-t-elle en rougissant.

Soudain, il posa ses mains sur ses joues, l'incitant à fixer ses yeux sombres.

-Que s'est-il passé cette nuit-là ? La nuit de la mort de Yahn, prononça-t-il la question qui lui brûlait les lèvres depuis la conversation avec Carl.

Le souffle de la jeune femme se bloqua soudain. Pourquoi posait-il cette question maintenant ? Alors qu'elle brûlait d'envie pour lui ? Pourquoi lui rappelait-il maintenant son bourreau ?

Elle sentit les larmes monter. Une fois de plus, elle allait pleurer pour son horreur d'ex-mari. Il ne méritait pourtant pas qu'on pleure pour lui. Mais peut-être était-ce le moment ou jamais de lui parler ? Si elle ne le faisait pas maintenant, elle n'était pas sûre d'y arriver un jour. Et sa terrible blessure resterait à jamais enfouie dans son cœur. Joris était celui qui lui avait appris que le malheur n'était pas éternel. Les secrets non plus.

L'homme, voyant qu'elle hésitait, l'encouragea en lui tendant son carnet.

"Peux-tu quitter la pièce, s'il-te-plaît ? Je n'oserai jamais écrire la vérité et rien que la vérité si tu m'observes avec ce regard si pénétrant," écrit-elle avec des yeux suppliants.

À regret, il quitta la chambre. Il s'inquiétait. Pourvu qu'il ne la retrouve pas dans le même état que la dernière fois où elle lui avait avoué l'origine de ses cicatrices. Le regard perdu qu'elle lui avait lancé ce soir-là le hantait encore. Mais si s'éclipser pouvait l'aider ne serait-ce qu'un peu... Une sorte de contribution à ses efforts pour répondre à la question douloureuse qu'il désirait essentiellement par égoïsme.

Une heure plus tard, elle entrouvrit la porte de la chambre. Ses larmes avaient coulé sur le papier à présent gondolé. Mais un léger sourire était né sur ses lèvres, un sourire de fierté. Le secret de cet accident dont personne n'avait jamais rien su, pas même son grand-père, était enfin couché sur le papier. Marie y voyait même un acte de vengeance. Elle y était parvenue. Les efforts de son ex-mari pour la détruire étaient définitivement vains.

Avec anxiété, elle s'était installée blottie sur ses genoux. Son cœur battait à tout rompre. Alors qu'il lisait le récit d'un œil sombre, il caressait ses cheveux. Parfois, elle sentait ses mains se crisper. Mais elle ignorait s'il s'agissait de douleur ou de fureur. À en voir son regard noir, elle penchait plus pour de la colère. Mais pour une fois, elle avait la profonde certitude que ça n'était pas à cause d'elle. Et sa culpabilité s'envolait.

"Ce soir-là, Yahn avait décidé de se servir de moi autrement pour rapporter de l'argent...

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