Fen
Un pied hors du cockpit et mon cuir frit déjà sous les bourrasques sableuses. Je peine à claquer la porte, en pleine prise au vent. Manquerait plus qu'elle se déboulonne, cette maline. J'ai l'impression de ne pas pouvoir me caler sur du solide tant la surface du désert se meut en tourbillons de quartz et de latérite.
Deux jours qu'on trace droit sans réfléchir. Même moteurs rugissants à fond et poussés par des bourrasques à plus de cent kilomètres-heure, cette tempête de sable ne nous lâche pas. Et selon notre brave Talinn, géologue et météorologue de talent — et cependant pas fichu de nous éviter l'apocalypse — le cœur mugissant sera sur nous aujourd'hui.
Pour une fois, ça trombine pas fier dans les rangs. Que dites-vous de ça ? Nous, les Rafales des Dunes, le groupe de pillards le plus terrifiant et impitoyable des terres désolées, accouchés du moteur du Saint Chromé lui-même, qui plie face à une ridicule tempête !
Heureusement, Zilla, le chefaillon de notre bande de chochottes, cette vipère au sang chaud, n'est pas prêt à passer l'arme à gauche.
Il sort de son camtar, tirant en laisse, le petit « rien que la peau sur les os », renommé Os. Ces deux-là se dirigent sur une avancée plus proéminente de la falaise qui permet d'avoir une meilleure vue sur la « ville ». Je mets les guillemets parce qu'honnêtement, avec une visibilité réduite à cinq mètres, on est bien obligés de croire le mioche à ce sujet, plutôt que nos yeux. Ah ! Il me fait bien rire Luth, notre cartographe et navigateur, calé en crabe avec ses jumelles. Tu vois quoi Luth ? Du sable ! Cool, merci Luth.
J'essaye de m'avancer, pas que ce soit difficile avec une poussée pareille, sauf si on veut garder les pieds sur terre. Zilla et Os progressent en parallèle. Je me demande vraiment par quelle magie ils ne décrochent pas ces deux-là, gringalets comme ils sont, surtout le petit Os. À croire que les éléments n'ont plus d'emprise sur lui. De sa part, plus rien ne peut me surprendre.
Je les rejoins sur la corniche, avec Grimm, Wolf et Luth. Ils ont pris garde à ne pas se coller à deux millimètres du bord, fort heureusement. De toute façon, on n'aurait pas mieux distingué la vague silhouette de quelques tours sombres et émiettées comme des tubercules trop secs.
Zilla lâche la laisse. Le petit Os s'effondre à genoux alors qu'il aurait très bien pu tenir sur ses guibolles. Difficile de lui en vouloir : deux mois parmi nous à être traité avec autant de déférence qu'un cafard irradié lui ont fait adopter une tendance à la génuflexion. Le menton incliné, ses yeux de chien se perdent dans le vague de l'étendue sableuse. C'est l'assurance qu'au moins, Zilla ne sera pas tenté de lui coller une taloche juste parce qu'il le peut.
Sur le haut de son crâne, sa tignasse blanche comme le lait d'une Mama danse avec les courants de silice. Zilla, aussi, a adopté l'attitude cheveux au vent ; pas forcément de sa volonté. La bourrasque a eu raison de son habituel catogan savamment enchevêtré dans son keffieh. Je n'ai jamais connu que lui pour s'adonner à de telles coquetteries. Nous autres, on se rase. C'est quand même plus commode.
Les mauvaises langues ne se risquent plus en commentaires graveleux sur la longueur de ses cheveux — l'avantage de la position de chef. Aujourd'hui, ils flottent et fouettent dans un chaos spectaculaire son visage émacié et ses traits angéliques. Ceux-là induisent en erreur ses ennemis le croyant capable de douceur. Il a gardé ses hublots, informes lunettes de soudure. Même si la sensation est désagréable, on est au moins sûr de ne pas se faire abraser les rétines par d'insidieux grains de sable.
De derrière le verre patiné, je devine ses yeux d'une couleur émeraude fascinante, qui dardent l'horizon comme pour le sommer de se soumettre à sa volonté.

VOUS LISEZ
Les Chasseurs de Mirages
Science FictionDu sable et des ruines. Derniers paysages à tenir tête à l'entropie. Les Rafales des Dunes pillent, tuent et saccagent sur leur chemin, mais errent toujours sans but. À moins que l'arrivée d'Os, cet étrange prophète, ne donne enfin un sens à leur qu...