Hector
Je me frotte les yeux avec une vigueur parfaitement inutile. Ils hurlent pourtant une réclamation limpide, transparente : leur besoin de repos. Repos que je ne peux me résoudre à leur octroyer tant que je n'ai pas terminé de déchiffrer cet article en cyrillique.
Je plisse davantage mes paupières avant de soupirer. Rends-toi à l'évidence, savant de pacotille ! Les lettres dansent comme pour échapper malicieusement à toute tentative de compréhension.
Très bien, je vais me reposer. Juste cinq minutes.
— Hector ! J'ai trouvé quelque chose !
La voix de Talinn fait irruption dans mon crâne, mon corps réagit d'un violent sursaut. La luminosité a drastiquement baissé. En cause, le soleil farceur parti se cacher à l'ouest. Quel dépit ! Mon assoupissement a allégrement dépassé la limite. Un bâillement décroche ma mâchoire engourdie tandis que ma vision se précise sur la silhouette de mon ami.
Il n'attend pas ma résurgence complète pour m'abreuver de ses découvertes. Son enthousiasme semble difficile à enrayer. Il ouvre une de ces énièmes revues scientifiques à une page annotée par ses soins.
Nous avons mis en pause nos recherches bibliographiques en arrivant à Dulaï Nor, la colonie requérait nos savoirs en agronomie et ingénierie pour assurer notre autonomie. À présent que les cultures poussent tranquillement et que l'apport en énergie est réglé, nous pouvons retourner à nos lubies.
— C'est idiot. Depuis le début, je cherchais les mots clés comme « Alters », « Rugen-Hoën » ou « psychique » dans les titres ou les abstracts, je n'avais pas songé à regarder les noms d'auteurs.
Effectivement, derrière le titre peu évocateur — Describing and visualizing by 4D-Model Imagery synaptic effects of CRAPS-62 genomic groupement, je ne remercierai jamais assez Talinn de s'offrir ce genre d'indigestions lexicales avec moi — on pouvait lire les noms de D. Hoën et M. Rugen, du laboratoire d'étude des phénomènes alter-neuraux de Leipzig, avec le soutien financier de Geneware. Tiens, encore eux ? C'est devenu une récurrence. À chaque fois qu'une revue de presse ou le moindre compte-rendu de conférence mentionnent l'objet de nos recherches et me font toucher du doigt la clé du mystère des Alters, l'encart « informations sous la propriété intellectuelle exclusive de Geneware » s'érige en obstacle. J'ignore qui peut bien être ce « Geneware », mais je m'irrite qu'il n'ait pas songé aux problèmes que leur « propriété intellectuelle » occasionnerait aux archéologues du futur.
Emballé, Talinn n'attend pas que je lise à mon tour ce pavé de jargon technique et me le résume.
— Apparemment, ils ont mené leur étude sur une souche précise de mutations extrêmement rares. Le nombre de cas est faible, ils justifient cela par le fait que ce syndrome concernerait moins de 0,5 % des Alters. Or, même si je n'ai pas trouvé les stats exactes, la proportion de psychique n'était déjà pas bien élevée. Ces personnes auraient la capacité d'influer sur les flux neuraux au lieu de seulement les capter et pourraient ainsi provoquer des dommages vasculaires sur le cerveau.
— Volontairement ?
Je repense à cette fois où Fen s'est tordu de douleur sous mes yeux. Est-ce qu'Os a vraiment voulu lui infliger ça ? Talinn tire une moue indécise.
— Pas vraiment. La question n'est abordée que brièvement — ce n'est pas le sujet de l'article —, mais il semblerait que les sujets ne contrôlaient pas leur impact. Ils parlent de blessures et de dommages collatéraux, sans donner davantage de précisions.
Un frémissement agite mon épine dorsale. Je repense inévitablement à cet effroyable article qui énumérait un bilan sordide : trois mille cinq cent quarante-six morts en l'espace de quelques secondes, dans une ville du nom de Portland, provoquées par ce syndrome. Se pourrait-il que le « terroriste » ait simplement perdu le contrôle ?
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Les Chasseurs de Mirages
Science FictionDu sable et des ruines. Derniers paysages à tenir tête à l'entropie. Les Rafales des Dunes pillent, tuent et saccagent sur leur chemin, mais errent toujours sans but. À moins que l'arrivée d'Os, cet étrange prophète, ne donne enfin un sens à leur qu...