Saut dans l'inconnu

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Le jour tant redouté est arrivé. Étant censé regagner mon école, j'ai au moins pu faire des adieux en règle à mes parents et à Lucien. Ma mère et mon frère n'auront certainement pas perçu l'intensité particulière que ces au-revoirs ont eu pour moi. La peur de ne jamais pouvoir les embrasser de nouveau me torpille. A tel point que j'en ai la nausée. Mais un homme se doit de ne rien laisser paraître de ses émotions. Alors je fais comme on me l'a enseigné, je feins la normalité. La mesure. Tout au plus les ai-je serrés un peu plus longtemps que nécessaire dans mes bras. C'est là la seule émotion que je me suis permise. Mon cadeau d'adieu.

Mon paquetage à mes pieds, je patiente dans un coin sur le perron de la gare de Gourdon. A la fois en vue mais pas trop exposé. Afin de masquer ma nervosité, j'occupe mes mains en roulant une cigarette. Ne voyant toujours personne venir, je m'assois sur mon sac avant de l'allumer, les yeux fixés sur le sol, dans le vague. Tout en expirant par la bouche dans de longs nuages de fumée, je réalise que je ne sais même pas qui je suis supposé rencontrer. Dois-je m'attendre à un jeune homme, un vieux ? Seront-ils plusieurs ? A quelle description correspondent-ils ? Je n'en sais rien. Mon père n'a pas pu me donner plus de détails. Les communications entre les gendarmes sympathisants à la cause et les maquisards sont succinctes. Le moindre détail peut les compromettre, ils en sont donc avares. Il m'a simplement été demandé de porter un béret basque afin que je sois reconnaissable.

Que vais-je faire si personne n'honore le rendez-vous ? Attendre un peu plus ? Prendre le train indiqué sur le billet que j'ai en poche et rentrer à l'école ? Non... je ne pourrais m'y résoudre. J'ai ce qu'il faut pour tenir quelques jours en autonomie. Mon paquetage a été quelque peu agrémenté lors de mon passage chez mes parents, grâce à mon père qui m'a donné quelques fournitures en vue de ce qui m'attendait. Je suis donc équipé, en sus de mes affaires habituelles, d'un vêtement de pluie, d'une toile imperméable pouvant servir de tente et de quelques vivres. Rien qui ne prenne de la place, mais de précieuses possessions en vue d'une vie en extérieur. Je peux donc camper quelques jours seul si c'est nécessaire. J'en étais là de mes réflexions quand deux godillots marrons, crottés de terre, viennent remplir mon champ de vision. Je relève la tête et, sans me lever, interroge l'homme du regard. Il doit avoir une poignée d'années de plus que moi à vue de nez. Il me lance un regard scrutateur, méfiant. Comme s'il tentait de m'évaluer par ce seul biais. Je comprends à son attitude qu'il est la personne que j'attends.

— C'est toi Adrien ?

— C'est moi.

— Prends tes affaires et suis-moi, dit-il, me tournant déjà le dos pour commencer à partir.

Je suis pris d'un doute. Cet homme est-il bien ce qu'il paraît être ? Et s'il travaillait pour le compte des Allemands ? Je ne compte pas le suivre aveuglément sans un minimum de garantie.

— Est-ce-que je peux savoir à qui j'ai affaire ?

Il se retourne, contrarié que je n'ai pas obtempéré sur le champ. Il me jauge un instant avant de soupirer et de me répondre.

— Je suis Pierre. J'ai été désigné pour aller te chercher. C'est quelqu'un de la gendarmerie de Gourdon qui t'a recommandé à notre unité.

— C'est mon père, assure-je.

— Je ne veux pas savoir. Tu vas vite apprendre à garder les maximum d'informations personnelles pour toi. On cloisonne tout ici. Allez viens.

Rassuré, je lui emboite le pas sans pouvoir m'empêcher de surveiller mes arrières. C'est irrationnel mais j'ai peur que quelqu'un nous ait trouvé suspects et fasse notre signalement. Un rapide contrôle visuel me rassure. Les alentours sont, pour ainsi dire, déserts.

— Détends-toi ! A force de te retourner tu vas finir par nous faire remarquer.

— Excuse-moi. Je suis un peu anxieux, dis-je penaud.

— Comme beaucoup. On apprend à vivre avec.

Nous nous éloignons de la gare, déjà excentrée, et laissons rapidement derrière nous les dernières habitations du bourg pour nous enfoncer dans la campagne. Nous marchons pendant ce qui me semble être une bonne heure à travers bois et champs, rarement en suivant des routes. Je suis rassuré par la prudence dont fait preuve mon guide. La belle saison commence tout juste mais les herbes hautes sont déjà sèches et craquent sous nos pieds. Dans un mois, tout sera jauni par le soleil et les précipitations deviendront encore plus rares qu'elles ne le sont déjà. Le paysage paraît inhospitalier mais j'aime les teintes estivales ocres et marrons autant que l'odeur caractéristique qui les accompagne, un mélange délicat entre végétal et minéral, qui me rappelle invariablement mon enfance. Nous devons faire attention à ne pas buter sur les nombreuses pierres qui jalonnent les sols. Le Quercy est une terre minérale truffée de grottes et de petites cavités qui fournissent des caches idéales. Mon frère et moi jouions fréquemment ensemble dans de tels endroits lorsque nous étions petits. Nul doute que la résistance en fait bon usage, probablement en s'en servant de cache d'armes.

Mon père ne m'en a rien dit mais, en tant que magasinier à la gendarmerie, je suis certain qu'il leur procure du matériel. Peut-être même des munitions. C'est la seule raison qui lui donnerait du crédit à leurs yeux. Il faut qu'il ait déjà contribué d'une manière ou d'une autre à la cause pour qu'il ait pu me faire intégrer leurs rangs. Ça me rend fier de savoir qu'il met à profit sa position pour contribuer à l'idéal de liberté qui anime plus que jamais les petites gens opprimées. Comme je sais qu'il l'est que je rejoigne leur combat.

Marraine de guerreDes histoires addictives. Découvrez maintenant