Une fois les camions de retour au camp, nous descendons tous dans un désordre très peu réglementaire qui aurait hérissé mes anciens chefs à l'école. Les éclats de voix et les rires trahissent l'état de liesse dans lequel se trouve l'unité. L'heure est à la célébration.
Les discussions ne cessent de tourner autour des événements de ce matin. J'écoute mes camarades vanter leurs faits d'arme et leur courage. Je suis leur récit avec avidité. Ils me permettent de reconstituer les faits que j'ai manqués lorsque j'étais en train de piéger la rotonde avec Pierre. La situation géographique de notre cible nous a plus ou moins coupés du reste de l'opération. Ceux-là on fait des prisonniers, raflé de l'argent qui bénéficiera à l'armée libre. Je les envie un peu même si je suis conscient du rôle important que j'ai moi-aussi joué.
A grands coups de superlatifs, ils relatent leurs prouesses, s'interrompant mutuellement. Je ne peux m'empêcher de sourire en pensant qu'ils exagèrent probablement un peu, grossissant le trait pour se faire mousser. Je pourrais faire pareil mais je me vois mal faire la promotion de ma dextérité à poser des pains de plastic que je n'ai même pas fabriqués. Il n'y avait là somme toute rien de bien compliqué. Rétrospectivement, je m'en suis fait une montagne pour rien. Le plus gros risque que nous avions était de prendre une balle perdue. Les conséquences auraient pu être désastreuses sur les explosifs cela dit. Mais rien de tout cela ne s'est produit. Les risques étaient bien là, mais limités.
Son approche camouflée par le brouhaha ambiant, je n'entends pas Pierre arriver par derrière. Je sursaute quand s'abattent de concert ses deux mains massives sur mes épaules qu'il malaxe rudement dans un simulacre de massage.
— Eh le Bleu, qu'est-ce que tu fais là tout seul ? Viens fêter ça avec nous !
Je me laisse entraîner par son enthousiasme communicatif. Nous rejoignons Abel, Guy et André qui faisaient partie du petit groupe qui m'a été présenté le premier jour. Leurs visages, bien qu'hostiles au début, ont été les premiers à me tenir lieu de repère au milieu de cette marée de nouveautés et j'ai donc plus facilement intégré leurs prénoms. La mémoire des noms n'est pourtant pas l'une de mes qualités. Je pourrais même dire que j'ai un problème en la matière. Il m'a fallu plusieurs mois pour arrêter de prendre un enfant de troupe pour un autre à mon entrée à l'école. Le port de l'uniforme n'étant pas pour me simplifier la tâche, nous nous ressemblions tous. Ici, le problème de l'uniforme ne se pose plus. Nous faisons avec les moyens du bord et avec les habits que nous avons apportés avec nous. Il n'y a donc aucune sorte d'unité dans nos tenues, ce qui me donne un avantage certain auquel je rends grâce.
Guy me tend un gobelet métallique rempli d'un liquide brun et chaud. Les effluves qui s'en échappent m'indiquent qu'il s'agit de chicorée. Je porte le breuvage à mes lèvres avec reconnaissance, réalisant seulement maintenant combien j'en avais besoin. L'adrénaline retombe doucement et une boisson énergisante est la bienvenue pour me maintenir alerte.
— Alors, ce baptême du feu ?
— Un vrai feu d'artifice ! Je ne suis pas encore un expert en explosif mais c'était moins compliqué qu'il n'y paraissait, répond-je fièrement.
Je donne le change avec un détachement que j'étais loin de ressentir quelques heures plus tôt. Pierre vient me donner une grande claque amicale dans le dos avant de corroborer mes dires, provoquant des éclaboussures de chicorée qui n'atteignent heureusement que mes souliers.
— C'est vrai, tu t'es bien débrouillé pour un Bleu. Tu as gardé ton sang-froid et tu as suivi les instructions à la lettre. On refait équipe quand tu veux mon vieux ! dit Pierre avec chaleur.
Son compliment me va droit au cœur et je l'accueille avec un franc sourire. D'autant qu'il a fait preuve d'une patience remarquable lorsque je lui ai fait répéter plusieurs fois ses explications sur le plastic. Rassuré par ce premier succès, et pas des moindres, je me sens effectivement capable de recommencer.
Combien de temps sommes-nous rester à ressasser nos prouesses matinales ? Je ne saurais dire. Mais le rassemblement est sonné par le commandement. Nous nous massons tous au centre du camp pour écouter ce que nos supérieurs ont à nous dire.
— Soldats, j'ai le plaisir de vous informer du succès massif de notre opération. Nos cibles ont été détruites. A savoir : le pont transbordeur et sa plaque tournante, les postes d'aiguillage et le sabotage de vingt-sept locomotives qui mettront du temps avant de pouvoir transporter de nouveau l'ennemi ! Vous venez de contribuer au ménagement des troupes alliées en Normandie !
Acclamation du camp. J'y vais moi-aussi de mon cri de joie en donnant l'accolade à Pierre. C'était notre partie !
— De plus. Une somme d'argent conséquente a pû être réquisitionnée à la perception ainsi que la cargaison de conserves de deux camions entiers que nous avons répartie entre les unités ayant participé à l'opération et qui aideront grandement à l'effort de guerre. Aucune victime à déplorer dans les maquis participants. Vous pouvez être fiers de vous ! C'est un pas de plus vers la libération. Vive la liberté, vive la France !
Nous reprenons tous à l'unisson la tirade finale le poing levé. Pas par obligation ou par fanatisme. Non. Par conviction profonde. Nous sommes tous ici animés par le même amour pour notre Patrie. Je n'ai jamais été plus sûr de mon choix. Rejoindre la lutte armée c'est être acteur de l'Histoire pour une cause juste. Mon père serait fier de moi.
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Marraine de guerre
Ficción HistóricaAu cours de la seconde guerre mondiale, un jeune homme prend le maquis et entre dans la résistance. Il s'appelle Adrien. Comme nombre de soldats, il noue une relation épistolaire avec une jeune femme inconnue, sa marraine de guerre. De ces lettres n...
