Chapitre XLIV : Revanche

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Venise, mai 1996

JOY

Nous nous installons par terre sur le tapis du salon, toujours en maillot de bain, une serviette autour des épaules pour se sécher.

Il va chercher son tarot et rapporte en même temps une bouteille de vin et deux verres à pied.

— Pour se détendre, déclare-t-il en déposant un verre devant moi.

Je prends un des deux verres et le lui tend pour qu'il me serve.

Il s'assoit en tailleur en face de moi. Seule la table basse nous sépare. Il bat les cartes et les coupe. C'est donc moi qui distribue. Je répartis les cartes entre nous et la partie peut commencer.

Je n'ai pas un très bon jeu mais je pense pouvoir m'en sortir.

Malheureusement, Liam annonce qu'il prend le chien. J'espérais gagner de meilleures cartes.

Il le retourne et il est composé du Roi de Denier, l'Empereur, le I de Denier, le III de Bâton, le Cavalier de Bâton et l'Excuse. Ce qui lui fait déjà un bout. S'il a pris le chien c'est qu'il doit en avoir un autre dans son jeu, ou bien il bluffe.

La partie commence.

J'observe ses bras quand il pose les cartes sur la table. Je contemple encore une fois son tatouage de rose sur son avant-bras et regarde l'autre, que je n'ai jamais vraiment observé. C'est la première fois que je les remarque, mais je discerne des cicatrices.

— Liam, je dis en posant ma carte sur la sienne.

— Hmm ?

— Comment vous êtes-vous fait ceci, je pointe du menton son bras.

Il le regarde et se concentre sur le jeu en posant le X de Denier. Il prend alors une grande inspiration avant de déclarer :

— Mes parents.

J'écarquille les yeux en prenant ma carte et stoppe mon geste.

— Vous parents ? je répète, espérant avoir mal compris.

— Oui, ils m'ont battu jusqu'à mes 5 ans, en fait jusqu'à leur mort, il m'avoue enfin les atrocités de ses parents.

Je comprends alors pourquoi il n'en parlait jamais.

— Liam, je suis désolée.

— Vous ne devriez pas. Cela fait partie de mon passé et cela m'a permis de mieux me relever.

La partie se poursuit dans le plus grand des calmes et je sirote mon verre de vin.

Je comprends alors que Liam et moi avons plus de points en commun que ce que nous aurions voulu.

— Pourquoi vous faisaient-ils ceci ? je demande quand il pose sa Reine de Coupe, que je lui prends en coupant avec l'Hermite.

— Je ne sais pas, je n'ai jamais su. Tout ce que je faisais était un prétexte. Je ne rangeais pas ma chambre, un coup, je la rangeais et ce n'était pas assez donc un autre coup, je mettais la table et j'inversais le couteau et la fourchette, un coup, et ça tous les jours, il pose le Cavalier d'Épée. Au début je pleurais beaucoup, puis c'était tellement régulier que c'en est devenu une habitude, je fermais simplement les yeux et j'attendais que ça se passe.

Il fait une pause et les larmes commencent à me monter aux yeux en imaginant un petit Liam apeuré par ceux qui l'ont mis au monde.

— Leur mort était un cadeau des dieux pour Gio et moi. Je n'ai jamais su pourquoi ni comment exactement et je préfère ne rien savoir. C'est peut-être cruel ce que je suis en train de raconter là, mais c'est le sentiment que j'ai, je ne vais pas mentir. Ils ne sont plus de ce monde et c'est la meilleure chose qui me soit arrivée avec vous.

Mon souffle se coupe aux derniers mots et je m'arrête de jouer pour plonger mon regard dans ses yeux marrons légèrement humides.

Il se racle la gorge et détourne les yeux.

— C'est à vous de jouer, me dit-il.

Les cartes s'enchaînent. C'est très serré et je ne saurais dire qui gagne.

Nos cartes ne sont plus qu'au nombre de trois dans nos mains.

J'ai le Roi d'Épée, le IX de Bâton et l'Amoureux.

Il ne reste plus que le Petit en bout que Liam a.

Il reste le Roi de Bâton aussi.

Liam pose son roi, je me débarrasse donc du IX.

Il enchaîne avec un X d'Épée que je prends en posant mon roi.

Nous attendons un moment avant de dévoiler notre dernière carte.

Je pose donc enfin l'Amoureux.

Il sait que je remporte le petit et doit se douter que j'ai, en conclusion, gagné la partie.

Liam finit par poser sa carte.

— Alors ? « Ne pas crier victoire trop tôt » ?

— Je l'avoue, vous vous en êtes bien sortie, Ricci.

— Je n'étais pas échauffée la première fois, c'est pour cela que j'ai perdu.

Nous comptons les points et j'ai effectivement gagné avec deux bouts et 44 points. C'était très juste car avec deux bouts nous devons obligatoirement faire 41 points pour remporter la partie.

Je pose les cartes sur la table et m'appuie sur mon genou.

— Eh bien ? Cette Emy ?

Il prend une profonde inspiration.

— Vous ne voulez pas que l'on en parle demain ? Je crois que le vin m'a tourné la tête.

Je me lève et commence à faire demi-tour avant de me retenir presque à l'entrée du couloir.

— Vous n'y échapperez pas, Serra, à force de vouloir repousser le passé, il va finir par vous ronger. Je ne peux pas vous sauver si vous ne voulez pas de mon aide.

— Vous l'avez déjà fait, Ricci, même si vous ne vous en êtes pas rendu compte, vous m'avez déjà beaucoup aidé.

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