Chapitre 36 - Mathieu

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Aujourd'hui est un jour de plus à ajouter à la longue liste des jours sombres de ma vie. Le ciel, chargé de nuages lourds, déverse une pluie froide et monotone, comme s'il partageait mon chagrin. Il y a deux heures, j'ai posé le pied à Los Angeles. Malgré ma hâte de retrouver enfin Miller, qui m'avait partiellement manquée durant ces deux jours d'absence, ce retour n'a rien de réjouissant. Je suis revenu pour une raison bien plus pesante, bien plus personnelle.

Cela fait onze ans, jour pour jour, que ma mère a disparu. Onze ans depuis cet accident qui a bouleversé ma vie, brisé tout ce qui faisait de moi un enfant insouciant. Et pourtant, le temps n'a rien apaisé. La douleur est toujours là, plus vive à chaque anniversaire, comme une lame qui s'enfonce un peu plus profondément dans mon cœur. Elle s'enroule autour de moi, m'étouffe, m'entrave, des chaînes invisibles que je ne peux ni voir ni briser.

Chaque année, à cette même date, un sentiment implacable m'envahit, me ronge. La culpabilité. Une compagne fidèle, omniprésente, qui chuchote sans relâche à mon oreille que je suis responsable de sa mort. Je ne sais même plus pourquoi je le crois. J'aimerais pouvoir la contredire. Je sais, au fond, que ce n'est pas logique, que je n'y suis pour rien. J'étais jeune, naïf, absorbé par une nouvelle qui, à l'époque, m'avait semblé la plus belle de ma vie. Comment aurais-je pu deviner qu'elle deviendrait aussi le poids qui me hanterait à jamais ?

Mais la logique, ici, n'a pas sa place. Pas dans ce gouffre de tristesse où je m'enfonce chaque année. Quand tout le monde vous accuse, pourquoi chercher à nier ? Si le monde entier est contre moi, alors le monde entier doit avoir raison. Et s'ils avaient raison ? Si ce jour-là, j'avais été à sa place, si c'était moi qui avais disparu dans cet accident, tout aurait-il été différent ? Peut-être que mon père aurait trouvé la force d'être heureux. Peut-être qu'elle aurait pu renouer avec sa famille, celle qui l'a rejetée à cause de moi. Parfois, j'en viens même à penser que si je n'étais jamais né, elle serait toujours là, rayonnante, entourée de ceux qu'elle aimait.

Je repense souvent à la manière dont elle s'est battue. Ma mère... Contre tout et tout le monde. Pour notre famille, pour moi, contre les préjugés de sa propre famille. Je savais qu'elle avait été rejetée à ma naissance, et même si elle ne me l'a jamais dit explicitement, je n'ai jamais pu m'empêcher de penser que c'était à cause de moi. Pourtant, elle me disait souvent que le jour où elle m'avait vu pour la première fois, elle avait su que je deviendrais tout pour elle, la raison de sa vie. Ironique, non ? Si je n'étais pas né, sa vie aurait sans doute été plus longue, moins compliquée. Peut-être qu'elle aurait conservé le lien avec sa famille. Peut-être qu'elle aurait été heureuse.

Ces pensées m'empoisonnent chaque jour, mais aujourd'hui, elles sont plus fortes que jamais, elles me submergent, intenses et implacables, amplifiées par ce retour dans notre ancien quartier. Chaque rue, chaque recoin semble porter l'empreinte de ma mère. Je la vois partout. Son sourire lumineux, ses yeux bienveillants. J'entends son rire cristallin résonner dans mon esprit, et cette comptine qu'elle me chantait si souvent revient comme un écho du passé :

"Dans mes bras, mon doux trésor,
Tu es mon monde, mon soleil d'or,
Un petit miracle que Dieu m'a donné,
Juste un sourire, et je suis comblée.

Mon cœur, mon fils, ma bataille,
Même dans les plus lourds combats,
Promets-moi de ne jamais oublier,
Que ta maman t'aimait."

Cette si douce comptine qu'elle avait l'habitude de me chantonner à tout va. Sa douce voix pleine de tendresse, me manque terriblement. Parfois, il me semble l'entendre, comme si elle essayait de me rassurer, de me dire que rien n'est de ma faute, mais ce n'est qu'un cruel mirage me rappelant constamment son absence. Éric, lui, n'évoque jamais son souvenir. Je ne sais pas si c'est par pudeur, par douleur, ou parce qu'au fond, il me tient pour responsable. Peut-être qu'il a trouvé un moyen de survivre, de continuer, à sa manière. Mais moi, je reste figé. Prisonnier d'un passé qui refuse de me laisser partir, incapable d'imaginer un futur sans cette ombre pesante.

NB LoveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant