les masques tombent

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     Il y a cette personne, cette fille en fait. Impossible que ce soit un garçon, la démarche ne colle pas, tout comme la poitrine. Son costume est noir, de la tête aux pieds, sombre, glacial. On ne voit pas son visage, uniquement ses yeux. Elle ressemble à arlequin mais en beaucoup plus triste, sombre. Cette fille tient une télécommande avec un énorme bouton rouge.
     Je suppose qu'en appuyant dessus, cela déclenche quelque chose de terrifiant.
- J'espère que t'as un plan, marmonné-je à l'intention de Batman.
- Et toi ?
     Cela signifie que non. Nous sommes dans un beau pétrin. Peut-être qu'au final, j'aurais du rester chez moi, qui sait ce qui va nous arriver.
Soudain, nous entendons une petite explosions en provenance de l'estrade où se trouvent Jeremiah et les otages. Du sang éclabousse les gens en contrebas tandis que nous entendons des cris de panique. Un des otages vient de se faire exploser la tête sous les yeux des gens ainsi que des caméras.
- Oups, mauvais bouton !
Jeremiah appuie une seconde fois sur un autre bouton et des lumières se mettent à clignoter. La vie des gens lui importe peu tant qu'il peut s'amuser et tuer le plus de victimes.
- Le jeu est simple. Tu as trois choix. Le premier, montrer ton visage et sauver tout le monde. Le deuxième, sauver ces otages et cette foule mais laisser d'autres périr. Le dernier choix que je t'offre, est la destruction totale de cette ville pour sauver toute cette foule. Que choisis-tu ?
Son jeu est aussi débile que les idées se son frère. La dernière proposition me terrifie. Que veut-il dire par la destruction totale de cette ville?
- Je ne négocie pas avec les meurtriers.
- Alors tu en deviendras un.
Aussitôt, Jeremiah appuie sur un bouton de la télécommande et un des otages meurt sur le coup, la tête explosée par une bombe installée sur un casque. Tout le monde pousse un cri de terreur.
- Les otages viennent de passer à six. Tu veux que le nombre continue à baisser ? Je t'avoue que je suis déçu, je pensais retrouver le Batman qui affrontait si difficilement mon frère. Tu ne cherches même pas à négocier.
Je me demande où était Jeremiah pendant tout ce temps, pourquoi a-t-il attendu aussi longtemps avant de faire apparition. Pourquoi n'avons-nous jamais entendu parlé de lui ? Que faisait-il pendant tout ce temps ?
- Bien, je ne suis pas aussi patient que mon frère. Laisse-moi choisir à ta place.
- Montre ton visage.
     Batman se tourne vers moi.
- Fais-le ou des personnes vont mourir.
- Dans tous les cas il tuera des gens, que je montre mon visage ou non.
- T'es qu'un lâche.
- Tu n'as qu'à le faire, toi, puisque tu n'es pas contente.
     À jouer la provocation il commence vraiment à me taper sur le système. Sans prendre le temps de réfléchir, j'agis rapidement, retirant mon masque noir. Tant pis, peut-être que personne ne me reconnaîtra. Mes cheveux tombent dans mon dos tandis qu'il recule d'un pas, comme choqué. Je peux le voir dans son regard non masqué. Il y a un moment de silence avant que Jeremiah applaudisse comme un fou.
     Si ma famille regarde la télévision, ils doivent probablement savoir, s'ils ne la regardent pas, ils sauront à un moment ou un autre. C'est trop tard. Réagir sur le coup de l'impulsivité était peut-être une mauvaise idée à en croire l'expression de Batman. Même sous ce masque je peux lire en lui comme dans un livre ouvert. Sa réaction n'est pas due au hasard, non, loin de là.
     Pour avoir cette réaction, ce choc sur ce visage, il doit forcément me connaître. Personne ne réagirait ainsi. Je ne suis pas la personne la plus intelligente du monde, je ne le serais jamais, mais je suis très intelligente. C'est la seule chose dont je peux me venter. Et s'il me connaît, alors cela signifie que je le connais aussi. Ma sœur avait vu juste, si je suis intelligente, je devrais finir par trouver moi-même la personne se cachant sous ce masque.
     Pour le moment, je me suis mise à nue, on peut pas retourner en arrière et essayer de changer le passé. Dans la vie, nos actes ont toujours des conséquences. Il faut vivre avec, quoi qu'il arrive.
- Vous êtes vraiment pas drôle. Bon, puisque c'est ainsi, il ne reste plus qu'à respecter le testament de mon très cher frère ! Maestro !
     La fille au costume d'arlequin appuie soudainement sur le gros bouton rouge. Pendant quelques secondes rien ne se passe alors j'en profite pour remettre mon masque mais la seconde d'après, aussi brutal que ce soit, nous entendons des explosions à diverses endroits de la ville. La panique gagne les gens, les hurlements se font entendre. Derrière nous, Jeremiah Valeska laisse un paysage de feu.
     Des dizaines et dizaines de bombes ont explosé aux quatre coins de la ville et nous ne pouvons rien y faire. Mais Batman ne bouge pas et continue de me regarder, ce que je ne parviens pas à comprendre.
     C'est comme s'il se trouvait dans une bulle où le temps s'est arrêté.
- Il faut qu'on bouge, on doit sauver des personnes.
- Depuis quand tu te préoccupes de sauver des victime ? parvient-il à murmurer.
- T'as raison. C'est pas mon problème. Pourquoi devrais-je aider des personnes en difficulté alors que ce n'est pas le cas pour moi ?
     Le pire dans tout ça, c'est qu'il ne me retient même pas. Plus je m'éloigne de lui, plus il en devient troublé. Au bout d'un moment, il finit par disparaître, s'envolant à la rescousse de la population. Cette dernière ne mérite pas d'être sauvée mais elle ne mérite pas non plus de mourir.
     Sur le chemin du retour, un type tombe nez à nez avec moi et me semble pas inconnu des services de polices et surtout de la prison qui serre de refuge aux tarés de cette ville.
Arkham.
     Pendant un long moment aucun de nous deux bouge, nous sommes figés tandis que des types portant des masques colorés volent les personnes de leurs biens précieux. Le type porte sur la tête une sorte de sac en papier recyclé, ayant fait des trous au niveau des yeux, du nez et de la bouche. Rien d'effrayant mais en même temps si, à cause de ce sourire qui se dessine derrière ce sac en papier recyclé.
     L'homme penche la tête sur le côté avec un sourire de monstre collé au visage, au moment même où un type arrive derrière moi pour le prendre par surprise. Je lui donne un bon coup de coude avant d'enrouler une jambe autour de son cou et de le faire tomber. Malgré mon poids plume, il penche en avant et fracasse son menton contre le sol.
     Personne ne s'en prend à moi aussi facilement.
     Le type au sac de papier recyclé s'élance vers moi à toute vitesse mais il n'est pas assez rapide pour moi, pas assez agile.
- Et comme l'a dit Goethe, une vie inutile est une mort anticipée.
     D'un geste rapide et simple, je saisis mon couteau accrochée à ma cuisse et lui tranche la gorge. On peut l'entendre cracher du sang, on peut l'entendre essayer d'appeler à l'aide. Mais surtout, on peut voir la mort passer dans son regard.
     Alors sûrement, oui, prendre la vie est simple, mais ne rien ressentir n'est pas facile. C'est ce qui me fait peur. Parce que je ne ressens rien à propos de ce que je viens de faire, comme si prendre la vie était banal. Si je vais en enfer, que Dieu me pardonne.
     Et le sang, aussi rouge soit-il, coule, s'écoule entre chaque pavé.
     Rêvant de liberté, j'ai accompli ce qui peut m'enchaîner pendant des années. J'ai failli à la loi de ne pas tuer d'être humain, oh c'est sûr, les portes de l'enfer me sont grandes ouvertes. Peut-être que Katerina sera là-bas, qui sait dans ce monde ici-bas ?
     Plus rien ne me fait peur. Ces criminels qui tentent de m'éliminer, rien ne semble m'empêcher d'éliminer les vermines de ce monde. Je ne suis pas la seule meurtrière de ce monde. Batman est un tueur, toutes ces morts sont à cause de lui, il y a eu tant de criminels avant nous. Un de plus, un de moi, qu'est-ce ça peut bien changer ?
- C'est marrant finalement de sauver des gens, rigolé-je pour moi-même.
     Surtout quand je donne un coup de talon dans le ventre d'un homme. C'est pitoyable de sous-estimer une fille. Avant que je ne puisse donner le coup final, quelqu'un me plaque contre lui et je m'envole.
     Carrément. Mes pieds ne touchent plus la terre, je suis dans les airs. Si la personne me lâche, je me fracasse la tête la première dans le vide.
     Mes pieds touchent le toit d'un immeuble et c'est si haut que je vois la ville en feu et à sang à différents endroits. Tout ça parce que Batman a refusé de dévoiler son vrai visage, contrairement à moi.
     Faisant volte-face, mes yeux se plantent dans ceux de l'homme chauve-souris. Il se tient devant moi, bras le long du corps et loin d'être ravi de cette situation.
- Étrange que tu m'empêches de faire ce que toi tu fais.
- Nous ne pouvons faire le travail de mille hommes. Laissons ce travail à ceux-là. La ville est trop détruite.
- Si tu avais retiré ton masque, on en serait pas là, ricané-je.
     Cette fois, ce n'est pas contre son torse que je me retrouve plaquée mais contre le sol. Batman paraît particulièrement énervé contre mon attitude. Cela se comprend.
- Montrer ton vrai visage ? Oh bravo espèce d'imbécile, maintenant va savoir qui tu es ! Ils vont tous frapper à ta porte, tu vas être arrêtée ! Tu as pensé aux conséquences de tes actes ? T'as de la chance que j'ai pu piraté les caméras des journalistes au même moment ! Et t'as de la chance que presque personne a pris connaissance de ton visage !
     Non, il n'est pas énervé. Il est en colère, une colère folle, une colère noire. Le pire est qu'il a totalement raison, comment prétendre le contraire ?
- Tu sais qui je suis ?
- Bien sûr que je sais qui tu es ! crache-t-il de colère. T'es la sœur de Katerina Milles, la sœur de ce monstre qui sortait avec un monstre. Comment ne pas connaître ton visage ?
     Personne se trouvera dans la même situation que moi un jour. Batman me relâche sans m'aider à me relever. Comment a-t-il fait pour trafiquer les caméras alors qu'il était devant moi ? Il ment, forcément, je ne vois rien d'autre.
- Laisse-moi voir ton visage.
     Nous entendons une autre explosion provenant de loin. La fumée se disperse dans les airs tandis que le sang continue de couler, encore, encore. L'homme se tenant en face de moi ne bouge pas d'un centimètre quand je m'approche de lui, immobile comme une statue. La ville a beau être en train de se faire détruire en arrière-plan, j'ai l'impression que rien ne peut perturber ce moment.
     C'est seulement quand ma main est proche de son masque qu'il m'attrape le poignet.
- Montre-moi qui tu es.
- Tu sais déjà qui je suis.
- Que suis-je censée comprendre ?
- Tu es intelligente, Zafrina, même quand il s'agit d'avoir la réponse sous le bout de ton nez.
     Je fronce les sourcils. Je ne comprends pas.
- Ça fait un moment que j'ai des doutes, vois-tu. Mais j'ai été pris au dépourvu quand tu as enlevé ce masque. Toi ? Impossible. Cependant, tout s'explique. Les blessures qui marquent ton corps, elles ne se font pas par le biais d'un simple choc, non, c'est plus que ça.
     Comment peut-il savoir que mon corps est meurtri par mes sorties nocturnes ? Qui est-il ?
- Tu sais qui je suis. Depuis le début je suis près de toi, plus que jamais. Il m'a suffit d'une nuit pour connaître ton corps par cœur, pour toucher chacune de tes blessures et que, vice-versa, tu fasses pareil avec moi.
     Et là, aussi simple soit la vérité, cette dernière saute aux yeux. Tout secret a une explication, tout secret vient à être dévoilé un jour ou un autre. Mais cette fois, ça me semble impossible, inimaginable.
     Je retire mon masque, le laisse tomber à nos pieds. Je ne peux pas y croire, je refuse de penser à ce que je pense. Il faut en avoir le cœur net, chose que je regrette quand, d'une main, je retire son masque.
     Instantanément, il me lâche.
     Tout le monde, mais pas lui, pas même ma sœur le soupçonnait au début. Mais il est parfaitement décrit comme le type qu'elle recherchait. Riche, seul, sans attache, brisé. Comment... je ne comprends plus rien, je ne sais pas ce qui se passe mais on dirait une chute du haut d'un immeuble.
     Comment a-t-il appris à se battre ? Mais... non ! Vraiment ?
- Dis-moi que je délire Wayne, murmuré-je.
- C'est plutôt à moi de te dire ça, réplique-t-il froidement.
     Et le vent vient me donner des frissons tandis que l'horreur se déroule à nos pieds.

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