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« un malheur n'arrive jamais seul »

- proverbe français

     J'espère que tu as écouté ce que j'ai écrit précédemment. Si tu l'as fait, alors je te conseille de bien t'installer. Je te conseille aussi de ne pas ressentir de la haine envers la personne qui m'est chère. Je sais que tu ressentiras de la haine quoi qu'il arrive, essaie d'en avoir le moins possible Zafrina.
     Et aussi, ne lis pas ce journal en la présence de quelqu'un. Lis-le quand tu es seule. Ça par contre, j'y tiens beaucoup.
     Tu veux savoir ce qu'il s'est passé exactement dans ma tête après qu'il soit revenu ? Tu veux savoir la suite ? Allez, tiens bon. J'écris cela de suite.

     « Jérôme revient aujourd'hui, vendredi. Finalement, il ne s'est pas montré hier également, étant toujours malade. Deux jours sans lui, c'est long. Tellement long. Je l'attends de pieds fermes devant le lycée, les bras croisés. J'ai un pincement au cœur, je ne sais pas si nous allons évoqué notre bref déclaration d'amour amical ou non par message.
     Lisa me lance un regard de haine tandis que Vincent la suit derrière comme un chien. D'après son regard, je crois qu'il m'en veut de lui avoir fait mal. Sauf qu'il a menacé mon meilleur ami et tout le monde le sait, personne ne menace mon meilleur ami.
     Des mains glacées se plaquent sur mes yeux.
- Qui est-ce ? demandé-je.
- À ton avis abruti ?
     Je me dégage de l'emprise de mon meilleur ami pour le dévisager. Je ne l'avais pas reconnu, je le jure alors que d'habitude, je reconnais chaque partie de son corps. Ses mains, son nez, ses cheveux, tout. Mais là, le flou total. Il me sourit étrangement, pas le même sourire que d'habitude, quelque chose de plus froid dans le regard rendant son sourire effrayant. Il a des cernes violets sous les yeux qui m'indiquent qu'il a peu dormi. Je le connais par cœur, je remarque quand il dort et quand il ne dort pas.
     Cela doit être à cause du fait qu'il a été malade.
- Tu ne m'avais pas reconnu ?
- Non, pas du tout !
- J'ai tout de même le droit à un câlin ? sourit-il en ouvrant ses bras.
- Non, pas pour m'avoir abandonnée pendant deux jours.
     Son expression se fige en quelques chose de terrifiant, quelque chose que je n'avais jamais vu auparavant sur son visage. Je ne sais pas s'il plaisante en cet instant, je ne sais pas comment je dois interpréter sa réaction. Pour la première fois de ma vie, je n'arrive pas à décrypter l'expression de son visage.
     Je sais quelle expression il a quand il est en colère, quand il est joyeux, quand il est triste. Mais pas là. Je ne sais pas, c'est bizarre.
     Je finis par lever les yeux au ciel et me réfugier dans ses bras. Son mètre quatre vingt deux lui permet de poser son menton sur le sommet de mon crâne.
- Désolé, finit-il par dire.
- Ne t'en fais pas, je plaisantais. Bon ! m'exclamé-je en me détachant de lui. Alors, tu veux savoir ce que tu as manqué ?
- Avec plaisir ! rigole-t-il.
     Là, c'est le Jérôme que je connais. Pas celui d'il y a quelques minutes. Il pose son bras autour de mes épaules et cela me rassure de l'avoir auprès de moi, je me sens moins seule.
- Lisa et sa bande sont venus avec moi mercredi.
- Quoi ? s'exclame-t-il de rire. J'y crois pas ! C'est une blague ?
- Non, je te promets ! C'est une véritable hypocrite, plus que je ne me l'étais imaginée !
- En même temps, tu as vu avec qui elle passe son temps ? Tous ces abrutis de basketteurs me rendent malade.
     Il n'a pas tout à faire tord. Ce sont de véritables abrutis qui passent leur temps à rabaisser les autres pour se sentir mieux. Parfois je me demande comment serait la vie sans eux. Plus calme, plus cool. Personne n'aurait peut de se rendre au lycée, personne n'aurait cette boule au ventre.
- Tu savais que Vincent traîne avec elle ?
- Je n'ai toujours pas fait son devoir, sourit-il.
- Et tu ne le feras pas, le pointé-je doigt en veillant à enfoncer mon index dans son ventre. Je l'ai tabassé.
     Il éclate de rire, veillant à attirer l'attention sur nous. Je le somme d'arrêter de rire mais il ne met pas s'en empêcher. Je finis par rigoler à mon tour car quand il rit, je ris.
- T'as fait ça ? Toi ?
- Un coup de poing et un coup de genou dans les parties sensibles.
- High-five !
     Notre petit rituel quand nous faisons quelque chose de bien. Il est fier de moi, ce qui me vaut une petite claque sur le sommet de mon crâne.
- Je t'interdis de recommencer, Katerina Milles, dit-il en essayant de prendre un air sérieux.
- Tu sais que tu n'es pas crédible ?
- Je suis jamais crédible auprès de toi de toute manière.
- Je te connais par cœur.
- En parlant de cœur...
     Je me racle la gorge. Finalement, nous en sommes là, à cette conversation à propos de ce fameux échange de mercredi. Que va-t-il me dire ?
- Tous les garçons volent le cœur des filles mais personne n'a encore volé le tien !
     Je ne cache pas ma déception, je pensais qu'il allait me parler de notre conversation sauf qu'il ne le fait pas. Je suis véritablement déçue.
- T'as personne en vue toi ?
- Non, dis-je plus froidement que je ne le voulais.
- Tant mieux.
     Je fronce les sourcils. Nous nous rendons à notre cours de mathématiques après la sonnerie. Les lycéens s'affolent dans tous les sens.
- Pourquoi ?
- Parce que je veux te garder pour moi tout seul. Je ne partage pas ma meilleure amie.
     C'est ce qu'on appelle dans notre langage, la friendzone. Je ne savais pas que c'était aussi douloureux de se sentir dans cette catégorie. Je suis tellement déçue et garde le silence jusqu'à prendre ma place en cours. Jay est derrière moi et ne manque pas de me donner des coups de pieds pour m'embêter mais aujourd'hui, je n'ai pas vraiment le cœur à plaisanter.
     Au moins, je sais que je suis importante à ses yeux. Il suffit de peu pour le remonter le moral alors que je me contenterais que de ça.
     Quand nous sortons de cours, je propose à Jérôme de venir chez moi. Il déteste qu'on aille chez lui, à vrai dire, en onze ans d'amitié, je suis venue chez lui rarement avant qu'il ne déménage parce qu'il n'aime pas aller chez lui. Jérôme n'a pas une vie de château comme la mienne. Il ne connaît pas son père et sa mère n'est pas spécialement la plus gentille des mères. L'une des rares personnes qui soit aussi gentille avec lui est son gardien d'immeuble.
     Maman est ravie que Jérôme vienne à la maison, elle le trouve sympathique. Papa aussi le trouve gentil et adorable, en clair, il plait autant à la famille qu'à moi. Même ma petite sœur l'aime bien. Nous ne mangeons pas trop avant d'aller en cours de sport, histoire de ne pas se retourner le ventre et de finir par vomir.
     Quand nous arrivons à la salle de boxe, il y a déjà les personnes habituelles. Nous sommes en retard, Jérôme a conduit lentement cette fois, je ne sais pour quelle raison. Nous nous échangeons une poignée de mains avant d'aller dans nos vestiaires respectifs. La dernière chose que je vois avant de rentrer est un immense sourire et deux majeures en l'air de la part de mon meilleur ami.
     Je me change rapidement comme lui le fait puisque nous sortons en même temps, synchronisés.
- Prête à te faire botter les fesses ?
- C'est ce qu'on verra !
     Il hoche la tête de haut en bas. Je ne me souviens plus la raison pour laquelle nous nous sommes inscrits à ce sport. Je crois que c'était un pari, au fond, il ne voulait pas s'inscrire sans moi. Je crois qu'au fond, il a autant besoin de moi que j'ai besoin de lui. On se complète. Mon Dieu je n'imagine même pas ma vie sans lui.
     Il est plus en forme que jamais. Après une heure d'entraînement, quand nous sommes censés prendre une pause, il fait des exercices comme des pompes. Surtout, son visage me paraît étranger. Depuis ce matin, quelque chose a changé. Je ne saurais dire quoi, mais il n'est pas le même.
     Un peu comme ces monstres dans les films. Au départ, ils sont tout ce qui a de plus normal. Ensuite, ils se transforment en quelque chose d'inimaginable.
     Je me dirige vers lui, toute collante et transpirante.
- Tu ne fais pas de pause ? Si tu continues, tu vas être crevé, il nous reste encore une heure.
- Non, ne t'en fais pas. Ça va.
- Mais qu'est-ce qui t'arrive ?
     Jérôme daigne à lever enfin les yeux vers moi et cligne des paupières plusieurs fois sans comprendre ou en faisant semblant.
- Depuis ce matin, tu te comportes bizarrement ! Tu as des réactions que je ne comprends pas.
- Quelles réactions ?
- Tu me regardes comme si tu avais tué quelqu'un ! m'exclamé-je.
     Il se passe une seconde de silence avant qu'il éclate de rire. Mais pas un rire normal, non, un autre rire. Différent, que je définie comme diabolique, forcé vu la longueur du rire. Je fais un pas en arrière, ne comprenant pas ce qui peut bien avoir de si drôle dans ce que je viens de dire. Et surtout, en cet instant, il me glace le sang.
     Jérôme arrête de rire brusquement, d'un coup. D'habitude, il met plus de temps avant de se remettre d'une longue crise de fou rire mais cette fois c'est différent.
- Katerina, tu me crois capable de faire une telle chose ? dit-il en essayant de me rassurer en prenant une voix douce et envoûtante. »

     C'est à ce moment précis que j'ai ressenti quelque chose de noir. J'aurais dû savoir ce qu'il avait fait. Il me tendait la perche, il me criait qu'il avait tué et que cela lui avait fait plaisir. Sauf que je n'ai pas compris, je suis restée transparente parce que je croyais en lui. Je ne m'étais pas rendue compte qu'au final, que je l'avais perdu.
     Je ne m'étais pas rendue compte que je l'ai vu le mardi de la même semaine, pour la dernière fois.
     Enfin, même si parfois il était présent sans pour autant l'être.
     Sa voix n'avait rien de rassurante, au contraire, elle me terrorisait. Je me souviens qu'il a posé une main froide sur mon épaule et qu'elle tremblait. Sa main tremblait ! Sa main criait la vérité ! Une vérité si noire.
     Tu sais Zafrina, si j'avais su à ce moment précis ce qu'il avait fait, je pense que je ne l'aurais pas soutenu jusqu'au bout. S'il n'avait pas commis ce crime deux jours plus tôt, je pense que je serais encore en vie. Tu vois à quel point le temps peut tout faire basculer ? Deux jours. Tu imagines ? S'il avait fait cela le vendredi soir et non mardi soir, je serais en vie.
     S'il avait commis le meurtre ce fameux vendredi, il ne m'aurait pas dit je t'aime le mercredi. Je ne me serais pas accroché autant à lui.
     Un événement en entraîne un autre, Zafrina. J'ai beau être amoureuse de lui pour le restant de mes jours, pour peu qu'il m'en reste sans doute, je crois que c'était le pire choix de ma vie.
     Mais quand on aime, on risque tout, pas vrai ?
     Je lui ai répondu que je ne le croyais pas capable de tuer, il a sourit comme il le faisait d'habitude puis nous avons continué notre séance de boxe. Il s'est défoulé, il était en colère, je ne savais pas encore pourquoi. Il était plus en forme que jamais, surexcité à vrai dire et très troublant.
     J'avais prévu de l'inviter à dormir chez nous mais vu son comportement, je n'ai pas osé. [Heureusement es-tu en train de penser, je parie]. Il est retourné chez lui et à partir de ce moment, j'ai perdu définitivement la personne que je connaissais depuis onze ans.
     Je ne l'ai jamais revu. Peut-être à la fin, je n'en sais rien.
     Puisque je suis certainement morte.

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