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DIX-SEPT

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    Lauren était assise sur le mur du port et regardait les bateaux osciller en écoutant chanter les drisses dans les mâts. Elle avait froid et s'ennuyait. Bien que la mer se retirât, révélant la plage, il ne se passait rien. Le type qui pêchait au bout de la jetée n'avait rien attrapé au cours des dix dernières minutes, le soleil ne sortait pas et la brume ne se dissipait pas davantage.

C'était étrange de se dire qu'il faisait beau, quelque part, là-haut. Le soleil était tout simplement coincé derrière ce ciel qui ressemblait à une grande toile d'araignée. A environ deux kilomètre de là, en descendant la côte, la journée était sans doute radieuse. Peut-être que Chris était en train de jouer au golf sous le soleil avec Freddie, ou alors il était assis au club, une pinte de cidre glacé dans la main.

Elle lui en voulait toujours de l'avoir laissée au milieu de nulle part avec à peine huit euros. Le prochain bus passait dans une éternité, peut-être qu'il le savait, d'ailleurs. Il savait très bien en tout cas qu'il n'était pas question qu'elle se plaigne auprès des parents du fait qu'il l'ait abandonnée, car elle se ferait passer un savon incroyable pour avoir séché les cours.

Encore une minute et elle partirait à pied vers la ville. Cela ne devait pas faire plus de sept kilomètres et elle croyait se souvenir du chemin. Elle flânerait le long des boutiques, ou alors elle irait à la bibliothèque jusqu'à la fin des cours, puis elle se rendrait au portail de l'école pour voir si une des filles de sa classe avait envie de traîner un peu. Peut-être même qu'elle leur parlerait de la rivière et de l'incruste, histoire de se rendre plus intéressante. Bien sûr, elles risquaient de ne pas la croire, personne ne l'avait crue quand elle avait dit qu'elle avait embrassé Danny à a fête de Noël. Parfois, elle se demandait si une seule des belles choses qui lui étaient arrivées ces derniers jours était réelle, elles semblaient tellement fugaces par rapport aux problèmes.

Même son super plan avait capoté. Il avait germé dans son esprit dès que Chris l'avait laissé là et elle l'avait immédiatement mis en exécution. L'incruste avait dit qu'elle travaillait dans un pub près de la rivière, eh bien, elle allait le retrouver et passer le reste de la journée assise au bar à discuter avec elle.

Le premier pub dans lequel elle avait tenté sa chance était le White Horse, il était plein de vieillards en train de s'enfiler des pintes. Ils s'étaient tous retournés d'un bloc quand elle avait ouvert la porte et l'avaient dévisagée. Quand elle était parvenue à bafouiller qu'elle cherchait quelqu'un qui travaillait ici, ils avaient tous éclaté de rire : l'homme qui se tenait derrière le comptoir avait au moins cent ans, et il était l'unique employé des lieux.

Au Earl of Mowbray, elle fit preuve de davantage de courage. Elle réussit même à pousser jusqu'au bar pour demander si une fille travaillait là. Elle l'avait décrit, cheveux sombres, petite, environ dix-huit ans. Le barman lui avait alors adressé un sourire lubrique et lui avait demandé : « Et moi, je ne ferais pas l'affaire, chérie ? »

De colère, elle avait piqué un fard, déclenchant cette fois encore l'hilarité de son interlocuteur.

« Elle s'appelle comment, ma puce ? », avait-il demandé tandis qu'elle se dirigeait vers la porte. C'est là que Lauren avait réalisé qu'elle ne le savait toujours pas, et cette entreprise lui sembla soudain ridicule et humiliante. Elle aurait voulu entrer, voir son sourire, s'asseoir près d'elle et boire un verre. Elle s'était imaginé qu'elle la reconduirait chez elle, qu'elles conviendraient d'un autre rendez-vous plus tard. Cette journée qui lui avait semblé un si beau cadeau se révélait pire qu'un jour d'école.

Elle se leva et ramassait son sac quand un mouvement soudain au bout de la jetée attira son attention. Le pêcheur était en train de détacher sa canne à pêche de son trépied ; il devait avoir attrapé quelque chose de gros parce que sa ligne était tendue à craquer. Lauren se pencha par-dessus le mur du port pour mieux l'observer.

Entre le brouillard et les nuages, un poisson jeta des reflets argentés dans le ciel avant de s'écraser aux pieds de l'homme. Celui-ci se pencha et le saisit au niveau des branchies avant qu'il ne puisse glisser à nouveau dans l'eau. De son autre main, il tâtonna à l'aveuglette à côté de lui et saisit une grosse pierre.

Lauren se pencha encore un peu plus. Allait-il tuer ce poisson ? N'était-on pas supposé les rejeter à la mer ?

L'homme souleva la pierre au-dessus de la tête du poisson et, sans la moindre hésitation, la fit retomber si violemment que la tête du poisson en fut écrasée. Même de l'endroit où se tenait Lauren on pouvait voir son cerveau s'écouler sur la jetée.

Lauren était stupéfaite. Pendant une minute, le poisson avait sauvagement battu l'air avec sa queue agitant ses branchies. Maintenant, il était mort. Pour la première fois, l'homme leva la tête et remarqua sa présence.

« Un maquereau ! », cria-t-il.

Comme si le fait d'en connaître le nom allait changer quelque chose. Elle fit mine de n'avoir pas compris parce qu'elle n'avait pas envie d'entamer une conversation avec un psychopathe tueur de poisson. Elle le garda néanmoins à l'œil tandis qu'il mettait le poisson dans un seau, tendait une nouvelle fois sa ligne et la lançait à la mer. Elle ne détourna son regard de lui qu'après qu'il se fut rassis sur sa petite chaise, qu'il eut sorti une gamelle et déballé un sandwich.

Elle reprit place sur le muret pendant une seconde et se demanda ce qui allait se passer ensuite. Peut-être qu'elle plongerait dans l'eau et qu'elle se retrouverait en hypothermie. Ou alors le type louche allait ramper derrière elle et l'assommer elle aussi avec une grosse pierre. Ou alors elle allait être submergée d'une fureur végétarienne, ramper vers lui et le pousser de la jetée. Peut-être même qu'elle allait faire quelque chose de plus courageux encore, voler un bateau, mettre les voiles pour la Scandinavie.

Elle commençait à y prendre goût. C'était comme ce film, Pile et Face, dans lequel les portes du métro se refermaient sur Gwyneth Paltrow. Dans une version de l'histoire, elle attrapait son train, rencontrait un beau type qui s'appelait James et rentrait chez elle où elle retrouvait son petit ami au lit avec une autre femme. Dans l'autre, elle ratait le train et se faisait agresser.

Lauren avait le choix, non ? Beaucoup de choix se présentaient à elle. Aujourd'hui, elle s'était attendue à aller à l'école, et, finalement, elle se retrouvait au port. Plus tard, elle rentrerait à la maison, ses parents lui demanderaient comment avait été sa journée et elle pourrait mentir ou dire la vérité. Selon les options qu'elle choisirait, la suite des événements serait complètement différente.

Voilà pourquoi Chris lui en voulait autant. Elle pouvait choisir, contrairement à lui. Elle pouvait décider de témoigner pour lui, de dire qu'elle n'avait rien vu, ou alors elle pouvait refuser. Peut-être qu'il avait raison, peut-être que la police lui poserait une nouvelle série de questions. Peut-être même qu'ils l'obligeraient à aller au tribunal. Mais personne ne pouvait l'obliger à ouvrir la bouche et à dire quelque chose. Comment pourraient-ils la contraindre à parler ? Que pourraient-ils faire ?

Elle se releva, déterminée. Elle s'apitoyait sur son sort alors qu'elle avait cette possibilité incroyable de décider de ce qui allait se passer ensuite. Eh bien, puisque c'était ainsi, elle n'allait pas abandonner si vite ses recherches. L'incruste lui avait écrit cinq fois, ce qui voulait dire qu'elle était motivée. Elle apercevait l'office du tourisme, au loin. Combien de pubs pouvait-il y avoir ici ?

Si elle ne la trouvait pas, cela l'aiderait tout au moins à tuer le temps, et ensuite elle prendrait le bus pour rentrer. Si elle la trouvait, elle secouerait ses cheveux et passerait doucement sa langue sur ses lèvres en disant : « Tiens, salut, c'est sympa de te croiser ici. » Les filles adoraient ce genre de trucs. 

toi contre moiDes histoires addictives. Découvrez maintenant