Filyn
24 ans, Santa Cruz
Je compte inlassablement mes doigts pour m'empêcher de rejoindre Aléan devant le bar, alors que tout ce dont j'ai envie, c'est de me retrouver seul avec lui. Donc pourquoi me retenir au juste ? Sûrement parce que Caleb me fusille du regard depuis un quart d'heure comme si j'avais attenté à la vie de sa génitrice, à chaque fois que je reprends un verre.
-Tu ne penses pas que t'as déjà assez merdé comme ça ? M'interpelle-t-il. Et arrête de boire.
Ma mâchoire se contracte de frustration à l'idée qu'il ait l'opportunité de me remettre à ma place pour mon comportement. Après tout il a raison, j'ai déjà causé suffisamment de dégâts dans la vie d'Aléan, mais c'est Caleb, et même s'il est un très bon ami, je déteste son air arrogant et insaisissable qu'il affiche en permanence sous mon nez pour me prouver qu'il est aussi proche d'Aléan que je le suis.
Alors oui, je déteste lui offrir la possibilité de me reprocher quoique ce soit.
-Rattrape-le tocard, affirme-t-il en passant son bras autour des épaules de la rousse à ses côtés.
Je n'arriverai jamais à le cerner.
Mon corps réagit dans la seconde, j'enjambe la banquette en un temps record afin de m'extirper de la table avec efficacité.
-Attends, m'interrompt la fille qui me parlait encore il y a quelques secondes. Tu sors ?
Je dégage immédiatement mon bras de sa main et m'empare de son verre à peine entamé pour me gonfler à bloc, avant de me précipiter vers la sortie encombrée d'une vingtaine d'étudiants tous plus ivres les uns que les autres.
Parfois j'y pense, ma voix me faciliterait tellement la vie si je l'exploitais avec sagacité et discernement. Je pourrais simplement leur dire « Circulez », pour me créer un passage en moins d'une fraction de secondes. Mais quelles en seraient les conséquences ? La mort.
Ils en mourraient.
Et ce n'est pas une possibilité envisageable, car chaque fois que j'use ma voix, elle m'écœure davantage.
-Filyn ? Entendis-je directement en passant les portes noires gondolées du Sola.
La voix grave et blasée d'Aléan me sort de mes pensées malsaines. Il est assis contre le bâtiment, les mains dans les poches et le regard rivé sur moi. Son regard perçant qu'il n'accorde qu'à moi me traverse tel un laser incontrôlable.
Je suis la seule personne sur Terre avec qui il doit fournir des efforts afin de discerner quelconque micro réaction. Bien sûr, c'est une satisfaction immense pour moi. Jamais je ne lui servirais mes émotions sur un plateau, quand je sais qu'il est obligé de me regarder pour essayer de les apercevoir.
Je m'accroupis face à lui, mon visage à quelques centimètres du sien, et bien que je semble parfaitement contrôler la situation avec mon expression assurée...mes yeux se perdent totalement dans les siens, a m'en faire que plus tourner la tête.
-J'aime tes yeux. J'ai toujours aimé tes yeux, chuchotai-je en me penchant sur son oreille.
L'alcool remue encore dans mes veines, et réchauffe entièrement mon corps. Seulement, malgré les légers mots de tête et flashs qui m'apparaissent, les iris d'Aléan restent les mêmes. Irréels.
-L'alcool c'est mauvais sur toi Fil. Ça te rend dangereux. Je te l'ai déjà dit.
Fil. Ce surnom me fait sourire, et je perçois son regard suivre la courbe asymétrique de mes lèvres, puis revenir au niveau de mes yeux, et replonger à nouveau vers ma bouche tirée d'amusement sadique.
Je mordille volontairement la partie charnue qui borde ma bouche sans le lâcher du regard, l'impression que plus le temps passe, moins j'ai de limites à respecter.
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Sharpened senses
RomantikPour Filyn et Aléan, grandir sous le même toit depuis leurs dix ans n'a rien d'une épreuve. Dans une maison où les murs résonnent des cris de parents abjects et où l'angoisse étouffe leurs rêves, leur amitié se tisse au gré des secrets et des douleu...
