Le lendemain matin, je me réveillais bien avant mon réveil.
Je regardais l'écran de mon téléphone, espérant y voir apparaître un message d'Eden, mais le reposais avec déception en constatant qu'il n'y
avait rien.
J'étais rentrée, la veille, penaude et inquiète de ne pas avoir de nouvelles de lui. Je n'avais pas osé l'appeler, car je savais qu'il était parti à la recherche d'Elena qui s'était de nouveau enfuie. J'espérais qu'il avait réussi à la retrouver et qu'elle était retournée, saine et sauve, chez sa famille.
Neil avait semblé ravi de me revoir. Je ne l'avais pas vu de trois jours et je devais bien admettre qu'il m'avait manqué. J'avais passé la soirée à lui raconter mon séjour chez ma mère et James, en jetant de temps en temps un coup d'oeil à mon téléphone pour ne pas manquer un éventuel appel d'Eden.
J'avais espéré être discrète, mais Neil avait perçu mon manège et m'avait finalement demandé ce que j'attendais tant. Je m'étais sentie rougir et avais inventé un bobard qui ne concernait pas Eden. Il n'avait pas paru spécialement convaincu,
mais il ne m'avait pas posé d'autres questions, pour mon plus grand soulagement.
En allant me coucher, ce soir-là, j'avais de nouveau caressé l'espoir qu'Eden me donnerait signe de vie, mais il ne le fit pas. Je m'étais donc endormie, frustrée et inquiète.
Je récupérais mes clés et mon manteau et sortis de la maison pour me rendre au travail, avant de m'arrêter net sur le seuil, les yeux écarquillés de surprise.
Eden se tenait devant moi, adossé à sa voiture de sport impeccable, les mains glissées dans les poches de son pantalon noir.
Je fus un instant complètement chamboulée en le découvrant. Il tourna la tête vers moi et se redressa en m'adressant un petit sourire.
Je refermais la porte et descendis les marches du perron pour m'avancer vers lui. Je constatais que ses traits, bien que doux, étaient toujours un peu
marqués par l'inquiétude. Mon coeur eut un raté en imaginant qu'il était arrivé quelque chose de grave à Elena.
— Tout va bien ? demandais-je, fébrile.
Eden tendit la main vers mon visage et sembla hésiter quelques secondes avant de me caresser la joue du bout des doigts.
— Tu m'as manqué.
Les papillons de mon ventre se mirent à danser joyeusement.
— Toi aussi, soufflais-je. Je me suis inquiétée.
— Je suis désolé.
Il sembla réellement s'en vouloir. Je lui souris.
— Ce n'est pas grave. Vous avez pu la retrouver ?
Eden fronça les sourcils.
— Qui ça ? demanda-t-il perplexe.
— Elena. Judy m'a expliqué qu'elle s'était de nouveau enfuie et que Christian et toi étiez partis à sa recherche.
Une lueur, que je ne parvins pas à déchiffrer, traversa les prunelles émeraudes d'Eden.
— Oui. On la retrouvé. Elle va bien.
Je soupirais de soulagement.
— Tant mieux. J'avais peur qu'il lui soit arrivée quelque chose.
— Ne t'en fais pas. Elle est hors de danger, à présent.
Il me prit par la main et m'attira à lui. Je me laissais faire tandis que ses bras se refermaient autour de moi. Je humais avec délectation l'odeur de son parfum qui imprégnait ses vêtements. Pendant quelques minutes, nous restâmes enlacés l'un contre l'autre, savourant seulement le plaisir de cette proximité nouvelle.
Je finis par me tortiller pour me dégager de ses bras en riant doucement.
— Tu sais que je vais être en retard si on reste comme ça ?
Il sourit. Ses bras ne m'avaient pas encore lâchés.
— Tant pis.
Je ris de plus belle et me reculais pour le forcer à desserrer son étreinte. Il obéit en m'adressant une petite moue.
— Tu peux m'accompagner, lui proposais-je en lui faisant un clin d'oeil.
— Mais c'était ce qui était prévu.
— Ah oui ? Et si j'avais dit non ? le taquinais-je.
Il se mit à rire.
— Tu n'aurais jamais dit non, me dit-il en levant un sourcil.
— Et si je l'avais fait, insistais-je, amusée.
Il fit un pas vers moi, me dominant de toute sa hauteur et je dus lever le menton pour continuer de le regarder dans les yeux.
— Je t'aurais mise de force dans ma voiture, sourit-il.
— Tu aurais fait ça, vraiment ?
J'avais penché ma tête sur le côté et lui jetais un regard innocent. Mon petit jeu fonctionna et je vis ses yeux se plisser légèrement.
— Ne commence pas avec ce regard, murmura-t-il.
— Quel regard ?
— Celui auquel il m'est impossible de résister, avoua-t-il.
Mes joues rosirent de plaisir.
— Sinon quoi ? le testais-je en papillonnant des yeux.
Il émit un petit grognement et avant que je ne puisse dire ou faire quoique ce soit, je me retrouvais sur son épaule.
— Hé ! Repose moi tout de suite ! m'écriais-je dans son dos, moitié outrée, moitié amusée.
— Non, pas avant que tu me promettes de ne plus recommencer avec ce regard, me menaça-t-il.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, protestais-je en étouffant un rire.
Il tourna sur lui-même et je lâchais un petit cri de surprise.
— Arrête, arrête ! le suppliais-je tout en riant.
— J'attends.
Je battis des jambes pour essayer de le faire lâcher prise mais c'était impossible. Il était beaucoup plus fort que moi et il me tenait fermement.
— Je rêve où tu essayes de te débattre ?
Je ne pouvais pas m'empêcher de rire. C'était plus fort que moi. Bien que la situation avait de quoi être assez cocasse et gênante, puisque des voisins étaient susceptibles de nous voir.
— D'accord, d'accord ! abdiquais-je.
— D'accord quoi ?
— D'accord, je ne le referais plus !
Il me fit glisser de son épaule et me reposa à terre avec douceur. Je ne pouvais enlever le grand sourire qui était encore accroché à mes lèvres. J'avais terriblement chaud d'avoir été la tête en bas pendant quelques minutes et je devais probablement avoir le visage tout rouge. Mais Eden ne sembla pas perturbé par ma dégaine. Il me souriait tendrement.
— Je préfère ça.
Je lui tirais la langue.
— Bon, tu m'amènes, maintenant ? C'est bien pour ça que tu es là, non ? le provoquais-je en le contournant et en me dirigeant vers sa voiture.
— J'y crois pas, l'entendis-je soupirer dans mon dos.
Eden démarra et quitta l'allée pavillonnaire.
— Dis moi, commençais-je. C'est aujourd'hui que tu te décides à me dire qui tu es vraiment ?
Il plissa le front, les yeux rivés sur la route. La voiture filait à une vitesse folle mais je ne m'en formalisais pas.
— Peut-être bien, murmura-t-il, hésitant.
Il avait froncé les sourcils, comme si l'idée de tout me révéler lui coûtait affreusement.
— Tu ne vas pas te défiler, hein ? demandais-je, méfiante.
Il se tourna vers moi.
— Non. J'en ai assez de faire semblant avec toi. Je dois être honnête. Je te le dois, d'une certaine manière.
J'étais bien d'accord avec lui. Malgré ses paroles pleines de détermination, je le sentais effrayé. N'écoutant que mon instinct, je tendis la main et lui caressais lentement la joue.
— Je ne vais pas m'enfuir en courant, Eden, chuchotais-je en souriant.
Il me rendit mon sourire, plus faiblement, cependant.
— Tu le devrais, pourtant. Ce serait beaucoup moins dangereux pour toi.
Je retirais ma main de son visage et fronçais les sourcils.
— Tu ne me fais pas confiance pour t'accepter tel que tu es ?
— Il n'est pas question de confiance, Wendy.
Il se passa une main dans les cheveux, ébouriffant ses ondulation, au passage.
— Ce que je suis n'est pas...normal, poursuivit-il. Tout ce que je vais te dire va te paraître complètement fou et insensé, parce que ça l'est ! Mais malgré tout, ça n'en reste pas moins réel.
Je frémis sous ses prunelles qui me transperçaient. Mais je me ressaisis. Je ne devais pas lui montrer mon appréhension.
— Je suis prête à l'entendre.
Il lâcha un petit rire.
— On est jamais prêt pour ça.
J'aurais voulu lui demander ce qu'il voulait dire mais son téléphone sonna au même moment. Il le prit et regarda le nom qui s'affichait sur l'écran.
— Oui, Christian, répondit-il. Je... Maintenant ?... Bon... Très bien, j'arrive.
Il raccrocha et je scrutais son profil pour deviner à quoi il pensait.
— Il y a un problème ?
— Christian a besoin de moi pour quelque chose, me répondit-il, perplexe. Je te dépose à la librairie et je vais le rejoindre.
— D'accord.
J'étais un peu déçue qu'il ne puisse pas rester plus longtemps avec moi. D'autant qu'il s'apprêtait enfin à me dire ce qu'il me cachait depuis le début. Ma patience était véritablement mise à rude épreuve, depuis que je le connaissais.
Une pensée me traversa soudain l'esprit et je me tournais vers lui.
— Ta famille est-elle au courant pour...nous ?
Eden pinça les lèvres. Ça ne s'annonçait pas très bien.
— Ils le sont, oui. Enfin, ils savent ce que je ressens pour toi. Ils l'ont même su avant que je m'en rende compte moi-même.
Il avait ponctué sa phrase d'un petit rire sarcastique.
— Et, qu'en pensent-ils ?
— C'est...compliqué.
— Je croyais qu'on avait dépassé ce stade.
Il soupira doucement.
— Disons qu'ils ne voient pas notre relation d'un très bon oeil. Surtout Christian, à vrai dire.
Sa réponse me laissa sans voix.
— Pourquoi ça ? réussis-je à articuler, appréhendant l'excuse qu'il allait bien pouvoir me donner.
— Parce qu'ils ont peur.
— Peur ? répétais-je, incrédule.
— Ils sont...comme moi. Judy, Rose, Christian... on partage le même secret. Alors, forcément, quand ils m'ont vu me rapprocher de toi, ils ont émis des réserves et m'ont mis en garde.
Je retenais ma respiration, incapable de croire ce que je venais d'entendre. Non seulement toute sa famille était comme lui, ce qui expliquait probablement leur adoption, mais en plus, ils n'avaient pas voulu qu'il aille plus loin avec moi. Peut-être avaient-ils essayé de le convaincre de prendre ses distances. C'était fort possible, après tout.
— Ils ne voulaient pas que tu me dises ce que tu es ? demandais-je d'une voix sourde.
— Judy n'y voyait pas d'inconvénient. Elle était persuadée que tu accepterais la chose et puis, elle t'aime tellement qu'elle se réjouissait à l'avance d'avoir une amie qui sache qui elle est réellement.
Je souris et fus profondément touchée de la confiance que me témoignait Judy. Moi qui n'en avait jamais vraiment eu, je ne pouvais pas rêver meilleure amie qu'elle.
— Rose et Christian étaient un peu plus réticents. Pour des raisons différentes.
Il grimaça avant de reprendre.
— Christian n'est pas convaincu que ce soit une bonne idée de me lier à une...
Il s'interrompit et me jeta un regard à la dérobée. J'avais saisi ce qu'il voulait dire.
— Humaine ? finis-je à sa place.
Il hocha gravement la tête. Ainsi, il ne se considérait pas comme un humain, pour sa part. Mes doutes à ce sujet étaient bien fondés.
— C'est ça. Il pense qu'il est préférable de rester entre personnes de notre espèce, si je puis dire. Il y a bien trop de risques en jeu, à son sens.
Je l'écoutais attentivement, tâchant d'assimiler les informations qu'il me fournissait.
— Il voulait tellement me convaincre de couper les ponts avec toi qu'un jour, on s'est disputé.
Je le regardais avec des yeux ronds. Je me sentie coupable d'avoir été l'objet de leur mésentente.
— Je ne voulais pas en arriver là, et je comprenais ses craintes, mais c'était plus fort que moi. J'étais littéralement incapable de renoncer à toi.
Ses paroles me touchèrent en plein coeur.
— Le soir-même, tu participais au jeu concours du site de la librairie.
Mon coeur bondit dans ma poitrine. C'était le soir où j'avais appris que ma mère allait se marier avec James et emménager avec lui. Le soir où j'avais parlé par message avec Eden, en pleine nuit et que nous nous étions livré, pour la première fois, de manière aussi intime.
— C'était donc pour ça que tu ne dormais pas, ce soir-là, me rendis-je compte. Tu venais de te disputer avec Christian ?
Eden hocha de nouveau la tête.
— Je m'étais enfui en pleine nuit et avait arpenté la forêt, en proie à des questionnements incessants, expliqua-t-il. Je savais que Christian avait raison. Tout ce qu'il m'avait déballé, je le savais déjà, depuis longtemps. Mais l'entendre énoncé à voix haute par celui que je considérais comme mon père...c'était encore pire que de
le penser.
Il serra fermement le volant entre ses mains.
— J'avais besoin de me retrouver seul pour faire le point, continua-t-il. Il fallait que j'envisage les possibilités qui se présentaient à moi, pour ne pas faire d'erreur et pour ne pas que tu sois en danger. J'ai passé la moitié de la nuit à réfléchir à ma condition et à ce que je désirais vraiment mais aussi à ce qui serait le mieux pour toi, à la longue. Au moment où je m'étais dit que je devais écouter Christian et renoncer à toi pour toujours, j'ai reçu un mail me confirmant ta participation au concours.
Il eut un petit sourire pensif.
— J'avais l'impression que, pour une fois, le sort n'était pas contre moi. J'ai toujours pensé que j'étais maudit, ce qui n'est pas totalement faux (je retins un frisson). Mais ce soir-là, je me suis senti revivre. Comme si je pouvais enfin être humain, grâce à toi. Comme si tes qualités angéliques étaient capables d'effacer mes sombres démons.
Il tendit la main et m'effleura la joue. Je fermais brièvement les yeux.
— J'ai alors compris que je ne pouvais plus cacher mes véritablement sentiments pour toi.
Une douce chaleur m'envahit.
— Je savais que mes parents ne comprendraient pas et qu'ils ne seraient pas d'accord avec moi, reprit-il, sa main retournant sur le volant. Mais ça m'importait peu. Tout ce qui comptait, c'était toi.
Je lui rendis son sourire en rosissant.
— Pour autant, ce n'était pas vraiment gagné d'avance. Je savais que tu m'en voulais horriblement après avoir entendu mes paroles te concernant.
Il me jeta un regard empli de pitié.
— Je suis vraiment désolé pour la peine que je t'ai causé. Je m'en voudrais toujours d'avoir été le responsable de ta souffrance durant ces quelques jours, me dit-il. Mais...il le fallait.
Je fronçais légèrement les sourcils, tandis qu'il se garait devant la librairie, sans couper le moteur. Je regrettais que l'on soit déjà arrivé. J'avais encore d'autres questions qui me taraudaient l'esprit et dont je souhaitais obtenir des réponses.
Mais cela allait devoir attendre. Encore.
— Je viendrais dès que j'aurais fini avec Christian, me susurra-t-il près de mes
lèvres avant de m'embrasser.
La douceur de sa bouche m'avait terriblement manqué, alors que je ne l'avais connu que depuis hier. C'était impressionnant la vitesse à laquelle on pouvait s'habituer aux choses. Je m'étais trop vite habituée à la présence d'Eden et à sa proximité, et je sentais qu'il m'était désormais impossible de faire sans.
Il se recula, un petit sourire aux lèvres.
— A plus tard, Wendy, me souffla-t-il.
Je sentis des frissons me parcourir la peau et mon pouls battre de manière frénétique. Je ne savais pas si j'étais en mesure de marcher après ce baiser. Il allait falloir que je maîtrise mes émotions. Cela devenait urgent.
J'ouvris la portière et descendis de la voiture. Je me dirigeais vers la porte arrière de la librairie en chancelant légèrement. Je me retins de justesse à la porte et me tournais vers la voiture d'Eden qui quittait sa place. J'eus le temps de discerner le
petit sourire satisfait d'Eden à travers le pare-brise.
Quand je rentrais dans le bâtiment, je me rendis compte que Judy n'était pas encore arrivée. Ce n'était pas plus mal.
J'avais besoin d'être un peu seule, ce matin, pour faire le point sur tout ce qui m'était arrivée. Et puis, je venais d'apprendre qu'elle aussi partageait le même secret qu'Eden et la tentation de lui poser des questions aurait été bien trop forte.
J'étais pratiquement sûre qu'Eden lui avait fait promettre de ne pas me dire le moindre mot à ce sujet. Je ne pouvais pas trop lui en vouloir. Je préférais apprendre tout cela de sa bouche à lui, malgré mon impatience grandissante.
Une fois les lumières allumées et mes affaires accrochées au porte-manteau, je me dirigeais dans la salle, tout en repensant à ce qu'Eden m'avait dit dans la voiture.
Je ne pouvais m'empêcher de ressentir un petit pincement en imaginant la réaction de Christian et Rose quand ils s'étaient rendus compte des sentiments d'Eden à mon égard. Ce dernier m'avait assuré qu'ils avaient été réticents parce qu'ils avaient peur pour moi, en partie, ce qui était assez prévenant, je devais bien le reconnaître. Mais ils avaient également peur pour eux et leur secret, ce que je pouvais comprendre également, bien que je me demandais s'ils pensaient vraiment que j'étais capable de le dévoiler à tout le monde.
Je n'étais pas ce genre de personne, pourtant. Mais leur crainte était légitime.
Après tout, ils pouvaient penser que je ne partageais pas les mêmes sentiments qu'Eden. Cette idée était totalement absurde, à mon sens, mais elle était envisageable pour eux. Sans compter qu'ils ne pouvaient pas garantir ma réaction en l'apprenant. Ils pouvaient craindre que ma peur ne me pousse à ameuter la ville de ce qu'ils étaient.
Visiblement, ils représentaient un danger pour les humains. Christian avait dû envisager la possibilité que je prévienne mon oncle et qu'ils se retrouvent contraints de fuir pour ne pas éveiller les soupçons.
J'imaginais sans mal la discussion houleuse qu'Eden et son père adoptif avaient dû avoir. Je me rendis alors compte que je ne l'avais pas beaucoup vu.
Il ne travaillait pas tellement à la librairie, préférant déléguer certaines tâches à Judy ou Eden, de temps en temps. Les rares fois où je l'avais vu, il avait été aimable avec moi mais j'avais pressenti une certaine distance et une sorte de mise en garde voilée derrière certaines de ses paroles.
Je comprenais un peu mieux, maintenant. Il avait simplement peur que j'en apprenne trop sur eux.
Cela dit, s'il ne voulait pas que quelqu'un apprenne ce que sa famille cachait, pourquoi avoir engagé une humaine dans son entreprise familiale ?
En même temps, il n'avait pas pu prévoir que la nouvelle stagiaire s'enticherait de son fils.
Je craignais un peu de me retrouver face à lui, à présent que je savais qu'il n'avait pas été enjoué à l'idée d'apprendre qu'Eden comptait tout me dire.
Il allait sûrement essayer de me dissuader de poursuivre cette relation. Je m'y attendais. Mais ce n'était pas pour autant que je comptais me laissais faire. Après tout, j'étais suffisamment grande pour prendre mes décisions sans me laisser dicter ma conduite.
C'était à moi et à moi seule de décider si j'étais capable de supporter ou non les révélations d'Eden. Certes, elles le concernaient également, ainsi que Rose et Judy. Mais si j'arrivais à les accepter pour Eden, je pourrais facilement les accepter pour eux aussi. Quelque part, c'était comme si je les avais déjà acceptées, en vérité. Cette pensée me rasséréna.
Je récupérais les cartons vides qui se trouvaient derrière les fauteuils du bureau et allais les amener dans le local, plus confiante que quand j'étais arrivée.
J'allumais la lumière de la petite pièce et déposais les cartons avec ceux qui s'y trouvaient déjà. En me retournant, mes yeux tombèrent à l'endroit exact où j'avais découvert Elena, la nuit de la tempête. Mon coeur se serra en repensant à ce jour.
Je la voyais encore aussi nettement que si je l'avais vu la veille. Je discernais parfaitement ses yeux bleus hagards, son corps amaigri et recroquevillé sur lui-même, ses vêtements trop larges, la manière dont elle se tenait désespérément la tête pour fuir ses pensées ainsi que la façon dont ses lèvres bougeaient en répétant le même mot, comme si sa vie en dépendait.
La force de cette vision me retourna le coeur. Je tâchais de me souvenir du mot qu'elle semblait répéter inlassablement et j'eus soudain l'impression que sa consonance ne m'était pas étrangère, comme si je l'avais déjà entendu quelque part.
Je tournais alors mon regard vers la bibliothèque, en face de moi, et mes yeux s'arrêtèrent plus particulièrement sur le petit livre qui se trouvait sur l'étagère du milieu. Le même livre qui avait retenu mon attention la dernière fois que je m'étais arrêtée devant la vitrine.
Instinctivement, mon coeur se mit à battre plus fort à l'évocation de ce souvenir, tandis que mes jambes me poussaient vers cet ouvrage que je fixais toujours du regard.
Ma respiration s'accéléra et je sentis une sueur froide couler le long de ma colonne vertébrale quand je me mis sur la pointe des pieds afin de lire le mot qui se trouvait sur la tranche du livre.
Mon cerveau, lui, avait déjà compris et fait le rapprochement, bien avant que mes yeux ne discernent distinctement les lettres qui s'alignaient pour former un seul mot.
Un seul.
Waldren.
Une vague de froid m'envahit toute entière et je frissonnais. C'était ce mot que répétait la pauvre femme, lors de la panne de courant. J'en étais certaine, à présent.
Mon cerveau l'avait déjà lu sur ce même petit livre, mais j'avais été incapable de le retenir puisque j'avais été prise par surprise par Eden, le jour où je l'avais contemplé.
Je me figeais, tandis que mon esprit me renvoyait un autre souvenir, lié à ce mot que je ne comprenais toujours pas.
Je me rappelais le jour où j'avais entrepris de faire des recherches sur les animaux susceptibles d'arracher un coeur. J'avais parcouru les différents sites sur Internet évoquant ce sujet, et je me rappelais très clairement avoir vu passer ce mot dans une des descriptions. Mais là encore, je n'avais pas pu aller plus loin car Liam était arrivé.
Une nouvelle vague de frissons m'enveloppa tandis qu'une bouffée d'adrénaline se mettait à couler dans mes veines.
Je me sentais proche des questions que je me posais depuis si longtemps, et je ne pouvais qu'éprouver de la peur ainsi qu'une certaine fascination.
Je parcourais du regard les différents livres anciens qu'abritaient cette grande bibliothèque avec une sensation de vertige. Presque tous comportaient ce mot, du moins ceux dont l'écriture n'était pas effacée. Je me demandais comment j'avais fait pour ne pas le remarquer avant.
Je me rappelais la conversation que j'avais eu avec Eden à propos de ces ouvrages anciens. Il m'avait affirmé les avoir tous lu et je l'avais regardé, interloquée mais admirative. Je me souvins alors de ce qu'il m'avait dit ensuite, quand je lui avais posé des questions sur ce qu'ils renfermaient.
Ils m'avaient dit que ces livres étaient intéressants seulement quand on savait quoi chercher.
Mon coeur battait à cent à l'heure dans ma poitrine, mais je gardais les yeux rivés sur les livres qui se tenaient devant moi.
Savais-je réellement ce que je cherchais, en cet instant ? Je ne pouvais en être complètement sûre. Mais une chose était certaine : ces livres étaient liés, de près ou de loin, au secret d'Eden et sa famille.
Je n'avais aucune idée de ce qu'était un Waldren, mais j'étais bien déterminée à le savoir.
Je me reposais la question : savais-je réellement ce que je cherchais ? La réponse fut beaucoup plus évidente.
Oui, je le savais.
Je n'avais pas détourné mes yeux des ouvrages et j'avais le sentiment que, plus je les regardais, plus ils m'encourageaient silencieusement à les lire. Comme si une force invisible me poussait à les feuilleter et que je ne pouvais rien faire pour lutter contre elle. Je sentis l'adrénaline me picoter l'extrémité des doigts. Je n'avais plus le
choix.
J'étais seule dans la librairie et je savais que ce que je comptais faire n'était pas bien. Si je me faisais surprendre, j'aurais de sérieux problèmes. Peut-être même que je pouvais perdre mon stage. Sans compter que j'aurais définitivement perdu la confiance que l'on m'avait accordé. Cette pensée, à elle, seule, aurait pu suffire à me
convaincre de ne pas aller au bout de ma folle entreprise.
Mais, en réalité, je devais admettre que cela m'importait peu, en cet instant.
Tout ce qui comptait pour moi, c'était ces livres étranges et les réponses qu'ils renfermaient.
Je respirais un grand coup, sentant le sang battre à mes tempes sous l'effet de l'adrénaline alors que je savais que ma décision était prise.
Je devais lire ces ouvrages.
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Anmore Cove
ParanormalA dix-huit ans, Wendy décide de partir vivre avec son oncle qui lui a trouvé un stage dans la librairie de sa ville, Anmore Cove. Encore marquée par l'abandon de son père quand elle avait six ans, la jeune fille voit dans ce changement l'échappatoir...
