Chapitre 39

19 4 3
                                        


Nous étions restées ainsi enlacées pendant de longues minutes, avant qu'Eden ne nous trouve. Judy s'était écartée de moi, m'avait remercié par un bisou sur ma joue trempée, et nous nous étions levées pour nous remettre au travail avant qu'Eden n'arrive.
Pourtant, dès qu'il nous avait vu, il n'avait pas eu besoin de nous poser la moindre question. Le regard qu'il avait posé sur sa soeur m'avait confirmé qu'il avait compris qu'elle venait de tout me raconter.
J'étais encore en train de me remettre des émotions du récit de Judy quand il s'approcha de moi.
— Tu vas bien ? me souffla-t-il.
Je hochais la tête en tâchant de sourire malgré mes yeux brillants, gonflés et rouges. Eden me sourit tendrement.
— Je suis content qu'elle t'ai raconté son histoire, me dit-il. Même si je sais qu'elle n'est pas facile à entendre. Mais je crois qu'elle en avait besoin.
Je le pensais aussi fortement et je ne regrettais pas un seul instant de l'avoir écouté. J'avais la sensation d'être encore plus proche de Judy à présent, ce qui était probablement la pure vérité.
— Je crois que repenser à tout ça l'a beaucoup chamboulé, dis-je d'une voix éraillée par les pleurs que j'avais versé.
— Oui. Elle n'avait pas parlé de Théodore depuis de très longues années.
— Je comprends.
Je regardais brièvement derrière Eden pour voir Judy, les yeux dans le vague, en train de ranger les livres.
— C'est tellement affreux ce qui lui est arrivé, chuchotais-je, comme si Judy n'était pas capable de nous entendre.
Je l'observais toujours, en train de ranger les livres, sans nous prêter la moindre attention. Elle devait être tellement perdue dans ses pensées qu'elle ne se rendait pas compte que nous parlions d'elle.
— Oui. Ce que son père lui a fait est abominable. Il n'y a pas de mots assez forts, je crois, pour le décrire.
— Tu sais ce qui lui est arrivé par la suite ?
Eden se massa la nuque, les yeux baissés.
— J'y suis retourné quelques jours après. Il était mort. Son coeur avait été arraché.
Je frissonnais.
— Par un Waldren ?
Il acquiesça.
— Je ne sais pas vraiment si ce Waldren cherchait un coeur pur ou s'il désirait juste assouvir sa soif de tuer, mais en tout cas, je n'ai eu aucune pitié quand je l'ai vu inerte. Il n'avait eu que ce qu'il méritait pour le mal qu'il avait fait à sa fille.
Je regardais de nouveau Judy qui était toujours dans sa bulle.
— Tu le lui as dit quand tu es retourné auprès d'elle ?
— Oui. Elle n'a rien dit. Je pense qu'elle a était soulagée d'apprendre qu'il ne se servirait plus de jeunes filles pour son business.
Je hochais la tête, sans détourner le regard de mon amie pour qui je ressentais une profonde pitié.
— Je suis persuadée qu'elle a quand même été touchée par la mort de son père, malgré ce qu'il a pu faire. Après tout, même s'il a été détestable avec elle et ceux qu'elle a aimé, c'était sa seule famille. Et son coeur est pur de toute méchanceté, j'en ai eu la preuve aujourd'hui.
Je sentis les doigts d'Eden me caresser la joue pour essuyer une larme qui venait de s'échapper.
— Tu as raison, dit-il en me souriant. Judy a un coeur pur, tout comme le tien.
— Et le tien, aussi, rajoutais-je.
— Je ne te contrarierais pas aujourd'hui.
Je fronçais les sourcils.
— Un jour, je finirais par te faire accepter l'idée que tu es quelqu'un de bien, Eden. Plus que tu ne le crois.
Il déposa un baiser sur ma joue.

Dès le lendemain, Judy redevint la Judy souriante et joviale que je connaissais. Elle ne semblait plus être en proie à ses souvenirs douloureux. Visiblement, elle avait réussi à passer par-dessus et paraissait avoir même oublié ce qu'elle m'avait raconté la veille. Bien sur, je savais que ce n'était pas le cas, mais je me rappelais qu'Eden m'avait dit que les Waldrens utilisaient le sommeil pour oublier pendant quelques instants leur vie. J'étais persuadée que c'était ce qu'avait fait Judy. En tout cas, l'important était qu'elle se sentait mieux.
La journée avait filé à une vitesse déconcertante. Judy venait de quitter la librairie, elle avait eu un appel de Rose lui demandant de venir l'aider pour quelque chose d'assez important, apparemment. Je me retrouvais donc seule pour fermer la librairie.
J'enfilais mon manteau et éteignais les lumières, quand un léger bruit me fit m'arrêter net. Je tendis l'oreille en bloquant ma respiration. De nouveau, je perçus un son étouffé en provenance du bureau de Christian.
Je tentais de contenir les battements frénétiques de mon coeur dans ma poitrine, tout en m'approchant lentement vers l'arrière-boutique. La dernière fois que j'avais entendu des bruits suspects, j'avais fait la découverte d'une femme complètement déboussolée.
Je me demandais, un instant, s'il était possible qu'elle se soit de nouveau échappée de sa maison pour trouver refuge à la librairie.
— Il y a quelqu'un ? appelais-je en continuant de me rapprocher du bureau. Elena, c'est vous ?
Je constatais que la porte était entrouverte alors que Judy et Eden veillaient toujours à la laisser fermer. Pas de doute, il y avait bien quelqu'un.
Je ne fus pas trop étonnée de ne pas obtenir de réponses à mes questions. Si c'était bien Elena, il était fort possible qu'elle ne m'ait même pas entendu.
Je poussais la porte afin de dévoiler le bureau de Christian. J'eus à peine le temps de voir la pièce complètement retournée, quand je me retrouvais propulsée en arrière avec violence. Je m'écroulais sur le sol, quelques mètres plus loin.
Le choc me coupa le souffle et je mis quelques secondes avant de prendre conscience de ce qui venait de m'arriver. Ce n'était vraisemblablement pas Elena qui s'était infiltré dans la librairie. La panique me gagna en comprenant que je me
trouvais seule avec un Waldren et qu'il n'y avait personne alentour susceptible de venir à mon secours.
Même si je savais que je n'avais aucune chance d'échapper à mon ravisseur, la fuite s'imposa automatiquement à moi. Mais avant que je ne puisse esquisser le moindre mouvement, une silhouette se matérialisa au-dessus de moi, ne me laissant
aucun doute sur son identité.
— Peter, soufflais-je, en proie à la panique la plus totale.
Je ne distinguais pas ses traits dans la pénombre de la librairie, mais je l'imaginais sans mal afficher un sourire carnassier, ravi de mettre à exécution le plan qu'il projetait depuis le début. Ainsi, il avait fini par s'échapper de la surveillance de Pénélope et était revenu pour me tuer et me voler le coeur.
Je sentis une sueur froide couler dans mon dos. Je n'avais aucun moyen de fuir, il fallait se rendre à l'évidence. Je ne faisais pas le poids contre un Waldren. J'allais mourir là, sur mon lieu de travail.
La respiration haletante, je tentais, malgré tout, de me redresser tant bien que mal, mais Peter ne me le permis pas. M'attrapant par les cheveux avec une hargne flagrante, il me releva sans effort. Je poussais un cri de douleur tout en essayant de me débattre. Peter m'administra une gifle magistrale qui m'envoya de nouveau au tapis. Ma tête cogna contre le comptoir de l'accueil, provoquant une douleur aigu au niveau de ma tempe.
Mon agresseur se rua sur moi et m'empoigna par la gorge avant de me soulever de terre. La respiration me manqua rapidement, par la force qu'il mettait à m'étrangler. Je luttais du mieux que je le pouvais pour l'inciter à me lâcher, griffant sa main qui m'enserrait puissamment et balançant mes jambes dans tous les sens.
Il finit par me balancer sur le côté et j'allais m'écraser contre la vitre, qui se brisa en milles morceaux. Je me retrouvais sur le trottoir, toussant et crachant mes poumons qui avaient été privés d'air. Des larmes de douleur coulaient de mes yeux,
tandis que je restais étendue sur le bitume, incapable de bouger. La force de l'impact m'avait littéralement clouée à terre. Je ne sentais plus mon dos, ma tête était horriblement douloureuse, j'avais la sensation qu'un marteau-piqueur cognait à l'intérieur, mon cuir chevelu me tirait et accentuait mon mal de crâne, ma joue, celle où Peter m'avait frappé, me chauffait, malgré le froid mordant qui régnait dehors, et mes poumons me brulaient à chaque inspiration.
Je restais allongée par terre, sans bouger, tellement sonnée que je ne percevais aucun bruit autour de moi. Je pouvais sentir nettement un liquide chaud couler le long de ma tempe, celle qui avait tapé contre le bureau.
Je passais la langue sur mes lèvres et sentis instantanément le goût métallique du sang emplir ma bouche. Elle devait être fendue à la suite de la gifle que Peter m'avait donné.
A force de concentration, je finis par entendre une voix au loin. Je crus, un instant, qu'il s'agissait de Peter, qui revenait pour terminer ce qu'il avait commencé. Mais l'intonation était bien trop inquiète.
— Wendy !
Je reconnus mon prénom, mais pas la voix masculine qui venait vers moi.
— Wendy ! Tu m'entends ?
Je clignais plusieurs fois des paupières, tout en étant toujours prise d'une quinte de toux dû à la douleur de ma gorge. Je sentis alors des mains se glisser derrière ma nuque pour me redresser légèrement afin de me permettre de respirer un peu mieux.
Je me tournais alors vers l'individu qui se tenait près de moi et découvris Liam, le visage paniqué.
— Est-ce que tu m'entends ? Que s'est-il passé ? me demanda-t-il en me soutenant.
Je continuais de cracher mes poumons douloureux, incapable de parler. De toute façon, je ne pouvais pas lui dire qu'un Waldren était venu pour m'arracher le coeur.
— C'est un cambrioleur, c'est ça ? m'interrogea-t-il.
Je hochais la tête tout en constatant que j'avais des éclats de verre plantés dans la paume de mes mains.
— J'appelle une ambulance, me dit-il en sortant son téléphone de sa poche. Ne bouge pas, je vais aller voir à l'intérieur.
Je l'agrippais de toutes les faibles forces qui me restaient pour l'empêcher de retourner à l'intérieur. Je ne savais pas si Peter s'était enfui en voyant Liam se précipiter vers moi, ou s'il attendait une opportunité pour se débarrasser de lui et
m'achever. Je devais retenir Liam.
— Je n'en ai pas pour longtemps. Je reviens vite, me dit-il en se levant, son portable collé à l'oreille.
Mon ventre se serra d'angoisse en le voyant disparaitre par la vitre brisée. J'aurais voulu lui crier de revenir mais j'avais encore du mal à reprendre une respiration normale alors ce n'était même pas envisageable.
Je fixais avec des yeux écarquillés d'horreur, l'intérieur de la librairie où Liam avait disparu, se jetant littéralement dans la gueule du loup. Un vent froid se leva, agitant mes cheveux devant mon visage et me donnant la chair de poule. Mais je ne bougeais pas, les yeux rivés sur l'ouverture que mon vol plané venait de faire dans la vitre. Je ne parvenais pas à voir ce qui se passait à l'intérieur et aucun son ne me parvint. J'avais la sensation que le monde avait été mis sur pause, tout à coup.
L'attente était un supplice, même si Liam n'était parti que depuis quelques minutes seulement. J'avais cessé de tousser, mais mes poumons me brûlaient encore quand je
respirais l'air glacial trop profondément. Je déglutis, grimaçant sous l'effet de la douleur et me forçais à ouvrir la bouche.
— Liam ? appelais-je d'une voix rauque et faible, m'irritant la gorge.
Je n'arrivais pas à forcer davantage sur ma voix et je doutais qu'il m'ait entendu s'il était au fond de la librairie.
Mes mains se mirent alors à trembler en imaginant qu'il lui soit arrivé quelque chose. Je sentis un tiraillement en sentant les bouts de verre que je n'avais pas encore retiré de ma chair.
Soudain, une sirène de police rompit le silence qui s'était installé autour de moi et je sursautais en me tournant vers l'origine du bruit. Je plissais les yeux, éblouis par les phares de la voiture qui venait de s'arrêter à quelques mètres de moi.
— Wendy !
Mon oncle était sorti de la voiture et courait vers moi. Comme Liam, quelques minutes auparavant, la panique marquait profondément ses traits.
— Neil ? dis-je, de ma voix d'outre-tombe, surprise de le voir là.
Il s'accroupit devant moi et me saisit par les épaules en m'examinant attentivement, le regard de plus en plus inquiet à mesure qu'il se posait sur mes ecchymoses.
— Mon Dieu, mais qu'est-ce qui t'es arrivée ?
J'ouvris la bouche pour répondre à mon oncle, mais c'est une autre voix qui retentit.
— Il n'y a personne. Le cambrioleur a du s'enfuir.
Liam s'approcha de nous tandis que je poussais un profond soupir de soulagement, bientôt suivi par une quinte de toux, en le voyant revenir vivant. Peter était donc parti, probablement en voyant Liam accourir vers moi. J'étais à la
fois rassurée qu'il ne s'en soit pas pris à Liam, et en même temps inquiète car cela voulait dire qu'il s'était envolé dans la nature et qu'il était susceptible de revenir à un autre moment opportun.
— Liam ? Que fais-tu là ? demanda Neil en fronçant les sourcils devant le jeune homme.
— J'étais venu récupérer quelque chose pour mon père, au café. Quand je suis ressorti, j'ai entendu une explosion de verre. C'est là que j'ai vu Wendy s'écraser sur le trottoir, expliqua-t-il. Je me suis de suite précipitée vers elle.
Neil se tourna vers moi.
— Qui t'a fait ça ?
Je regardais tour à tour mon oncle et Liam avant de secouer la tête lentement.
— Tu ne sais pas ? Tu n'as pas vu ton agresseur ? me questionna Neil d'une voix douce, pour ne pas me brusquer.
Je secouais de nouveau la tête, me déclenchant un léger tournis. Mon oncle s'empressa de me retenir avant que je ne bascule en arrière.
— Je crois qu'elle est en état de choc, intervint Liam en se penchant vers moi. J'ai appelé une ambulance, elle ne devrait plus tarder.
— Merci, Liam, répondit Neil en me maintenant toujours assise.
La tête me tournait, aussi, je fermais les yeux un court instant pour reprendre mes esprits. Pendant ce temps, les deux hommes se mirent à échanger sur ce qui m'était arrivé.
— Je suis allé voir à l'intérieur, dit Liam. Le bureau du fond est complètement retourné. A mon avis, le cambrioleur ne s'attendait pas à être surpris.
— J'irais jeter un oeil quand l'ambulance sera là, dit mon oncle. Il est hors de question que je laisse le fumier qui a fait ça à ma nièce s'en sortir. Je compte bien le retrouver et lui faire payer.
Je tressaillis en imaginant mon oncle confronté à Peter. Neil ne ferait pas le poids contre un Waldren.
— Je vais appeler mon père pour lui dire que j'aurais un peu de retard, dit alors Liam.
Je l'entendis se lever.
— Ça marche, lança Neil.
Je rouvris les yeux, la sensation de tournis était passé. Je regardais mon oncle.
— Que fais-tu là ? demandais-je en forçant sur mes cordes vocales pour être compréhensible.
— J'étais sur le point de rentrer, en fait, dit-il. J'ai d'abord vu le trou dans la vitrine de la librairie, puis toi, par terre, entouré de débris de verre. J'ai eu la peur de ma vie.
Il poussa un profond soupir, chargé d'inquiétude.
— Je suis désolée de t'avoir inquiété, dis-je.
Il me caressa doucement ma joue indemne.
— Tu n'as pas à t'excuser, Wendy. Tu t'es fait agresser. Ce n'est en rien ta faute.
Ses yeux étaient remplis de pitié.
— Tu penses être capable de me dire ce qui s'est passé exactement ?
Je hochais lentement la tête.
— Je... j'allais fermer la boutique, quand j'ai entendu du bruit dans le bureau de Christian, expliquais-je en essayant de ne pas trop forcer sur mes cordes vocales douloureuses. Je suis allée voir et c'est là que...
Je me revis être éjectée à l'autre bout de la pièce avant de voir la silhouette de Peter se pencher au-dessus de moi, menaçante. Je frissonnais.
— Prends ton temps, me dit mon oncle avec douceur.
— Il... il est sorti du bureau et m'a... bousculé violemment, repris-je, en veillant à modifier légèrement la réalité. Quand j'ai tenté de fuir, il m'a attrapé par les cheveux avant de... m'étrangler.
J'avais porté la main à ma gorge. Mes doigts effleurèrent l'endroit où Peter avait enserré mon cou. Je devais avoir une sacrée marque si j'en croyais l'expression horrifié de mon oncle.
— J'ai réussi à me débattre mais... au moment où j'allais m'enfuir, il m'a rattrapé de nouveau. On s'est... battu, et c'est là qu'il m'a frappé et m'a poussé à travers la vitre.
Neil soupira en fermant brièvement les yeux. Il semblait se contenir pour ne pas se lancer de suite à la poursuite de mon agresseur.
— Je pense qu'il a eu peur quand il a entendu Liam se précipiter vers moi pour me secourir, dis-je. Il a du profiter de ce moment pour s'enfuir.
Il me pressa doucement l'épaule tout en plantant son regard dans le mien.
— Ne t'inquiètes pas, on le retrouvera.
Loin de me rassurer, cette idée m'inquiétais bien davantage.
— Tu penses que tu peux m'aider à me relever ?
— Tu es sûre que c'est une bonne idée ? Tu ne devrais pas plutôt rester allongée ou au moins assise ? se soucia Neil.
— C'est que... j'ai un peu froid aux fesses, assise par terre, avouais-je.
Je vis mon oncle sourire avant de m'aider à me relever. Il me tenait fermement pour ne pas que je m'écroule.
— Ca va ?
— Oui. Ne t'inquiète pas, ça va.
Neil roula des yeux tout en ôtant sa veste de service.
— Ma nièce vient de se faire agresser sauvagement à la sortie de son travail, bien sûr que je m'inquiète.
Il me couvrit les épaules de sa veste.
— Tu vas avoir froid, dis-je tout en me pelotonnant dans la chaleur de la veste.
— J'en ai une autre dans la voiture. D'ailleurs, je vais te laisser quelques minutes, le temps que je prévienne une brigade pour venir inspecter les lieux.
— D'accord.
Il déposa un baiser sur mon front et tourna les talons.
— Neil, l'appelais-je.
Il se tourna vers moi.
— Oui ?
— Est-ce que tu veux bien prévenir Eden, s'il te plait ? demandais-je, désireuse de le tenir informé de ce qui m'étais arrivée.
— Bien sûr. Je vais appeler Christian. Je vais avoir besoin de son autorisation pour nous permettre de chercher des indices.
— Merci.
Neil s'éloigna vers sa voiture, tandis que Liam revenait vers moi en rangeant son portable dans la poche de son pantalon. Il s'arrêta à quelques centimètres de moi, une expression indéchiffrable sur son visage. Je me rendis alors compte qu'il m'avait sûrement entendu évoquer Eden.
— Comment tu te sens ?
Je haussais les épaules en grimaçant.
— Comme quelqu'un qui vient de passer à travers une vitre.
Il eut un petit sourire triste et mon coeur se serra pendant un court instant. Cela faisait longtemps que je ne lui avais pas parlé, depuis la dernière fois qu'il m'avait clairement fait comprendre qu'il ne pourrait pas être mon ami si je continuais de fréquenter Eden.
— Et toi ? Comment tu vas ? demandais-je en retour pour combler le silence qui venait de s'installer entre nous.
— Mieux que toi, c'est certain, répondit-il en m'adressant un sourire sincère.
Je le lui rendis avec plaisir avant de grimacer en sentant ma joue et ma lèvre me tirer.
— Merci, Liam. Encore une fois, tu as été là au bon moment.
— Je te l'ai dit, je serais toujours là pour toi si tu as besoin.
Je le regardais pendant quelques instants, sans répondre.
— Et il s'avère que ce soir, tu en avais cruellement besoin, reprit-il sérieusement, les yeux compatissant pour mon état.
— Je ne te le fais pas dire, approuvais-je. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans toi.
A vrai dire, je savais très bien que si Liam n'avait pas été là, Peter m'aurait achevé. Mon oncle m'aurait sûrement trouvé morte sur le trottoir, le coeur arraché, quelques instants après. Un frisson d'horreur me parcouru.
— Je ferais mieux de rentrer, dit-il alors.
J'aurais voulu le retenir, mais je savais que ce n'était pas une bonne idée. Il valait mieux, en effet, que Liam ne soit plus là quand Eden arriverait. Cela valait mieux pour les deux.
— D'accord, dis-je doucement. Merci encore, Liam.
— Y a pas de quoi. Rétablis-toi bien et...
Il s'arrêta net quand un crissement de pneus retentit au loin. Une voiture déboula de la rue et vint s'arrêter pile à côté de celle de Neil. Celui-ci émergea de l'habitacle en entendant le bruit, les sourcils froncés et son téléphone à l'oreille. Je
n'avais pas besoin d'attendre que le conducteur du bolide s'avance vers nous pour reconnaître Eden.
Je me tournais vers Liam pour lui dire au revoir, mais constatais qu'il était déjà parti. Eden ne me laissa pas le temps de m'appesantir sur le départ de Liam. Il me prit le visage entre ses mains avec douceur.
— Wendy...
Son regard grave et soucieux me contemplait attentivement, examinant silencieusement les marques que j'arborais, comme Liam et Neil avant lui. Sauf que lui avait de suite deviné qui était à l'origine de mes blessures.
— Peter, souffla-t-il entre ses dents.
Je ne pus que hocher la tête avant que Neil n'arrive à notre hauteur, observant Eden avec curiosité.
— Déjà là ?
Eden se tourna vers lui.
— J'étais tout près. Merci de m'avoir prévenu. Christian sera là d'ici quelques minutes.
— Très bien.
Des sirènes de police résonnèrent dans les rues et vinrent se garer près de celles de Neil et Eden. Je constatais que quelques habitants étaient sur la place et observaient la scène de loin, se questionnant sur la présence de tous ces policiers devant la librairie.
— Tu nous autorises à commencer l'inspection ? demanda Neil à Eden alors que ses collègues le rejoignaient.
— Bien sûr.
Mon oncle se tourna vers ses hommes.
— Je vais vous faire le topo, les gars, et ensuite on commencera à fouiller les lieux. Suivez-moi.
Neil s'éloigna avec ses collègues, nous laissant seuls, Eden et moi. Je lui jetais un regard interrogatif qu'il déchiffra de suite.
— Ne t'en fais pas, dit-il en baissant un peu la voix, Christian est dans son bureau, à ce moment même. Il a pris les devants. Il aura fini bien avant que ton oncle ne se décide à entrer.
Il me prit la main et la caressa doucement.
— Raconte-moi ce qui s'est passé.
Je m'exécutais en n'omettant aucun détail. Je le vis froncer les sourcils ou contracter les mâchoires quand je lui décrivais les sévisses que j'avais subi, mais il ne me coupa pas. Quand j'évoquais Liam, il resta impassible. Dès que j'eus terminé mon récit, il me caressa la joue qui avait été épargnée.
— Si tu savais comme je suis désolé, Wendy, murmura-t-il.
— Tu n'y es pour rien, Eden.
Il secoua la tête tout en se passant une main dans les cheveux.
— Bien sûr que si ! J'ai relâché ma vigilance trop tôt et il en a profité. Regarde ce qu'il t'a fait. Tu n'imagines pas combien ça me démange de me lancer à sa poursuite afin de le mettre en pièce pour avoir osé s'en prendre à toi de la sorte.
Les poils de ma nuque se hérissèrent. Je savais qu'il en était complètement capable.
— Eden, je vais bien, essayais-je de le rassurer.
— Ce n'est pas ce que j'appelle aller bien. Tu as des ecchymoses partout, tu trembles et tu as peut-être une commotion cérébrale. Tu vas bien, vraiment ?
Je soupirais en me mordant la lèvre, qui se remit à saigner. Effectivement, ce n'était pas la meilleure définition pour qualifier quelqu'un qui était au top de sa forme.
— Ça aurait pu être pire, dis-je. Il aurait pu faire davantage de dégâts.
Eden soupira.
— Wendy a raison, dit la voix de Christian derrière moi.
Il s'avança jusqu'à nous et me jeta un regard compatissant.
— Je suis sincèrement désolé, Wendy, pour ce qui s'est passé.
— Ne vous excusez pas, ce n'est de la faute de personne.
Mon regard bifurqua vers Eden qui émit un petit grognement de désaccord avant de se tourner vers Christian.
— Tu as trouvé des indices ?
— Pas vraiment. Mais il a mis le chaos dans mon bureau.
— A l'évidence, il cherchait quelque chose, non ? intervins-je.
Christian se tourna vers moi.
— C'est ce que j'ai cru, en effet. Mais j'ai tout passé au peigne fin et il n'y a rien qui manque. Je pense donc qu'il a simplement voulu attirer ton attention pour te tendre un piège et camoufler son geste en faisant croire à un cambriolage.
C'était bien son style de mettre au point une telle mise en scène.
— Il faut appeler Pénélope sur le champs, s'anima Eden. Elle devait nous prévenir si Peter quittait le clan et elle ne l'a pas fait !
— Calme toi, Eden, lui dit Christian.
— Facile à dire ! Wendy a bien failli mourir ce soir.
— Je sais, soupira Christian. Mais il doit forcément y avoir une explication. Je n'ai pas besoin de te rappeler que Peter sait se montrer fourbe et sournois. Il a sûrement tendu un piège à Pénélope et son clan.
— Ou alors il a réussi à la convaincre de l'aider, marmotta Eden entre ses dents serrées de colère.
Son père lui posa une main sur l'épaule.
— Dans tous les cas, on trouvera ce qui s'est passé.
Neil s'approcha de nous, au moment où les sirènes de l'ambulance retentissaient dans l'allée.
— Wendy, comment tu te sens ? Tu n'es pas fatiguée ?
— Un peu, mais ça va. Je t'assure, lui dis-je en souriant.
— Je te ramène dès que les ambulanciers auront fini de te soigner.
— Je peux m'en charger, si vous le voulez, proposa Eden. J'imagine que vous devez voir certaines choses avec Christian concernant le cambriolage.
Neil réfléchit quelques secondes.
— En effet. Merci Eden, je veux bien que tu t'occupes de ramener ma nièce, alors.
Il se tourna ensuite vers Christian.
— Navré pour ce qui est arrivé à votre commerce, Christian.
Celui-ci secoua la main.
— Ce n'est que du matériel, ce n'est rien. Le plus important, c'est que Wendy s'en soit sortie, malgré ses blessures.
Neil hocha la tête tout en me caressant le dos.
— Quelque soit le responsable, je peux te promettre qu'on le retrouvera, me dit-il.
De nouveau, l'angoisse que mon oncle finisse par mettre la main sur Peter et que celui-ci s'en prenne à lui me fit trembler comme une feuille.
— Je ne pense pas que ce soit chose aisée, intervint Christian en voyant mon expression soucieuse.
Mon oncle le regarda en fronçant les sourcils, suspicieux.
— Vous doutez de nos compétences, Christian ?
— Non, loin de là. Seulement, je ne pense pas que ce soit un habitant d'Anmore Cove qui ait fait ça.
— Ah oui ? Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Christian et lui s'éloignèrent, me laissant curieuse quant aux arguments que mon patron allait bien pouvoir fournir à mon oncle pour expliquer sa théorie. Je n'eus pas le temps de m'y intéresser davantage. Eden me poussa doucement vers l'ambulance qui venait de se garer. Un ambulancier s'approcha de nous.
— Bonsoir. Vous êtes bien Wendy, c'est ça ? demanda-t-il.
— Oui, c'est ça, répondis-je.
— Venez avec moi, je vais vous examiner et vous soigner.
Je jetais un regard en direction d'Eden, tandis que l'infirmier me guidait vers l'ambulance.
— Je reste avec toi, me chuchota-t-il derrière moi.
Je m'installais dans le camion, laissant l'ambulancier me regarder sous toutes les coutures afin de soigner mes blessures. Il retira les morceaux de verre qui s'étaient logé dans mes paumes et nettoya mes plaies. Eden resta effectivement près de moi, durant tout l'examen.
— Je pense que vous vous en remettrez d'ici quelques semaines, dit l'ambulancier en retirant ses gants. Vous avez subis de nombreux coups très violents. Par chance, vous n'avez rien de cassé et vous n'avez pas non plus de signe qui suggérerait une commotion cérébrale. Il faudra simplement du temps avant que les marques ne disparaissent complètement.
Il me palpa le cou et je tâchais de ne pas bouger malgré la douleur.
— Concernant votre cou, je pense que le mieux serait que vous portiez une minerve pendant quelques jours, histoire de ne pas trop forcer dessus. Vous aurez un peu de mal à parler normalement pendant quelques temps, mais ça reviendra, ne vous en faites pas. N'hésitez pas à prendre des boissons chaudes pour apaiser votre gorge.
Il me lâcha et plaça la minerve autour de mon cou. Ce n'était pas du tout agréable mais ce n'était pas vraiment le moment de protester.
— Vous risquez d'avoir très mal, les premiers jours, ce qui est normal. Tenez, ça vous permettra de passer une bonne nuit.
Il rempli un gobelet d'eau et me le tendit en même temps qu'un petit médicament bleu. Je l'avalais derechef.
— Vous pouvez rentrer, me dit-il avec un sourire chargé de gentillesse. N'oubliez pas de vous reposer.
— Merci beaucoup, dis-je en descendant du camion, aidée par Eden.
Tandis que l'ambulance repartait derrière nous, Eden me conduisit sur le trottoir où j'avais atterri quelques instants plus tôt, après être passée par la fenêtre avec fracas.
Il s'arrêta et me prit dans ses bras.
— Je ne le laisserais plus te faire du mal, Wendy. Je te promets que je m'occuperais de lui personnellement, me chuchota-t-il contre mes cheveux.
Son étreinte suffit à me faire oublier cette soirée mouvementée. Un sentiment de bien-être m'enveloppa toute entière et je fermais les yeux. Je ne ressentais plus la douleur, seulement une sensation de sécurité qui suffit à apaiser mes craintes. C'était comme si tout ce qui nous entourait n'existait plus. Le contre-coup arriva à ce moment-là, et je me sentis extrêmement fatiguée. Je profitais de la chaleur du corps d'Eden et commençais à me sentir partir, quand je le sentis s'écarter de moi. Je rouvris les yeux et vis mon oncle s'approcher de nous.
— L'ambulance est partie ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Eden. Je vais ramener Wendy. Elle a besoin de se reposer après ce qu'elle a subi.
— Tu as raison, approuva mon oncle.
Il m'embrassa le front.
— Vous avez trouvé quelque chose ? demandais-je, curieuse.
— Non. Pas encore. Mais je pense qu'on va rester une bonne partie de la nuit à ratisser le périmètre. On ne va pas abandonner comme ça.
— Comment espères-tu le trouver si tu n'as pas d'indice ? demandais-je, de nouveau anxieuse à l'idée que mon oncle traque un Waldren.
— Je finirais par en avoir, ne t'en fais pas. Après tout, on ne disparaît pas dans la nature comme ça.
Sauf quand on est un Waldren et qu'on s'appelle Peter.
— Je suis en tout cas rassuré que tu sois en vie, dit-il en me prenant tendrement dans ses bras.
— Moi aussi, dis-je en lui rendant son étreinte en faisant attention à ne pas trop bouger le cou qui était enserré dans la minerve.
Il lâcha un petit rire et s'écarta.
— Repose toi, maintenant. Tu en as besoin. Tu as vraiment une sale tête.
Je lui tirais la langue mais souris l'instant d'après en le voyant rire.
— Si vous en avez pour longtemps, Wendy pourrait peut-être dormir à la maison cette nuit, proposa alors Eden. Rose et Judy seront ravies de veiller sur elle et moi aussi, évidemment.
Même si sa proposition était touchante, je me demandais si c'était réellement une bonne idée, mais mon oncle fut plus rapide à intervenir.
— C'est une excellente idée ! Je préfère qu'elle ne soit pas toute seule cette nuit et je ne pourrais peut-être pas rentrer de suite.
Neil se tourna vers moi.
— Tu es d'accord, toi aussi ?
Mon regard passa de mon oncle à Eden avant de capituler. En y réfléchissant bien, je n'avais pas non plus très envie de passer ma nuit toute seule. Et me retrouver dans les bras réconfortants et protecteurs d'Eden n'était certainement pas pour me déplaire.
— Je pense que ce serait bien, oui, finis-je par dire.
— Parfait, alors. Merci, Eden. Prends bien soin d'elle, s'il te plait.
— Comptez sur moi, Neil.
Ils se serrèrent la main avant que mon oncle ne soit rappelé à l'intérieur par l'un de ses hommes.
Je suivis alors Eden jusqu'à sa voiture. Il m'aida à m'installer sur le siège passager avant de refermer la portière. Les lumières de la librairie étaient allumées et je pouvais clairement voir, grâce à la vitre cassée, l'équipe de mon oncle qui prenait en main l'inspection des lieux. Eden se glissa derrière le volant et démarra.
— J'espère que tu ne m'en veux pas, me dit-il alors qu'il quittait la place grouillante d'agitation.
Je lui souris, les yeux à demi-clos, complètement exténuée.
— Pas du tout, soufflais-je. Merci pour tout Eden. Je suis contente de passer la nuit avec toi...
Tandis que je fermais les yeux, incapables de les garder ouverts plus longtemps, je l'entendis émettre un petit rire.
— Je vais prendre soin de toi, Wendy, ne t'en fais pas.
Ce furent les dernières paroles que j'entendis avant de sombrer complètement.

P.S : 🌟 merci de cliquer sur la petite étoile en bas du chapitre si vous avez aimé 🌟

Anmore CoveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant