La semaine qui suivit fut plutôt calme en comparaison de la soirée bourrée d'émotions que j'avais passé chez Eden et sa famille. J'avais, d'ailleurs la sensation qu'elle avait duré beaucoup plus longtemps. Entre les découvertes sur les pouvoirs d'Eden, la rencontre avec Peter, qui s'était avéré être son frère et qu'il haïssait plus que tout au monde, les révélations sur le passé de Christian et sur sa rencontre avec Eden et Judy, j'avais eu mon quota d'émotions fortes pour l'année !
J'avais redouté le moment où Neil rentrerait à la maison. Je savais d'avance que j'allais être assaillie de questions en tout genre sur ma soirée improvisée chez Eden. Cela ne manqua pas d'arriver, mais d'une manière différente de ce que j'imaginais.
Eden n'avait pas insisté quand je lui avais demandé de s'éclipser avant que Neil n'arrive, une fois que nous avions terminé de ranger mes livres dans la nouvelle bibliothèque. J'allais être suffisamment mal à l'aise face aux questions que mon oncle allait me poser, il valait mieux qu'Eden ne soit pas dans les parages. Cela l'aurait amusé plus qu'autre chose.
Je l'avais également dissuadé de faire le guet devant ma maison. Christian avait eu un appel de Pénélope quand nous étions à la boutique de meuble. Elle le prévenait que son clan et elle venaient d'arriver en Russie et que Peter était toujours avec eux, comme convenu. Cette nouvelle avait réjouis toute la famille, et particulièrement moi, qui avait senti un poids énorme quitter ma poitrine. Peter était loin d'Anmore Cove et, qui plus est, était surveillé par tout un clan de Waldren. Il ne reviendrait pas de sitôt.
Même Eden finit par se détendre quand Christian lui assura que Pénélope n'était pas du genre à revenir sur sa parole. Il la connaissait depuis suffisamment longtemps pour avoir confiance en elle. Eden avait donc laissé tomber la garde rapprochée qu'il avait envisagé de mettre au point pour me protéger. C'était donc le coeur un peu plus léger que j'avais attendu mon oncle, seule à la maison.
J'avais profité de ce moment de répit pour analyser mes ressentis face à tout ce que j'avais appris jusqu'à présent.
Toute cette histoire avait beau être délirante, je l'avais accepté totalement. Je savais que je courais un risque évident en côtoyant aussi intimement des Waldrens. Mais je
savais également que j'étais désormais incapable de reprendre ma vie d'avant, quand j'étais encore ignorante de l'existence de ces créatures.
Je sentais que j'avais changé. Je n'étais plus la jeune fille que j'étais en arrivant. D'une manière ou d'une autre, je me sentais différente, même si cela ne faisait qu'en réalité que quelques mois que j'étais venue m'installer à Anmore Cove.
Neil arriva au moment où je mettais la table. J'avais préparé un gratin de pâtes, son plat préféré. La tête de mon oncle émergea dans l'encadrement de la cuisine.
— Ça sent rudement bon, ici !
Je lui souris, avec toujours une pointe d'appréhension.
— C'est prêt, justement, dis-je en allant récupérer le plat.
— Alors, tu t'es bien amusée ? me demanda-t-il en se lavant les mains, sans me regarder.
Je l'observais du coin de l'oeil, m'attendant à voir apparaitre la naissance d'un sourire, mais il resta impassible.
— Oui, c'était sympa.
— Tant mieux.
Il alla s'installer à table, comme si de rien n'était. Je fronçais les sourcils, ne comprenant pas à quoi il jouait. Ce n'était pas du tout dans ses habitudes de laisser passer une occasion de me cuisiner sur ma relation avec Eden. Je trouvais son silence
beaucoup plus flippant que ses innombrables questions.
— Mmm, fit-il en humant le plat que je venais de poser sur la table. Mon plat préféré ! Merci beaucoup.
— Je t'en prie.
Il commença à remplir nos assiettes tandis que je prenais place en face de lui, le regardant toujours avec méfiance. Il s'attaqua à son assiette et commença à me parler de sa journée, chose qu'il ne faisait généralement jamais, à moins que je ne l'interroge. Quand le silence revient entre nous et qu'il nous resservit, je le regardais avec incrédulité.
— Qu'est-ce qu'il y a ? me demanda-t-il alors en récupérant sa fourchette.
Je ne pouvais pas me taire plus longtemps.
— C'est tout ?
Son regard passa de moi à mon assiette.
— Tu en veux davantage ?
— Non, je ne te parle pas du repas.
— De quoi, alors ?
Il me fixa tout en mangeant et je me demandais s'il le faisait exprès ou s'il ne voyait vraiment pas de quoi je voulais parler.
— Tu n'as pas posé de questions sur la soirée d'hier. Tu n'as fait aucun commentaire ni sorti des blagues un peu lourdes pour m'embêter.
Je me penchais un peu vers lui et l'examinais attentivement.
— Serais-tu malade ?
Il lâcha un petit rire.
— Pas du tout. Je vais très bien.
— Alors, pourquoi tu ne dis rien ? répliquais-je, sans comprendre. Ça ne te ressemble absolument pas.
— Parce que je te laisse m'en parler, si tu en as envie.
Je restais interdite pendant quelques instants.
— Ce n'est pas mon tonton relou que j'ai en face de moi, ce n'est pas possible.
— Tu ne me crois pas ? demanda-t-il, surpris mais amusé par ma réflexion.
— Bien sur que non ! Il y a forcément une raison qui fait que tu te retiens de céder à la curiosité.
— Moi, curieux ?!
Je le dévisageais en levant un sourcil.
— J'ai simplement retenu la leçon de la dernière fois, dit-il en recommençant à manger. Tu devrais être contente.
Je récupérais ma fourchette, sans le quitter des yeux, toutefois.
— Mouais.
Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais qu'il y avait autre chose qu'il ne me disait pas. Durant le reste du repas, je tâchais de savoir ce qui aurait bien pu l'inciter à agir aussi différemment qu'à son habitude. Mais je ne tardais pas à avoir ma réponse, quand nos assiettes furent vides.
— Au fait, ta mère a appelé hier soir. Je l'ai prévenu que tu passais la nuit chez ton copain. Elle aimerait que tu la rappelles quand tu pourras.
J'avais lâché ma fourchette de surprise.
— Quoi ?!
— Tu connais ta mère, dit-il en soupirant. Elle veut que tu lui racontes ta soirée dans les moindres détails.
Au moment où je me disais qu'il était préférable pour elle de ne pas connaître la vérité sur la soirée que j'avais passé, je captais le regard furtif et presque gêné de mon oncle.
— C'est quoi ce regard ? demandais-je brusquement.
— Rien, rien.
Il s'empressa de récupérer son verre, tandis que je me demandais ce qui était en train de m'échapper depuis tout à l'heure.
Soudain, la vérité s'imposa à moi brutalement. Neil me jeta un bref coup d'oeil et mes suspicions se confirmèrent instantanément.
— Attends. Tu ne veux pas dire que...ma mère croit que j'ai...avec Eden ? bredouillais-je aussi choquée que confuse.
Le visage de Neil se teinta de rouge derrière son verre et je lâchais un hoquet de surprise.
— C'est pas vrai !
Je piquais un fard et m'empressais d'enfouir mon visage entre mes mains.
— On s'y attendait un peu, tu sais, dit mon oncle tandis que je désirais fortement me cacher dans un trou de souris pour ne jamais en ressortir. A ton âge, ce n'est pas trop étonnant.
J'étais, non seulement, affreusement gênée, mais également en colère. Alors que j'avais passé la soirée la plus anxiogène de mon existence, ma mère et mon oncle n'avaient rien trouvé de mieux que d'imaginer que je prenais du bon temps avec
Eden ! La chose aurait pu être ironique si elle n'était pas aussi gênante.
— Tu n'es pas obligée d'en parler, si tu n'en as pas envie. Les premières fois ne sont jamais très réussies...
Il fallait à tout prix que je mette un terme à cette discussion embarrassante et que je clarifie les choses.
Je relevais la tête sans toutefois regarder Neil dans les yeux.
— Mais il n'y a rien à raconter ! Il ne s'est absolument rien passé entre Eden et moi.
Neil me regarda avec des yeux ébahis.
— Ah bon ?
— Evidemment !
— Tu ne dis pas ça pour nous rassurer, au moins ? Non, parce que vraiment, tu es libre de...
— Je n'en reviens pas que vous ayez imaginé ce genre de chose !
Je sentais la colère et l'indignation me gagner de plus en plus. Je ne connaissais Eden que depuis quelques mois et ma famille imaginait déjà que j'en étais à ce stade dans ma relation avec lui.
Je me levais brusquement et commençais à débarrasser la table pour me calmer.
— Excuse moi, mais ce n'était pas prévu que tu passes la nuit chez ton copain, dit mon oncle dans mon dos. Alors on s'est dit que... peut-être... c'était arrivé.
Je me tournais vivement vers lui, les sourcils froncés de colère.
— C'est tout de même aberrant que ce soit la première pensée qui vous soit venue à l'esprit ! J'aurais cru que vous me connaissiez un peu mieux que ça.
— Donc, toi et Eden vous n'avez pas...
— Mais non, voyons !
Il leva les mains devant lui.
— D'accord, d'accord. Excuse moi.
Je poussais un profond soupir avant de me détourner pour faire la vaisselle. J'aurais presque préféré que Neil et ma mère sachent la vérité sur la soirée qui avait véritablement eu lieu. A choisir, je préférais leur avouer qu'Eden et sa famille étaient des Waldrens !
— Tu vas quand même appeler Rebbi ? demanda mon oncle derrière moi, d'un air penaud.
— Oh oui ! Et crois moi, je vais lui dire ce que je pense.
— Je n'en doute pas, rit-il.
Il se leva et débarrassa le reste de la table.
— Du coup, vous avez fait quoi d'intéressant hier soir ? demanda-t-il innocemment.
Sa question me prit au dépourvue et je lâchais l'assiette que j'étais en train de laver. Elle retomba au fond de l'évier rempli d'eau et je la récupérais comme si de rien n'était.
— Euh... on a regardé un film, marmonnais-je.
— Il y avait sa famille ?
— Oui. Christian et Rose étaient là, ainsi que Judy.
— Ça ne t'a pas stressé de les rencontrer tous d'un coup ? demanda-t-il en récupérant un torchon afin d'essuyer la vaisselle propre.
— Un peu, répondis-je en repensant au sourire malsain de Peter, dont il valait mieux pour mon oncle ne pas connaitre l'existence.
— Ils sont gentils ? continua-t-il sans voir mon trouble.
— Oui. Ils sont très... prévenants.
Ce qui était la stricte vérité, concernant Christian, Rose et Judy. La manière dont ils avaient tous veillés à me protéger de Peter en attestait.
— Ils vous ont chaperonnés toute la soirée ?
— Ils n'en ont pas eu besoin, répondis-je d'un ton un peu piquant. Ils nous font suffisamment confiance pour savoir que nous savons nous tenir. Et puis, dois-je te rappeler qu'Eden est adulte ?
Neil roula des yeux.
— Il n'est guère plus âgé que toi, non ?
— Il a vingt-deux ans.
Et quelques décennies de plus, pensais-je.
Neil arrêta un instant d'essuyer la vaisselle.
— J'ignorais qu'il était aussi âgé ! s'exclama-t-il.
— Il n'a que quatre ans de plus, ce n'est rien, rétorquais-je sans le regarder.
Je savais pertinemment que c'était un mensonge que je venais de lui servir. Physiquement, Eden avait bien vingt-deux ans, mais pas mentalement.
— Quand on a dix-huit ans, c'est beaucoup.
Je tournais mon regard vers lui, arrêtant de laver le verre que je tenais à la main.
— Je vais faire dix-neuf cet été. Et puis, ça change quoi ?
Neil paraissait soudain contrarié.
— Je ne sais pas. J'aurais préféré qu'il soit moins âgé, que vous ayez le même âge.
J'ouvrais de grands yeux.
— Mais, pourquoi ? Je ne vois vraiment pas où est le problème.
— Le problème c'est qu'il est plus âgé !
— Wahou ! Quel argument de taille. Je ne sais pas du tout quoi répondre à cette évidence, raillais-je.
Neil leva les yeux au ciel.
— Tu vois ce que je veux dire.
— Non. Justement, je ne vois pas.
— Et Liam ? me demanda-t-il soudain.
— Quoi Liam ? demandais-je, surprise par l'évocation de mon ancien ami de courte durée.
— Il ne te plaît pas ?
Je le dévisageais avec de grands yeux.
— Je rêve ou tu cherches à me caser avec le fils de ton ami ?
— Je dis juste qu'il est très gentil et qu'en plus, il a ton âge, lui.
— Mais qu'est-ce que tu as avec l'âge, à la fin ? soufflais-je, exaspérée. Je ne vais pas me mettre avec quelqu'un sous prétexte qu'il a mon âge ! Ça n'a pas de sens.
— Mais tu ne trouves pas qu'il est gentil ?
Je soupirais, excédée.
— Gentil ou pas, ce n'est pas la question. Je ne suis pas amoureuse de lui. J'aime Eden.
Un silence de plombs tomba dans la cuisine tandis que je prenais peu à peu conscience de l'aveu que je venais de faire à mon oncle. Lui aussi semblait tout aussi surpris que moi par ces paroles qui étaient sorties de mes lèvres.
— Je ne veux pas te vexer davantage, mais es-tu bien certaine de tes sentiments ? me demanda-t-il d'un ton plus doux mais sérieux.
Je retirais mes mains de l'eau savonneuse et les posais sur le rebord de l'évier.
— Je n'ai pas beaucoup d'expérience dans ce domaine, c'est vrai.
Mon oncle se racla légèrement la gorge et je soupirais.
— Bon, d'accord, je n'en ai pas du tout, rajoutais-je.
Je me tournais vers Neil, plongeant mes yeux dans les siens pour qu'il prenne toute la mesure de ce que je m'apprêtais à lui dire.
— Mais je sais ce que je ressens pour Eden. Et même si je n'ai jamais éprouvé ça pour personne, je sais que c'est un amour fort et sincère. Il n'y a pas de doute là-dessus.
Nous nous observâmes pendant quelques instants avant qu'il ne finisse par hocher la tête.
— D'accord.
Nous reprîmes notre tâche en silence avant qu'il ne le rompe.
— Je veux seulement que tu ne sois pas déçue. Tu l'as dit toi-même, c'est ta première expérience. Et, encore une fois, les premières fois ne sont pas forcément les meilleures.
Je lui adressais un petit sourire.
— Merci de t'inquiéter pour moi, Neil. Mais fais moi confiance, je sais ce que je fais. Je t'assure.
— Très bien. Mais il a intérêt à bien te traiter à ne pas te faire de mal. Sinon, il aura affaire à moi.
Il avait pris sa voix bourrue de flic.
— Rassure-toi. Eden est vraiment quelqu'un de bien.
Neil hocha la tête. Mais il y avait encore une chose que je devais clarifier avec lui.
— Je peux te demander quelque chose ?
— Dis moi.
— N'essaies plus de me caser avec le fils d'un de tes amis, s'il te plait, dis-je en grimaçant. C'est trop gênant.
Il s'esclaffa.
— Désolé. Mais ce petit est tellement adorable. Et il n'a pas eu une enfance évidente.
— Oui, je sais, dis-je en ressentant un pincement au coeur en revoyant le visage si souriant de Liam malgré les épreuves qu'il avait subi. Mais c'est un ami et rien de plus, ajoutais-je en chassant son image de mon esprit.
Neil n'avait pas besoin de savoir que ce n'était plus d'actualité puisque j'avais eu le malheur de m'enticher de celui qu'il croyait être l'agresseur de sa soeur et que, par conséquent, il avait choisi de garder ses distances.
— D'accord, alors.
Il plia le torchon avant de déposer un baiser sur mon crâne.
— Je crois que tu peux arrêter de laver ce verre. Il est propre.
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Anmore Cove
ParanormalA dix-huit ans, Wendy décide de partir vivre avec son oncle qui lui a trouvé un stage dans la librairie de sa ville, Anmore Cove. Encore marquée par l'abandon de son père quand elle avait six ans, la jeune fille voit dans ce changement l'échappatoir...
