Chapitre 36

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Je m'arrêtais un instant devant la porte menant à la chambre d'Eden, l'esprit encore en ébullition par tout ce que Christian m'avait raconté sur son passé. La main sur la poignée, je pris soudain conscience que je m'apprêtais à pénétrer dans le lieu intime d'Eden. La nervosité m'envahit, bien qu'une part de moi était curieuse de découvrir ce qui se cachait de l'autre côté. Je me demandais un instant si Eden était réellement d'accord pour que je pénètre dans son intimité sans son consentement. Après tout, l'invitation avait été donnée par Christian et non par le principal concerné. Mais je me sentais affreusement fatiguée, après tous les évènements qui s'étaient enchainés à une vitesse vertigineuse (ce dont je n'avais pas du tout l'habitude, à l'inverse des habitants de cette maison) et je rêvais de pouvoir clôturer cette journée en dormant dans un bon lit.
J'abaissais finalement la poignée, sans toutefois faire le moindre mouvement. Je laissais la porte s'ouvrir, me révélant une pièce spacieuse, aux mêmes tons que le reste de la maison. Le mur du fond, ainsi que celui qui faisait face au grand lit, étaient tous deux recouverts de baies vitrées ouvertes sur la forêt environnante. Le plafond au dessus du lit était en verre, comme dans le salon, donnant ainsi l'impression de dormir directement sous les étoiles. La lune brillante à travers le toit vitré baignait la chambre d'une atmosphère mystérieuse mais apaisante.
Je m'avançais prudemment dans cette grande pièce qui était imprégnée du parfum enivrant d'Eden, pour mon plus grand plaisir. La chambre toute entière était immaculée, comme si personne n'avait l'habitude de dormir là.
Je souris en repensant à l'intérieur de sa voiture impeccable et ne pus m'empêcher de me dire qu'Eden était véritablement un maniaque de la propreté. A moins que ce ne soit un des supers-pouvoirs des Waldrens, car la maison toute entière était dénuée de poussière et tout y était rangé avec un soin méticuleux.
Je regardais tout autour de moi, afin de déceler des éléments de vie. Un gros fauteuil à bascule, qui avait l'air d'être extrêmement confortable, était disposé à l'angle des baies vitrées. Sur la petite table qui trônait à côté, un ordinateur portable était fermé. J'imaginais alors Eden, assis à cette place, en train de m'envoyer des textos la fameuse nuit où j'avais eu du mal à me rendormir après l'annonce du mariage de ma mère. A moins qu'il n'ait été allongé sur le grand lit, contemplant le ciel étoilé qui s'ouvrait au dessus de lui tout en méditant sur sa longue vie passée.
Je balayais de nouveau la chambre du regard, reportant mon attention sur les autres meubles qui occupaient l'espace. Mon regard fut vite attiré par l'immense bibliothèque qui s'étirait le long du mur, à côté de la porte.
Je me dirigeais vers elle et plissais les yeux pour distinguer les titres des ouvrages dans la pénombre.
De nombreux romans étaient des classiques que j'affectionnais tout particulièrement et dont nous avions parlé le jour où j'avais mangé avec lui au restaurant pour la première fois.
Je ne pus résister à la tentation de feuilleter un des livres qui se trouvait devant moi. Mon choix se porta directement sur le bel exemplaire relié des Sonnets de Shakespeare. Les pages aux bords dorées étaient un peu usées avec le temps. Il l'avait
probablement lu de nombreuses fois, probablement lors de ses insomnies.
Je le feuilletais délicatement, m'arrêtant sur quelques passages. Je m'arrêtais sur un sonnet au hasard et mon coeur se serra automatiquement quand je lus les vers sous
mes yeux.

« Ces lèvres, que la main même de l'Amour a faites,
m'ont dans un murmure jeté ces mots : je hais,
à moi qui languissais près d'elle ; mais quand elle a vu
mon déplorable état,

Vite du fond de son coeur la compassion est venue
pour gronder cette langue qui, suave toujours,
était en train de prononcer un doux arrêt,
et lui en a fait changer la teneur.

Elle a modifié ce je hais par une conclusion qui l'a suivi comme un beau jour suit la nuit chassée, ainsi qu'un démon du ciel dans l'enfer.

« Je hais », avait-elle dit ; mais, reprenant ces mots à la haine, elle m'a sauvé la vie en ajoutant :
- Pas vous ! »

Anmore CoveOù les histoires vivent. Découvrez maintenant