Je m'en voulais d'avoir laissé partir Eden sans un mot. J'aurais dû le rassurer et lui montrer que je n'étais pas fâchée après lui.
En soupirant, je tournais les talons et découvris Christian qui se tenait debout dans l'embrasure de l'arche.
— Il n'en a pas pour très longtemps, rassure toi, me dit-il gentiment, voyant mon expression déconfite.
Je me forçais à lui adresser un petit sourire. Nous étions seuls dans la grande maison et un silence de plombs venait de tomber entre nous. Désireuse de le combler, je me risquais à lui poser quelques questions à propos d'Eden et son frère.
— J'imagine que vous connaissez bien Peter ?
Christian soupira doucement.
— Assez, oui. Je le connais suffisamment pour dire que c'est un dangereux Waldren. Mais ça, tu as dû t'en douter.
Le souvenir du sourire carnassier de Peter et de ses yeux scrutant les moindres faits et gestes des gens autour de lui me fit automatiquement frissonner. Il suffisait de le voir pour se rendre compte qu'il n'était pas un gentil et docile Waldren. Mais encore une fois, je ne pouvais m'empêcher de me dire qu'il n'était pas devenu comme cela d'un seul coup. Il avait forcément vécu quelque chose pour suivre un chemin si
sombre.
Comme s'il avait lu dans mes pensées, Christian devança mes éventuelles interrogations.
— Je sais que tu te poses de nombreuses questions suite à la révélation de Peter, reprit-il. Malheureusement, ce n'est pas à moi de te raconter ce qui s'est passé entre Eden et lui.
— Je comprends.
Je ne réussis pas à cacher ma déception, bien que j'étais préparée à recevoir un refus. Après tout, Eden ne m'aurait jamais laissé avec Christian s'il avait craint qu'il puisse me révéler quoique ce soit qu'il désirait garder secret.
— Ne t'en fais pas, il finira par te le dire, dit-il alors en me souriant. Eden ne parle jamais très facilement de sa famille.
— Sa famille ?
Christian hocha la tête tout en pinçant les lèvres, comme s'il en avait trop dit. Cependant, il n'était pas du genre à laisser échapper des informations qu'il n'avait pas le droit de révéler. Je le soupçonnais donc d'avoir fait exprès de me tendre cette
perche.
— Pour les humains, Eden et Judy ont été adoptés par Rose et moi quand ils étaient jeunes, Eden à quatorze ans, après avoir vécu toute son enfance dans un orphelinat et Judy, quelques temps après, après avoir perdu ses parents dans un
accident.
C'était effectivement ce qu'ils m'avaient, l'un et l'autre, raconté de leur passé.
— Mais tu te doutes, à présent, que la vérité est bien différente.
Il planta son regard dans le mien.
— Au risque de me tromper, je ne crois pas qu'Eden ait déjà évoqué son passé avec toi. Du moins, pas dans sa totalité.
Il attendait que je confirme ses dires.
— Il m'a simplement parlé de la fois où son gêne Waldren s'est réveillé, dis-je. Il n'était pas seul, apparemment.
— Il t'a dit qui l'accompagnait ?
Je secouais la tête, avant de me demander si cette personne mystérieuse dont Eden m'avait volontairement caché l'identité pouvait être son frère.
— Peter ? tentais-je prudemment, même si je savais déjà ce qu'il allait me répondre.
— Seul Eden pourra te le dire.
Je poussais un bref soupir, vaincue. Je ne comprenais pas pourquoi il m'incitait à poser des questions auxquelles il ne voulait pas me répondre. A part me laisser encore plus dans le vague, cela ne m'aidait pas du tout.
— Vous avez parlé de sa famille, soulignais-je. J'en déduis qu'il n'était pas seul avec son frère.
— C'est exact.
Comme il ne rajoutait rien de plus, je soupirais.
— Vous ne pouvez toujours rien me dire, c'est ça ?
Christian m'adressa un sourire compatissant.
— Je pourrais te le dire, si.
Je relevais les yeux, pleine d'espoir.
— Mais, encore une fois, ce n'est pas à moi à le faire. Eden est le mieux placé pour ça, tu ne crois pas ?
La pointe d'espoir qui s'était réveillée retomba comme un soufflé.
— S'il daigne le faire un jour, bougonnais-je à demi-voix.
Christian n'eut aucun mal à m'entendre.
— Il le fera, je te le garanti.
Je haussais les épaules, ne partageant pas sa conviction. Au vu des paroles sur lesquelles il m'avait laissé, il n'était pas décidé à m'en parler prochainement.
Christian s'approcha doucement de moi. De nouveau, quand il prit la parole, c'était comme s'il avait réussi à rentrer dans ma tête.
— Je comprends que tu sois sceptique, mais je peux t'assurer que tu n'as pas à douter. Eden t'en parlera le moment venu.
— Si vous le dites, répondis-je simplement.
Christian s'arrêta à quelques mètres de moi.
— Tu sais, je n'avais jamais vu Eden comme ça avant.
Je relevais les yeux vers lui.
— Comme quoi ?
— Comme il est avec toi.
Je détournais le regard, sentant mes joues s'empourprer.
— Ah.
— Pour toi, ce n'est peut-être pas grand-chose, enchaîna-t-il, et tu ne le vois probablement pas, mais moi qui le connait depuis très, très longtemps, je peux dire que c'est la première fois que je vois Eden agir comme il agit avec toi.
Il posa sa main sur mon épaule, m'obligeant à le regarder dans les yeux. Ses prunelles me regardaient avec douceur.
— C'est en ça que je suis persuadé que tu n'as pas à douter. Même si aujourd'hui, il lui est encore difficile de parler de certains sujets, il y viendra tôt ou tard. Mais ce n'est jamais facile de révéler à la personne que l'on aime le plus gros regret de toute notre vie.
Mon coeur cessa de battre pendant un bref instant, le temps que j'assimile le sens de ses paroles.
Ainsi, le passé qu'il avait avec son frère faisait partie des pires regrets de sa vie. Se sentait-il responsable de la manière dont Peter était devenu ? Avait-il fait quelque chose qui l'aurait rendu aussi mauvais ? Ou bien s'était-il passé quelque chose entre eux qui avait suffi à détruire leur relation à jamais ? Mais qu'est-ce qui aurait pu faire qu'ils en soient arrivé à ce stade de haine irréversible entre eux ?
— Eden t'a raconté comment nous nous étions rencontré ? demanda soudain la voix de Christian, interrompant les nombreuses questions qui s'étaient mises à envahir ma tête.
Je repensais à la discussion que j'avais eu avec Eden, il n'y avait pas si longtemps.
— Oui. Il m'a parlé du clan auquel vous apparteniez et ce qu'on vous avait demandé de faire sur les humains.
Christian se tenait, à présent, juste devant le mur détruit. Il le contemplait d'un air songeur.
— Mais... il ne m'a pas dit que ça, ajoutais-je en faisant référence à la révélation que Judy et Eden m'avait révélé sur Christian. Il m'a dit que c'était vous l'homme qui avait mené le combat contre les derniers Waldrens, le jour où ils ont créés la malédiction.
Christian ne sembla pas bouleversé. Il regardait toujours le mur défoncé comme s'il y voyait quelque chose d'autre, au-delà de la pierre.
— C'est vrai. J'ai condamné de nombreux innocents, ce jour-là.
— Vous ne pouviez pas prévoir que les Waldrens avaient décidé de sacrifier leur vie pour hanter la vôtre.
— En effet, je ne pouvais pas prévoir ce détail. Néanmoins, j'aurais pu éviter cette tragédie.
— Que voulez-vous dire ?
J'observais Christian qui ne m'avait pas adressé un seul regard depuis que la conversation avait dévié sur son passé. Il semblait dans un autre monde, qui n'appartenait qu'à sa mémoire.
— Ce soir-là, quand je les ai vu se rassembler alors que nous les encerclions, je savais qu'ils se préparaient à quelque chose. J'avais conscience de ce que signifiait la lune rousse, pour les Waldrens. Je savais qu'elle représentait leur moyen d'exprimer leur reconnaissance pour leurs pouvoirs.
Il venait de se pencher pour ramasser quelques unes des pierres qui jonchaient le sol.
— Je ne pouvais pas anticiper les conséquences de leur sacrifice, mais j'aurais pu épargner la vie des hommes qui m'avaient suivis. Il m'aurait suffi de les convaincre de retourner au camp. Malgré leur désir d'en finir une bonne fois pour toutes avec ces créatures, ils m'auraient écouté. Sauf que c'est mon propre désir que je n'ai pas réussi à faire taire. J'avais mes raisons pour vouloir la fin définitive de ces créatures des ténèbres.
Il enfonça sans effort les pierres qu'il avait ramassé dans le mur afin de le reconstituer. Tout en continuant sa tâche, il poursuivit son récit.
— Les Waldrens avaient réussi, quelques années auparavant, à capturer mon jeune frère en vu de le transformer en l'un des leurs. Sauf que la transformation n'a pas marché et il était en train d'agoniser. Ils l'ont finalement abandonné alors qu'il était à demi-mort et sont repartis en quête d'une autre proie. Je les avais suivi, avec quelques hommes, afin d'observer leurs agissements. J'avais réussi à concocter un baume qui
les empêchait de nous flairer et de nous repérer, ce qui nous a permis de nous approcher suffisamment près pour les épier. Puisque, tu l'auras deviné, les Waldrens ont un odorat surdéveloppé, envers les humains, mais aussi envers les autres Waldrens.
Christian remit la dernière pierre au mur et j'ouvrais de grands yeux, ignorant qu'il existait une solution pour ne pas se faire repérer par les Waldrens. Je pris alors conscience d'un détail à ce sujet qui suffit à me mettre extrêmement mal à l'aise.
— Mais alors, le jour où j'ai surpris votre conversation concernant Peter, le premier jour de mon stage..., commençais-je, rouge de honte.
Christian m'adressa un sourire rassurant.
— Nous ne savions pas que tu étais dans la pièce juste à côté, me dit-il presque à regrets.
Je fronçais les sourcils.
— Comment ça se fait ? demandais-je, incrédule.
— Tu n'as peut-être pas fait attention quand tu as ouvert le coffre dans mon bureau, me dit Christian, accentuant mon embarras, mais dedans, il y a un échantillon du baume. N'ayant jamais travaillé avec des humains avant toi, j'ai manqué de vigilance et je n'ai pas pensé qu'il allait être assez puissant pour étouffer ton odeur.
— Oh, soufflais-je. Alors, vous étiez réellement surpris de ma présence dans le local, ce jour-là ?
Christian hocha la tête.
— Et Eden encore plus, comme tu l'as constaté, dit-il.
Je comprenais mieux, désormais, pourquoi il avait été si brusque avec moi et désireux de savoir ce que j'avais entendu. Je me remémorais alors l'excuse que Judy m'avait sorti quand je lui avais avoué ma faute.
— Alors Judy m'a véritablement menti en me faisant croire qu'il était question d'une surprise de mariage pour des amis ! m'exclamais-je.
— Il nous fallait protéger notre secret, répondit simplement Christian avec un air désolé.
Je hochais la tête. Je ne leur en voulais pas, je comprenais parfaitement, à présent pourquoi Judy m'avait dirigé sur une fausse piste avec cette histoire de surprise.
— Pour en revenir à la première fois où j'ai utilisé ce baume avec les premiers Waldrens, reprit Christian en poursuivant son récit, j'ai attendu qu'ils s'éloignent pour sortir de ma cachette et retrouver mon frère qui se mourrait au fond du fossé où elles l'avaient jeté. Il était couvert de sang, et arborait une griffure importante au niveau de la poitrine. Elle était tellement profonde que je pouvais distinguer facilement son coeur en train de lutter pour continuer de battre. Je savais qu'il n'en avait plus pour très longtemps, que je ne pourrais pas le sauver, qu'il était trop tard. Je ne pouvais que lui répéter que ses souffrances allaient bientôt disparaître et qu'il serait en paix. C'est là qu'il m'a soufflé au creux de l'oreille cette phrase qui résonne encore en moi, après tous ces siècles.
Il marqua une courte pause avant de reprendre.
— Il m'a dit : 'Ne sois pas triste, mon frère. Sois fier de me voir mourir en tant qu'humain plutôt que vivre en tant que monstre.' »
Je frissonnais sous le poids que revêtait les dernières paroles de son défunt frère.
— Il n'y a pas un jour qui passe, depuis cette fameuse nuit, sans que je ne me répète cette phrase, dit-il avec un petit sourire nostalgique. Neuf cent ans et elle résonne toujours avec force dans mon esprit, comme si c'était hier qu'il me l'avait soufflé, comme s'il veillait à me la susurrer chaque jour pour que je me rende compte de la pire erreur de ma vie.
Je pris une profonde inspiration, attendant la suite de son histoire. Christian se tourna vers moi, les yeux plus brillants que tout à l'heure.
— J'aurais dû comprendre ce qu'il essayait de me dire par là. Peut-être que tout ceci ne serait jamais arrivé si j'avais saisi le sens de ses paroles. Mais la colère, la tristesse et le désespoir d'avoir perdu mon frère furent les seules motivations qui m'ont poussées à mettre mon plan à exécution.
» J'ai ramené mon frère au camp et l'ai enterré en lui faisant la promesse de le venger. J'ai ensuite passé de nombreuses années à chercher le point faible des Waldrens, celui qui me permettrait de les anéantir pour toujours. Je savais qu'il était
possible d'en venir à bout. Après tout, c'était des humains avant d'être des créatures, cela voulait dire qu'il y avait forcément une faille. J'ai fini par la trouver, au bout d'une cinquantaine d'années.
— Cinquante ans ? intervins-je, incrédule.
Christian eut un petit sourire en comprenant le sens caché de ma question.
— On parle du tout début de l'humanité. A l'époque, nous ne vieillissions pas aussi vite que les humains d'aujourd'hui. Les conditions étaient beaucoup plus favorables à une existence plus longue.
Je hochais la tête, comprenant ce qu'il voulait dire.
— Quand j'ai fini par trouver leur point faible, j'ai fait un premier test, continua-t-il. Avec quelques hommes, nous avons approché un de leur camp et avons attendu qu'un groupe parte en quête d'un humain à transformer. Nous les avons suivi et j'ai profité de la proximité que nous pouvions avoir grâce au baume pour lancer l'assaut.
» Les Waldrens se sont effondrés au sol, se tordant de douleur, ne comprenant pas ce qui était en train de leur arriver. Dès qu'ils furent complètement paralysés, mes hommes et moi sommes sortis de notre cachette et les avons observé jusqu'à ce qu'ils se désintègre entièrement. Ils étaient poussière, avant de devenir Waldrens, et ils sont
retournés à la poussière. La boucle était bouclée.
» A partir de là, j'ai passé le reste de ma vie humaine à traquer ces monstres par petit groupe et à les anéantir. Plus je les voyais tomber sous mes yeux, plus je reprenais espoir de réussir à les éradiquer complètement de la surface de la Terre. Je passais tellement de temps à les observer, que j'ai fini par les connaître aussi bien qu'eux-mêmes. J'ai essayé de comprendre ce qui les motivait, tout en veillant à ce qu'ils ne trouvent pas un moyen de résister à la seule manière que j'avais découvert pour les tuer. Jusqu'à cette fameuse nuit du sacrifice.
Christian s'arrêta et me jeta un bref coup d'oeil, comme pour vérifier que j'étais toujours attentive à ce qu'il me racontait. J'étais désireuse de connaître la suite de son récit, mais j'avais cependant une question qui me brûlait les lèvres.
— Quel est le moyen qui vous a permis de venir à bout des Waldrens ? demandais-je d'une voix tremblante.
Christian m'adressa un sourire énigmatique et je compris instantanément qu'il ne comptait pas répondre à ma question. Il se détourna et contempla le ciel étoilé à travers le plafond vitré du salon.
— Ma connaissance approfondie des Waldrens m'a permis de préparer mon plan d'attaque, dit-il d'une voix rêveuse, ignorant mon intervention. Je savais qu'ils étaient aussi fiers et orgueilleux que pouvait l'être l'humain. Pourtant, ma propre
réussite m'a aveuglé et je n'ai pas été suffisamment attentif à leur intelligence.
» Quand je les ai vu plonger la main dans leur poitrine pour en ressortir leur coeur, j'ai de suite compris que j'étais allé trop loin et que j'allais le payer. J'aurais dû me tuer moi-même plutôt que des les regarder nous condamner tous. J'aurais dû mourir en humain plutôt que prendre le risque de vivre comme eux. Mais je n'ai pas bougé. Quand la pluie de sang s'est finalement abattue sur mes hommes et moi et que je les
ai vu convulser de douleur un par un, je savais qu'il était trop tard. Ils avaient gagné.
Il poussa un profond soupir, les yeux toujours fixés sur les étoiles qui brillaient au-dessus de nos têtes. Les miens étaient toujours rivés sur son profil parfait.
— La première chose qui m'est venue à l'esprit quand je me suis réveillé, quelques heures après, ce fut la voix de mon frère me répétant cette fameuse phrase qu'il m'avait soufflé avant de mourir. 'Soit fier de me voir mourir en tant qu'humain plutôt que vivre en tant que monstre.' J'ai alors compris que j'avais lamentablement échoué et que je ne valais pas mieux que ces créatures que j'avais passé des années à traquer. Juste après, je prenais conscience de ma nouvelle existence.
» Le dégoût m'a saisi les entrailles et j'ai hurlé à m'en fendre l'âme. J'étais devenu ce que j'avais passé ma vie à répugner de tout mon être. J'avais promis à mon frère que j'allais venger sa mort, et au lieu de ça, je me retrouvais à être de la même espèce que ceux qui lui avaient pris la vie. Il n'y avait pas de mot assez fort pour décrire la haine que je ressentais pour moi-même.
» J'ai regardé tout autour de moi et la plupart de mes hommes échangeaient des regards d'effroi. Je savais qu'ils étaient dans le même état que moi, sauf qu'ils étaient devenus cette chose par ma seule et unique faute. C'était moi qui les avait incité à combattre à mes côtés. C'était moi qui les avait encouragé à embrasser cette guerre contre ces créatures malfaisantes qui nous avait pris des êtres chers.
» Ils se sont tournés vers moi et ont commencé à me hurler toute leur peur et leur injustice à la figure. Je les ai laissé faire, me disant que je le méritais amplement. Ils m'ont encerclés, exactement comme nous l'avions fait quelques instants auparavant avec les Waldrens qui n'étaient à présent qu'un tas de cendre. Ils se sont jetés sur moi et ont commencé à découvrir la force extraordinaire dont ils étaient dotés. Je ne tentais même pas de me défendre ou de me protéger, accueillant les coups que l'on me donnait comme un moyen de payer l'existence monstrueuse à laquelle je les avais tous condamnée. Mais ils ont vite compris que les coups ne servaient à rien. Ils avaient beau frapper de toutes les forces, ils ne réussissaient qu'à m'infliger de légères égratignures sur le corps. Ils ont finalement laissé tomber et mon ancien meilleur ami, Grant, m'a ordonné de quitter le camp. Il m'exilait et me sommait de ne jamais revenir. Après quoi ils ont disparus et m'ont laissé seul sur le champs de
bataille.
Il posa ses prunelles sur moi, qui n'avait pas bougé d'un cil. L'intensité de son regard gris me fit frissonner derechef.
— J'ai passé une grande partie de ma vie à errer tout en me familiarisant avec mes nouveaux pouvoirs, mais toujours en veillant à ne pas croiser le moindre humain. Je savais que je devais vivre avec ce que j'étais devenu, mais je me dégoûtais toujours autant. En renonçant à me mélanger au genre humain, je me punissais moi-même pour avoir bêtement sacrifié l'homme que j'avais été et que j'aurais pu rester si je
n'avais pas été aveuglé par la vengeance. J'aurais eu la sensation de les trahir, et de trahir mon frère par la même occasion, à cause du monstre que j'étais devenu, si j'avais décidé de les côtoyer.
J'observais les traits de son visage qui s'étaient détendus à mesure qu'il me racontait ce qu'il avait vécu. Je pouvais y déceler une sorte de rêverie amère, mêlée à un profond regret.
— Que s'est-il passé, ensuite ? demandais-je, fébrile.
Bien que je trouvais son histoire fascinante, je n'avais pas oublié qu'il avait commencé à me raconter tout cela dans le but de me révéler comment il avait connu Eden.
— Des siècles plus tard, répondit-il, j'ai été retrouvé par mon ancien meilleur ami, Grant. Je n'étais pourtant pas revenu, respectant sa décision de ne plus vouloir me voir dans notre camp. J'avais d'ailleurs entrepris de partir le plus loin possible de mon ancienne vie. Mais le hasard à voulu que Grant et moi nous nous retrouvions. Quand il m'a vu et reconnu, il m'a dit que j'avais tenu ma promesse pendant toutes ces années et qu'il n'en avait pas attendu moins de ma part.
» Je m'étais attendu à ce que sa colère soit toujours aussi vive à mon égard, mais je fus surpris de le voir afficher un immense sourire avant de me prendre dans ses bras. Il ne semblait plus du tout m'en vouloir pour ce qui s'était passé, alors que moi j'avais toujours du mal à me regarder en face et à accepter le Waldren que j'étais devenu. Lui semblait s'être parfaitement adapté à sa nouvelle condition.
» Je l'ai suivi jusqu'à la forteresse qu'il avait construite, des années auparavant. J'ai retrouvé de nombreux alliés d'autrefois, qui m'accueillirent tous les bras grands ouverts, pour mon plus grand étonnement. Grant avait décidé de repartir de zéro et beaucoup d'hommes avait décidé de le suivre, poussé par leur fidélité. Il faut dire que quand ils sont revenus au camp, après cette fameuse nuit où ils étaient devenus Waldrens, l'accueil du village ne fut pas celui qu'ils avaient espéré. Ils les ont rejeté vigoureusement mais avec énormément de tristesse. Ils leur ont dit que les Waldrens
et les humains n'avaient jamais pu cohabiter et ne le pourraient jamais. Qu'il valait mieux pour eux qu'ils construisent une nouvelle vie de leur côté en laissant les
humains vivre la leur librement. Grant n'a pas pu s'opposer à leur décision qu'il trouvait juste. Il aurait réagi de la même manière qu'eux si les rôles avaient été inversés. Il est donc parti et à entrepris de créer son propre clan.
» Tout en me racontant son histoire, je constatais que de nombreux visages m'étaient inconnus. Indubitablement, de nouveaux Waldrens avaient rejoins ses rangs et s'étaient greffés à son clan. Cela dit, je ne comprenais pas comment la chose était possible. Je m'étais arrangé pour ne croiser personne pendant de nombreuses années, si bien que je n'étais pas au fait de cette histoire de gêne qui se réveillait un beau jour chez quelques humains. C'est Grant qui m'apprit cet étrange phénomène.
» Il m'amena dans ses quartiers, là où il vivait la plupart du temps avec ses sept épouses. Ma surprise fut immense quand je découvris qu'elles étaient toutes humaines. Grant, percevant mon trouble, commença à m'expliquer qu'il n'avait
jamais envisagé de s'accoupler avec des humaines, mais sa beauté les attirait irrésistiblement à lui, et il n'avait pas pu résister très longtemps.
» Sa première épouse était tombée enceinte rapidement, mais elle mourut en mettant au monde un fils. Ce fut quand son fils atteignit l'âge de dix-huit ans que le gêne se réveilla. En plein repas, il s'était mis à se tordre de douleur. Grant n'eut pas besoin de réfléchir trop longtemps pour comprendre ce qui se passait. Il se revit, le soir du sacrifice, exactement dans le même état que son fils et c'est à ce moment-là qu'il prit conscience de ce qui était en train de se produire. Au bout de quelques heures, son fils était devenu un Waldren, comme son père.
Christian se déplaça dans la pièce, sans un bruit.
— Grant a commencé à se demander si tous ses enfants étaient condamnés à devenir des Waldrens, poursuivit-il en s'arrêtant devant la baie vitrée donnant sur le lac, un peu plus loin. Pourtant, il a rapidement constaté que ce n'était pas le cas. Certains restaient humains tandis que d'autres devenaient des Waldrens, du jour au lendemain. Je lui ai alors demandé si tous les nouveaux Waldrens qui vivaient avec lui étaient ses enfants. Il se mit à rire en me disant qu'il n'était pas aussi fertile que je semblais le penser. Il m'informa alors que les Waldrens qui se trouvaient avec lui étaient des porteurs du gêne qu'il avait rencontré par hasard. Il leur avait demandé comment ils étaient devenu Waldren et la plupart lui avait répondu qu'ils n'avaient rien vu venir. Grant s'est alors intéressé à leur famille, leur demandant si leur père ou leur mère était particulier et possédait des pouvoirs. Les nouveaux Waldrens ne purent pas tous répondre à cette question car la plupart étaient des bâtards. Grant fini cependant par être certain que le gêne touchait uniquement les enfants ayant pour parent un Waldren. C'est là que je pris conscience qu'il y en avait davantage que ce que je croyais. Si moi j'avais passé des années à vivre en ermite, ce n'était pas le cas de la plupart des hommes qui avaient été transformés en même temps que moi. Eux avaient choisi de vivre pleinement leur nouvelle vie et de profiter de leur nouvelle condition. Ainsi, de nombreux enfants illégitimes avaient pu voir le jour sans que leur géniteur ne soit tenu au courant.
» Cette information fut un coup de massue pour moi. Je me rendais soudain compte que la malédiction que les Waldrens nous avait jeté s'étendait également à nos futurs descendants. Ainsi, j'avais cru, à tort, que les seuls Waldrens restants étaient ceux qui avaient subi le sacrifice des créatures. Cette idée m'avait souvent rassuré dans mon malheur puisqu'elle signifiait que jamais les Waldrens ne
pouvaient reprendre le contrôle de la Terre. Or, j'avais la preuve que je m'étais trompé et qu'il était fort possible qu'ils parviennent à grossir leur nombre de façon considérable. Pour autant, je constatais que Grant ne partageait pas mon inquiétude.
» Il m'incita à le suivre vers une sorte de donjon sombre où l'odeur de sang et de cadavre en décomposition était étouffante. Il s'arrêta devant une porte fermée et m'enjoignit à regarder à travers les barreaux de la petite ouverture. C'est là que j'ai compris ce que Grant avait en tête. Il cherchait le moyen de transformer des humains en Waldren.
Christian soupira, comme s'il revivait nettement les évènements qu'il était en train de me raconter. Un énième frisson me parcouru de la tête aux pieds, même si je connaissais déjà cette partie de l'histoire. Mais c'était autre chose de l'entendre de la bouche de Christian.
— Voyant mon expression effaré, Grant s'est senti obligé de m'expliquer ce qui l'avait poussé à envisager la chose. Il entreprit de me raconter que durant de nombreuses années, quand il cherchait à s'accepter comme un Waldren, il avait
assisté à des choses atroces que les humains avaient commis envers leur propre espèce.
» Grant était parti en quête d'un endroit où bâtir une forteresse pour sa nouvelle grande famille. C'est lors de son périple, qu'il découvrit que dans un village, en particulier, les hommes pensaient être bénis des dieux pour chaque correction commise envers leur famille. La violence faisait partie intégrante de leur vie, la brutalité et les agressions envers les femmes et les enfants étaient monnaie courante
pour ces hommes. Ils pensaient que si les femmes et les enfants n'obéissaient pas aux hommes, ces derniers étaient en droit de les corriger, afin de montrer leur autorité et
leur puissance.
» En voyant tout ça, Grant a cherché un moyen de sauver ces pauvres individus vulnérables qui subissaient ces atrocités. A plusieurs reprises il a tenté de les faire fuir, mais ils ne l'ont pas écouté. Ils étaient certains que s'ils subissaient ces horreurs, c'était parce qu'ils l'avaient mérité. Ils lui répétaient qu'en acceptant leur punition, ils honoraient les dieux et aidaient les hommes à recevoir des bénédictions divines dans
leur vie future. Leur devoir était de se soumettre à la volonté des dieux et à accepter humblement les châtiments qui leur étaient destiné. Grant n'a pas pu en supporter davantage.
» Une nuit, alors que les hommes se trouvaient au temple pour recevoir la bénédiction des dieux après avoir brûlé vif une femme qui avait refusé de se soumettre à son mari, Grant s'est introduit dans le temple sacré et à appliquer sa propre sentence envers ces barbares. Il lui a suffit d'une nuit pour massacrer tous les hommes du village, soit deux cent quarante âmes. Quand il est ressorti du temple, au petit matin, les femmes et les enfants l'attendaient tous à la sortie. Il leur a enjoint de commencer une nouvelle vie, loin de ces croyances erronées et malsaines. Certaines ont quittées le village, bien décidé à entamer une nouvelle vie, tandis que d'autres ont décidé de rester avec Grant, voyant en lui leur sauveur et leur libérateur. Il s'est alors promis, en voyant les visages reconnaissants de toutes ces victimes, qu'il se servirait de sa nouvelle nature de Waldren pour réparer les injustices des Hommes et venger ceux qui souffraient par leur faute. Afin de marquer la fin de ces atrocités, Grant
décida de bâtir sa forteresse sur l'ancien village barbare.
» Ce jour-là, quand il révéla pour la première fois qu'il était un Waldren à des humains, personne ne sembla apeuré. Au contraire, même. La plupart se mirent à penser que les Waldrens devaient être des anges gardiens et beaucoup déplorèrent de ne pas être des Waldrens à leur tour. C'est à ce moment là que l'idée des transformations a germé dans l'esprit de Grant. Par la suite, il s'est mis en quête de capturer des humains qui avaient décidé d'en finir pour leur offrir une potentielle seconde vie. Malheureusement, quand il eut fini de me raconter cette sombre histoire, il m'avoua aussi qu'il n'avait toujours pas trouvé le moyen d'opérer des transformations sur les humains.
» Je savais déjà ce qu'il allait me demander. Il s'était souvenu que j'avais appris énormément de choses sur les Waldrens quand j'avais planifié ma vengeance sur eux. Il se rappelait clairement que j'avais trouvé le moyen de créer un baume qui
permettait de ne pas se faire repérer par les Waldrens mais aussi et surtout, le moyen de les anéantir. Si j'étais parvenu à de telles prouesses, il ne doutait pas que j'allais réussir à trouver le moyen d'effectuer des transformations.
Christian se tut pendant de longues minutes, me tenant en haleine dans ce récit de sa vie qui me fascinait tout en m'effrayant un peu.
— Et vous avez accepté, dis-je alors.
Il tourna ses yeux vers moi, comme s'il avait oublié ma présence, puis me sourit.
— Pas tout de suite, répondit-il finalement. Je lui ai demandé du temps pour prendre ma décision. Je trouvais la décision de Grant admirable et pleine de courage, mais je devais savoir si j'étais prêt à faire ce genre de choses. J'allais, de toute évidence, être amené à charcuter des corps humains pour essayer de les faire devenir le monstre que j'étais devenu par obligation. Ce n'était pas une décision que je
pouvais prendre à la légère.
Il s'arrêta de nouveau.
— Comment a réagi Grant ? demandais-je d'une petite voix.
— Il a compris, soupira-t-il. Il avait bien vu que je n'étais pas encore totalement en phase avec ma nouvelle nature, aussi, il m'a proposé de prendre le temps nécessaire pour m'aider à m'adapter à ma nouvelle vie, tout en réfléchissant à sa proposition.
— Vous êtes donc resté à la forteresse.
Christian hocha la tête.
— Et vous avez fini par accepter de transformer des humains.
— Pour être honnête, le soir même je savais que j'allais accepter sa proposition. Mais je devais d'abord apprendre à m'accepter moi-même avant d'essayer de transformer les autres. L'idée que m'avait dépeint Grant d'un Waldren protecteur des opprimés m'a permis de le faire. Grâce à lui, je pouvais voir mes pouvoirs et mes capacités hors normes comme des avantages pour faire le bien et rétablir la justice.
J'avais passé des siècles à errer en me disant que j'étais condamné à m'isoler de tout et de tout le monde parce que j'étais devenu un monstre, et voilà que j'avais l'occasion de faire quelque chose de bien pour les autres malgré ma condition. Désormais, je pouvais m'accepter et me regarder dans un miroir sans avoir à rougir de ce que j'étais parce que je savais que le combat que j'avais décidé de mener était
juste et honorable.
Je sentis l'émotion nouer ma gorge devant les yeux brillants de Christian qui s'étaient de nouveau mis à contempler les étoiles à travers le plafond de verre, comme s'il remerciait encore le ciel pour cette opportunité qu'on lui avait accordé ce jour-là.
— Après ça, j'ai commencé à me donner corps et âme à la tâche qui m'était confiée. Inutile de te dire que les premiers tests furent loin d'être concluants. De nombreux humains ne survivaient pas. J'ai essayé de ne pas m'en vouloir, me disant
que ceux que j'avais sélectionné étaient des personnes complètement désespérées qui ne désiraient pas vivre. Je m'efforçais donc de ne pas écouter la voix de la culpabilité
qui s'éveillait en moi quand mon cobaye poussait son dernier souffle de vie sur la table d'opération. Je n'avais pas vraiment le temps de m'appesantir sur les vies que je prenais, cela dit. Un cobaye en remplaçait aussitôt un autre et je réitérais mes
expériences, concentré sur ma tâche. Pour tenir, je me répétais que c'était un mal pour un futur bien pour de nombreux d'humains.
Il se massa lentement la nuque. Je me représentais sans mal cet homme impassible, penché sur une table d'opération couverte du sang de milliers de victimes, cherchant
inlassablement le moyen de les extraire de leur condition de simple humain, quand une question s'imposa dans mon esprit.
— Il y a quelque chose que je ne comprends pas bien, dis-je en fronçant les sourcils. Pourquoi ne pas avoir effectué des transformations sur des humains mauvais plutôt que sur des humains qui ne voulaient plus vivre ? demandais-je alors,
incrédule.
Christian eut un regard triste.
— Pour une raison évidente : il n'était pas question de créer des Waldrens sanguinaires. Si nous avions effectué les transformations sur des humains qui avaient l'habitude de faire le mal, nul doute qu'ils se seraient servi de leurs pouvoirs pour faire encore plus de dégâts. Or, ce n'était pas le but que nous recherchions, bien au contraire.
— Oui, je comprends.
En effet, créer des Waldrens à l'image de Peter aurait signé la fin définitive de l'espèce humaine, cela ne faisait aucun doute. Une part de moi comprenait le désir de Grant et de Christian de vouloir offrir une meilleure vie à ces pauvres humains désespérés. Mais une autre partie de moi trouvait
tout de même leur décision déplacée. Après tout, ils s'étaient octroyé le droit de décider pour quelqu'un s'il devait vivre en tant que Waldren ou mourir en tant qu'humain. S'ils avaient le désir de s'ôter la vie en tant qu'humain, je ne voyais pas trop comment le fait de se réveiller en créature immortel dotée de pouvoirs surnaturels pouvait changer leur mal-être psychologique.
— J'ai épluché les rares ouvrages anciens qui parlaient des Waldrens, ceux qui se trouvent à présent dans la librairie, précisa Christian, me ramenant à l'instant présent. Mais je ne trouvais toujours pas le moyen de m'acquitter de ma tâche. J'étais sur le point d'abandonner et de dire à Grant qu'il fallait arrêter là le massacre, quand la réponse m'est apparue avec une telle évidence que je me suis demandé comment j'avais fait pour passer à côté.
» Je me suis souvenu de la manière dont les Waldrens s'y prenaient pour transformé les humains en l'un des leurs, à l'époque. Je les avais observé une fois, dans le secret, lors de leur rituel de transformation, juste après avoir perdu mon frère. Leurs gestes, qui étaient d'une minutie absolue, presque sacrée, me revinrent en mémoire avec force. J'ignorais pourquoi mon cerveau avait occulté ce détail jusqu'à ce jour, mais c'est à ce moment-là que j'ai décidé de tenter une dernière fois de transformer un humain en Waldren. Si ça ne marchait pas, j'étais prêt à quitter le clan
de Grant pour oeuvrer seul. Je savais que lui ne laisserait pas tomber et qu'il était prêt à tout. Mais moi, je refusais de continuer à participer à un tel massacre. J'ai donc reproduit le même rituel des Waldrens, veillant à être le plus précis dans mes gestes, comme je les avais vu faire.
Je sentis un courant d'air froid me glacer l'échine.
— L'humain a hurlé à la mort et s'est secoué dans tous les sens, si bien que j'ai du le maintenir fermement sur la table le temps que ses convulsions passent. Quelques heures après, il était devenu Waldren. J'avais réussi.
J'étouffais un petit cri de surprise avant de me couvrir la bouche.
— Je te passe les détails des années qui ont suivi. Je pense que tu ne m'en voudras pas, me dit-il avec un petit sourire.
Je ne tenais pas spécialement à avoir les détails de ce qu'il fabriquait dans son cachot avec les humains qu'on lui ramenait, en effet.
— J'ai rencontré Eden quelques temps après cet évènement. Il m'a trouvé alors que j'étais en train de traquer un coeur pur pour le rituel des transformés, dont Eden t'a déjà parlé.
Je hochais la tête. J'étais probablement moi-même le coeur pur que son frère convoitait, on pouvait difficilement oublier ce détail.
— Il m'a posé de nombreuses questions auxquelles j'ai répondu tout en le ramenant avec moi jusqu'à la forteresse. Je sentais pourtant qu'il avait une profonde colère en lui, ainsi qu'un dégoût que je ne connaissais que trop bien pour l'avoir moi-même ressenti les premiers temps de mon existence en tant que Waldren. Il paraissait réellement souffrir de son état et j'ai été touché par ce jeune homme qui me faisait étrangement penser au frère que j'avais perdu.
» Grant a accepté qu'il reste et il est rapidement devenu mon assistant dans les processus de transformation. Il m'a regardé faire avec une telle attention que je me suis demandé si ce n'était pas ça qu'il cherchait depuis le début. Pris de doute, je l'ai alors interrogé sur sa famille, sur comment son Waldren s'était réveillé, à quel moment particulier. Eden a longtemps hésité avant de m'en parler mais il a fini par le
faire. J'ai ainsi pu comprendre beaucoup de choses sur lui, notamment ce dégoût intense qu'il vouait envers lui-même et cette colère refoulée depuis si longtemps qui ne demandait qu'à sortir une bonne fois pour toute. En l'entendant parler, les mots de mon frère résonnèrent avec force dans ma tête et je ne pouvais m'empêcher de voir son visage à la place de celui d'Eden, me rendant compte qu'ils avaient beaucoup de point commun sur leur manière de voir les choses.
» Je me suis rapidement attaché à lui, le voyant comme mon fils, tandis que lui me voyait comme la figure paternelle qui lui avait toujours manqué.
Je décidais de conserver précieusement ce détail que Christian venait de lâcher, sciemment ou non, concernant le père d'Eden.
— Par la suite, il s'est, lui aussi, investi dans notre mission et à commencer à ramener des âmes détruites qui n'espéraient qu'une nouvelle vie. Je voyais bien que prendre parti à cette oeuvre l'aidait, tout comme moi, à s'accepter davantage. Il avait enfin trouver un but à sa vie. Il a également contribué à traquer les coeurs purs pour les nouveaux transformés.
— C'est de cette manière qu'il a trouvé Judy, intervins-je dans un murmure.
— C'est exact. Il t'a probablement raconté ses ressentis quand il l'a trouvé, sans, toutefois, te révéler ce qui s'était réellement passé. Je ne peux, malheureusement, pas plus te donner de détail à ce sujet. Tout comme Eden, il appartient à Judy de t'en parler ou non. Cependant, quand elle s'est réveillée et qu'elle s'est mise à remercier Eden à chaudes larmes de l'avoir sauvé, j'ai su qu'il ne resterait pas toute sa vie aux côtés de Grant. Je me suis alors rendu compte que moi non plus, je ne désirais pas faire ça le restant de ma vie. J'avais eu besoin de ça pour m'accepter, mais maintenant que c'était fait, je ne voyais plus l'intérêt de continuer à transformer des humains en Waldren. Je ne voulais pas que ma vie se résume à ça. J'avais curieusement envie de vivre une vie normale.
Il lâcha un petit rire ironique comme si la normalité n'était pas dans le vocabulaire des Waldrens.
— C'est à ce moment là qu'Eden est parti ? demandais-je, me rappelant qu'il m'avait avoué qu'il était parti de lui-même du clan dans lequel il était resté pendant longtemps.
— Pas vraiment. En vérité, il s'est passé un événement qui l'a plus ou moins forcé à quitter le clan.
— Comment ça ?
Je sentis l'inquiétude me gagner. Christian glissa les mains dans ses poches, dans un geste décontracté qui n'allait pas du tout avec l'histoire qu'il me racontait.
— Un jour, un homme est venu dans la forteresse. Ce n'était pas un Waldren, mais véritablement un humain. Je me rappelle m'être dit que seul un fou pouvait se rendre dans le repère de centaines de Waldrens, sans risquer de se faire prendre pour cible. Pourtant, cet homme dégageait une assurance déconcertante et ne semblait pas le moins du monde apeuré de se retrouver entouré par toutes ces créatures surpuissantes.
» Il a demandé à Grant de bien vouloir le transformer en l'un des leurs. Sa requête les à tous déstabilisé, au point que la plupart de ceux qui se trouvaient là n'ont pas pu se retenir de rire. L'homme les a ignoré et à continué de fixer Grant, réitérant sa demande. Il désirait ardemment devenir un Waldren.
» Si Grant semblait saluer le courage de cet étrange humain, certains étaient plus que dubitatifs face à son audace. Quand je suis entré dans la salle où ils se tenaient tous, j'ai de suite compris ce qui se passait. Leur ressemblance n'était pas si flagrante que ça, mais Eden m'avait suffisamment parlé de lui pour que je sois en mesure de le reconnaitre d'un simple coup d'oeil.
Je me figeais d'horreur.
— C'était Peter ?
Christian acquiesça d'un hochement de tête tout en pinçant les lèvres. Je pouvais imaginer sans mal le petit sourire de Peter devant l'assemblée des Waldrens en leur demandant de faire de lui un monstre.
— J'ai essayé de mettre Grant en garde sur cet individu, sans toutefois lui révéler qu'il s'agissait du frère d'Eden, car il m'avait expressément demandé de garder le secret. A l'époque, il se sentait toujours honteux de partager le même sang que lui, ce qui était parfaitement compréhensible, au demeurant. Mais Grant n'a pas voulu m'écouter. Il s'est tourné vers Peter et lui a demandé pourquoi il désirait devenir un
Waldren. Celui-ci à souri et lui a dit que depuis toujours, il ne se voyait pas comme un humain à part entière. Il avait beau ne pas avoir le gêne en lui, il savait qu'une part de lui était un Waldren. Cette révélation aurait dû mettre la puce à l'oreille de Grant, mais il n'y prêta pas autant d'attention qu'il aurait dû. Au lieu de ça, il était prêt à accepter de transformer Peter, ne voyant par là que le moyen de grossir les rangs de son clan.
J'ouvrais de grands yeux de stupeur.
— C'est de cette façon qu'il est devenu un Waldren ? soufflais-je.
Christian hocha la tête.
— Finalement, l'arrivée de Peter nous a permis de nous rendre compte, à Eden, Judy et moi-même, que c'était le bon moment pour quitter le clan de Grant et partir vivre notre propre vie.
J'expulsais l'air de mes poumons, complètement sonnée par tout ce que Christian venait de me raconter. Les éléments de son histoire tournaient dans ma tête sous forme d'images, me donnant l'impression que tout cela n'était qu'un rêve. J'avais l'étrange sensation de sortir d'un cycle rapide dans une machine à laver. Je me sentais véritablement lessivée et une profonde fatigue me tomba dessus d'un seul coup.
Christian me jeta un regard compatissant.
— Tu connais une bonne partie de mon histoire et de celle d'Eden. Le reste, il est préférable que ce soit lui qui te l'apprenne.
J'acquiesçais machinalement, incapable de parler.
— J'espère que je ne t'ai pas heurté.
— Non, non. Je vais très bien. Tout va bien.
Christian esquissa un sourire. Je devais afficher une expression qui ne correspondait pas du tout à ce que je venais d'affirmer.
— Tu devrais aller attendre Eden dans sa chambre, au bout du couloir. Il ne devrait pas tarder.
De nouveau, j'abdiquais de manière automatique avant que mes jambes ne me portent vers le couloir. Dans une autre circonstance, je me serais probablement sentie gênée à l'idée de me rendre dans la chambre d'Eden. Mais je me trouvais dans un état second, incapable de ressentir la moindre émotion.
Au moment où j'arrivais au niveau de l'arche, Christian m'interpella.
— Wendy ?
Je me tournais vers lui, l'esprit encore embrumé par tout ce que je venais d'apprendre. Il allait me falloir un certain temps avant de digérer toutes ces informations.
— Je ne peux pas te parler en détail de la relation entre Peter et Eden, je l'ai promis à ce dernier. Mais l'histoire de Caïn et Abel est plutôt représentative de leur propre relation.
Je penchais la tête sur le côté, dubitative.
— Vous voulez parler des deux frères dont on parle dans la bible ? demandais-je.
— Dans la Genèse, oui. Si tu connais leur histoire, tu peux comprendre beaucoup de choses.
Je hochais la tête, vaguement consciente de ce qu'il était en train de me dire.
— D'accord.
Je me détournais et quittais la pièce, curieuse de connaître les similitudes entre le passé d'Eden et Peter et la Genèse de l'humanité.
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étaient jeunes, Eden à quatorze ans, après avoir vécu toute son enfance dans un
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Anmore Cove
ÜbernatürlichesA dix-huit ans, Wendy décide de partir vivre avec son oncle qui lui a trouvé un stage dans la librairie de sa ville, Anmore Cove. Encore marquée par l'abandon de son père quand elle avait six ans, la jeune fille voit dans ce changement l'échappatoir...
