Nous restâmes quelques minutes, Eden et moi, à nous fixer sans rien dire. J'étais toujours choquée par ce que je venais de découvrir et je ne savais pas du tout comment amener toutes les questions qui me tournaient dans la tête.
Eden semblait totalement déconfit. Il ne s'attendait sûrement pas à ce que je découvre cette vérité qu'il avait tenté de me cacher depuis le début.
Au bout de quelques longues minutes à nous dévisager, Eden finit par rompre le silence.
— Je n'ai pas besoin de te demander si tu as deviné qui était la femme du portrait, dit-il d'un ton calme, d'où dénotait une certaine tristesse, malgré tout.
Je réussis à délier ma langue et à articuler la vérité qui ne me quittait pas.
— Elena est... ta mère.
J'avais chuchoté ces quelques mots, mais Eden les avait parfaitement entendu. Il pinça les lèvres mais hocha la tête pour me donner confirmation.
— Oui. Enfin, elle ne se souvient plus de qui elle est alors par moment, je doute qu'elle sache encore que je suis son fils. Mais c'est bien ma mère, oui.
Il fit quelques pas dans la pièce tandis que je reposais mes yeux sur le portrait de cette femme souriante qui avait disparu.
— Que lui est-il arrivée ? demandais-je en relevant les yeux vers Eden.
Il récupéra la bible ouverte que j'avais posé sur le lit et parcouru des yeux le passage sur Caïn et Abel avant de la refermer.
— C'est une longue histoire, dit-il enfin.
— J'ai tout mon temps.
Mon ton ferme m'étonna moi-même, mais je soutins le regard d'Eden qui me dévisageait intensément, comme s'il réfléchissait encore à la possibilité de me dévoiler ou non ce secret. Il finit par s'assoir à côté de moi, d'un air las.
— Je vais tout te raconter.
Il récupéra le portrait que je tenais encore à la main et le contempla longuement.
— Comme tu t'en doutes, mon père était un Waldren, dit-il sans lever les yeux du visage de sa mère. En vérité, il est le descendant d'un des hommes qui a combattu les toutes premières créatures aux côtés de Christian. Mais, à son inverse, il n'est pas devenu un bon exemple de Waldren. Il était dur, cruel et sanguinaire.
Je décidais de le laisser poursuivre, sans le couper.
— Il a rencontré ma mère quelques décennies plus tard, elle avait à peine dix-sept ans, poursuivit-il. Elle est de suite tombée amoureuse de lui, même s'il lui avait dit ce qu'il était. Elle n'en a pas été effrayée et a acceptée de l'épouser. Seulement un an après leur mariage, Peter était né. Ils étaient ravis, évidemment, mais mon père fut particulièrement comblé d'avoir un fils.
Il se tourna vers moi, le regard sombre.
— Il désirait élever Peter comme un Waldren, plutôt que comme un humain.
J'écarquillais les yeux, comprenant mieux l'obsession de Peter pour devenir lui-même cette créature immortelle.
— Je suis né quatre ans après Peter, reprit-il. Ma mère fut de nouveau ravie d'accueillir un nouvel enfant dans la famille. Mon père, lui, ne se soucia pas de moi. Il avait déjà Peter et ça lui suffisait.
Il avait dit ces mots avec nonchalance, comme si cela lui était totalement égal. Mais vu comment il avait qualifié son père, ce n'était pas très étonnant.
— De voir mon père si envahissant avec Peter et si peu concerné avec moi, peina beaucoup ma mère, dit-il en caressant du bout des doigts le portrait d'Elena. Elle n'était pas autorisée à exprimer son affection envers son premier fils. Mon père lui avait formellement interdit. Alors, avoir un second enfant avait été une vraie bénédiction pour elle car elle avait désormais la possibilité de donner tout l'amour
qu'elle avait à apporter. Il y avait donc deux camps, à la maison : d'un côté Peter, éduqué par mon père comme un Waldren, avec dureté, noirceur, et violence, et moi, élevé par ma mère avec empathie, douceur et amour.
Son regard se fit plus tendre à l'évocation de son éducation maternelle et je compris de suite d'où venait la différence flagrante entre Peter et lui.
— Au fil du temps, Peter avait pris l'habitude de suivre mon père dans ses nombreuses excursions. Ma mère ignorait tout de ce qui se passait lors de ces jours d'absences, mais, même si elle s'inquiétait pour son fils, elle n'avait pas le droit
d'interférer dans l'éducation que mon père donnait à Peter, ni de poser la moindre question. Pourtant, quand ils revenaient, on voyait bien que Peter était différent. Plus mon père le prenait avec lui dans ses mystérieux voyages, plus Peter devenait un garçon violent, insensible et colérique.
Il détourna les yeux et contempla la neige qui tombait toujours au dehors.
— Je détestais quand ils rentraient à la maison, dit-il d'une voix absente. Ma mère ne souriait plus, elle était constamment inquiète. Peter s'en prenait à moi pour prouver à notre père qu'il avait appris ce qu'il lui avait enseigné et mon père le félicitait pour son esprit de compétition, sa rage de vaincre et ses performances.
J'observais le profil d'Eden avec pitié, imaginant l'enfance difficile qu'il avait vécu aux côtés de son père et son frère.
— Qu'est-ce que Peter te faisait ? demandais-je d'une petite voix.
Eden se tourna vers moi et me saisit délicatement la main.
— Tout un tas de choses, répondit-il en regardant nos mains liées. Il me frappait beaucoup, m'humiliait, testait de nouvelles formes de tortures... Je ne peux pas te dire tout ce qu'il m'a fait, je n'ai pas envie de t'effrayer. Mais je conserve sur mon corps certaines marques qu'il m'a fait.
Je tressaillis en imaginant ce que Peter avait bien pu faire subir à son petit frère. Eden me regarda tendrement et me caressa la joue.
— C'était il y a longtemps, Wendy.
— Longtemps ou pas, ce que tu as vécu a dû être un véritable enfer. Et tu en gardes encore des séquelles.
— C'est vrai. Elles font partie de moi, de mon histoire. Mais heureusement, j'avais ma mère. Les moments que j'ai passé avec elle étaient les plus beaux de mon enfance.
Je voulais bien le croire. Avec un père qui ignorait jusqu'à sa présence et un frère qui le martyrisait, je pouvais nettement comprendre qu'il préférait rester seul avec sa mère.
— Il arrivait que mon père parte tout seul, sans Peter, continua-t-il. Ce dernier détestait ça et insistait pour l'accompagner, mais mon père ne cédait jamais et
l'obligeait fermement à rester avec nous. Dès que mon père passait le pas de la porte, mon frère devenait alors odieux. Avec moi, il en avait l'habitude, mais plus il grandissait plus il finissait aussi par s'en prendre à ma mère. Il lui reprochait de ne pas l'aimer, de m'aimer davantage, de ne pas le féliciter et de ne pas être fière de lui pour ce qu'il accomplissait. Ma mère essayait de lui faire comprendre qu'elle ne pouvait pas le féliciter d'être méchant et sans coeur. Peter répondait toujours que si notre père le faisait, elle était bien obligée de faire pareil car c'était lui le plus fort.
Il secoua la tête.
— Peter était un gamin absurde, mais ce n'était pas entièrement sa faute, dit-il en soupirant. Après tout, il n'avait pas choisi d'être le premier né et il ne pouvait pas savoir que notre père allait l'élever de cette manière.
— Tu t'es souvent dit que tu avais eu de la chance de naître en deuxième ? lui demandais-je en lui caressant les doigts.
— Bien sûr ! Tout le temps, même ! Quand je voyais ce que mon frère devenait, je ne pouvais qu'y penser et remercier le ciel de ne pas avoir été à sa place. L'exemple de mon père me répugnait. Je ne l'aimais pas. Il ne me parlait jamais et moi non plus. Nous vivions ensemble, mais nous ne nous côtoyions jamais. Et c'était pour le mieux.
Son dégoût et sa haine pour les Waldrens venait donc de là. Eden avait grandi avec l'image que son père lui en avait faite. Et il fallait bien admettre qu'elle ne donnait pas vraiment envie.
— Ma mère tentait toujours de faire raisonner Peter quand il restait avec nous et que mon père n'était pas là. Comme elle le faisait avec moi, elle essayait de lui inculquer des principes de vie pour l'aider à se connaître, mais surtout pour qu'il
puisse garder un peu de bon en lui, car elle était persuadée que son enfant avait du bon au fond de son coeur, même si mon père s'évertuait à lui arracher.
Il eut un léger sourire.
— Il y avait une phrase que ma mère nous répétait souvent, à mon frère et moi. Comme tous les enfants, il nous arrivait de faire des bêtises. Et comme tous les enfants, nous avions le réflexe de mentir pour échapper à la punition. Mais ma mère
savait quand nous lui mentions. Ainsi, elle nous répétait cette phrase, qui résonne encore aujourd'hui dans ma tête :'Un coeur est plus tranquille quand il est délivré de la vérité'.
Je sursautais légèrement.
— Oui, me dit-il en m'adressant un petit sourire, ça ressemble beaucoup à la citation de Shakespeare 'La vérité à un coeur tranquille'. Tu comprends, maintenant, pourquoi elle me parle autant. Ma mère aimait beaucoup la poésie. Elle me disait
souvent que la littérature avait le pouvoir de guérir n'importe quels maux. Quand j'ai découvert les oeuvres de Shakespeare, j'ai de suite pensé à elle. Elle l'aurait adoré,
j'en suis sûr.
— C'est certain ! Il lui a volé sa citation, après tout, plaisantais-je.
Il rit doucement.
— C'est vrai. Tout ça pour dire que même Peter écoutait ma mère, et je pense qu'au fond de lui, il gardait aussi les valeurs qu'elle lui inculquait. Mais dès que mon père revenait, c'était comme s'il avait tout oublié. Il redevenait alors le garçon
méchant que notre père voulait qu'il soit. J'étais le seul à prendre au sérieux les enseignements de ma mère. Elle était tout pour moi !
Je souris, n'ayant aucune difficulté à l'imaginer en petit garçon admiratif devant sa jolie maman.
— Un jour, mon père ne revint pas. Cela faisait un mois qu'il était parti et nous n'avions aucune nouvelle. Au bout d'un certain temps, un Waldren se présenta chez nous, souhaitant parler à ma mère. Elle comprit de suite ce qu'il allait lui dire, aussi, elle nous obligea à attendre dehors. Mais c'était sans compter la curiosité de mon frère. Je le suivis à l'arrière de la maison. Il passa par la fenêtre de notre chambre qui était ouverte et ouvrit doucement la porte afin d'entendre la conversation qui se déroulait dans la pièce voisine. C'est là que je découvris la vérité sur mon père.
Je restais suspendue à ses lèvres. Mes doigts étaient toujours dans sa main mais j'avais arrêté de la caresser, pour me concentrer sur ce qui allait suivre.
— Ce Waldren était un dénommé Franz. Il apprit à ma mère, et à nous également, que mon père avait été le coupable de nombreuses atrocités. Il avait fini par devenir incontrôlable et avait dû être stoppé avant que trop d'humains ne soient au courant de la présence des Waldrens. Non seulement il avait commis des génocides inimaginables parmi les humains, mais il avait fini par s'en prendre aussi aux autres Waldrens qui avaient tenté de l'arrêter. Franz apprit donc à ma mère qu'il avait été dans l'obligation d'intervenir et que s'il venait, c'était pour lui annoncer en personne la mort de son mari.
Je retins une exclamation de surprise.
— Ma mère n'a pas semblé très surprise, ni même affectée par cette annonce, continua-t-il. Elle avait fini par se douter qu'il commettait des actes odieux, il suffisait de voir comment il avait rendu mon frère.
— Et Peter, comment l'a-t-il pris ?
— Mal, comme tu t'en doutes. A peine a-t-il entendu ça qu'il s'est rué vers la fenêtre et s'est enfui.
— Et toi ? risquais-je en cherchant son regard.
Il releva ses yeux sarcelles vers moi, dénués d'émotion.
— Je n'ai rien ressenti. Ni tristesse, ni regret. Au contraire, je crois que j'étais plutôt soulagé que mon père ne puisse plus avoir une telle influence sur le caractère de mon frère. Je me disais que peut-être, n'étant plus là, Peter aurait la possibilité de devenir quelqu'un de bien, grâce à ma mère. Il avait douze ans et moi huit, à ce moment là. Il était encore possible, pour lui, de changer.
— Mais ce n'est pas ce qui est arrivé, affirmais-je avec regret.
— Non. En vérité, il fut rongé par l'idée de vouloir se venger de Franz à tout prix. Un jour, je m'empressais de rentrer à la maison et de prévenir ma mère que j'avais cru apercevoir Franz à quelques kilomètres de là où nous vivions. Je lui disais qu'il fallait absolument faire en sorte que Peter ne le croise pas et ne soit pas au courant de cette information. Mais il se tenait derrière moi et avait tout entendu. Evidemment, il s'empressa de nous dire qu'il devait le retrouver pour le tuer. Ma mère était désemparée. Elle tenta de le retenir en lui disant qu'il était impossible qu'il gagne
face à un Waldren. Mais Peter lui dit qu'il attendrait que son gène se réveille.
— Quoi ?! m'exclamais-je. Mais... comment était-il au courant ?
— Le jour où Franz est venu nous annoncer la mort de mon père, il a révélé à ma mère qu'elle allait devoir user de vigilance nous concernant. C'est à ce moment-là qu'il lui a parlé du gène, qu'il était fort probable qu'un de nous en soit porteur. Peter les a entendu et c'est comme ça qu'il a patienté des années en espérant que son gène se manifeste pour pouvoir se mettre sur les traces de Franz.
— Mais, et toi ? Tu étais au courant ?
— Bien sûr que non. C'est bien pour ça que j'en ai voulu à ma mère, sur le coup, parce que ça voulait dire que j'avais autant de chance que Peter de devenir un monstre. Elle me répondit qu'elle avait voulu me protéger et ne pas m'effrayer. Peter
me lança que je n'avais pas à m'inquiéter, que s'il y en avait bien un qui méritait plus que tout d'être un Waldren, ce n'était pas moi, mais lui. Je lui rétorquais que je lui cédais volontiers ma place, que jamais je ne deviendrais le monstre qu'avait été notre père. Evidemment, Peter se jeta sur moi mais je savais me défendre, à présent que j'étais adulte. Nous n'étions plus des enfants, aussi, j'étais capable de lui rendre les coups qu'il me mettait. Ma mère finit par nous séparer et sermonna mon frère qui nous cria que de toute façon, nous étions incapables de le comprendre. Il partit l'instant d'après.
Il marqua une courte pause avant de reprendre.
— Je ne pouvais m'empêcher de penser que son départ était une bonne chose. Il n'avait jamais manifesté son intention de changer et ne l'aurait jamais. Il idolâtrait beaucoup trop mon père pour retourner sa veste. Ma mère n'était pas du même avis. Elle s'inquiétait pour lui. Elle craignait qu'il se fasse tuer par Franz ou un autre Waldren ou bien qu'il ne soit pas porteur du gène et qu'il se mette à vriller complètement. Je lui répliquais qu'il valait mieux pour tout le monde qu'il ne soit pas porteur du gène parce qu'il allait à coup sûr suivre les traces de notre père et commettre des massacres. Ma mère voulu alors que j'aille le retrouver et que je le ramène à la maison pour éviter qu'un drame ne se produise, mais je refusais catégoriquement. Je savais qu'il ne m'écouterait pas et que personne n'était en mesure de lui dire quoi faire. Le seul qu'il avait écouté attentivement, c'était mon père, malheureusement.
» Les mois passèrent et nous n'avions toujours aucune nouvelle de Peter. Ma mère s'inquiétait de plus en plus au point de ne pas réussir à s'alimenter. Elle maigrissait à vu d'oeil et pour couronner le tout, elle avait attrapé une grippe carabinée qui l'affaiblissait dangereusement. Inquiet pour ma mère, je m'efforçais de prendre soin d'elle et de la soigner du mieux que je le pouvais. Finalement, elle finit par me dire
qu'elle ne savait pas si elle allait survivre et qu'elle aurait souhaité revoir son fils ainé une dernière fois. Ne pouvant rien refuser à ma mère, je la confiais aux soins de notre voisine et partit en quête de Peter.
» Au bout de deux semaines de voyage difficile, je finis par le retrouver. Les retrouvailles furent évidemment froides et sans joie, mais je devais le convaincre de rentrer à la maison, je l'avais promis à ma mère. Je lui transmis donc sa requête, mais mon frère, fidèle à lui-même, ne s'en soucia pas. Il ne fut même pas ému de la savoir aussi mal. J'étais révolté. Je criais à Peter qu'il n'était qu'un égoïste et qu'il allait finir comme
notre père s'il ne se ressaisissait pas mais il n'en avait rien à faire. Je refis le chemin en sens inverse, sans lui et envahit de colère. A quelques kilomètres de la maison, une douleur me saisit au coeur et se propagea dans tout mon corps. Je m'effondrais sur le sol, incapable de comprendre ce qui était en train de m'arriver. Je hurlais à la mort, souhaitant que ça s'arrête. C'est alors que Franz apparu en face de moi, en même temps que Peter, qui m'avait suivi durant plusieurs jours, sans que je ne l'entende.
Mes yeux s'agrandirent encore, redoutant ce qui allait se passer, mais désireuse de le savoir.
— Bien sûr, Peter oublia rapidement que je me démenais contre la douleur qui m'envahissait. Tout ce qui comptait pour lui, c'était sa vengeance. Mais Franz lui dit qu'il allait devoir attendre car j'avais besoin d'être ramené au plus vite à la maison. Mon frère nous suivit donc, plus pour garder un oeil sur Franz que par souci pour mon état. Je n'ai pas un souvenir très net de ce moment. Je me rappelle seulement
que ma mère fut dans tous ses états en nous voyant arriver tous les trois. Ce que je pouvais facilement comprendre car elle ne s'attendait certainement pas à voir débarquer le Waldren que son fils ainé voulait tuer, ledit fils, ainsi que son second né qui convulsait et criait de douleur.
J'imaginais sans peine les interrogations de la pauvre femme en voyant débarquer tout ce beau monde d'un seul coup.
— J'entendais à peine les discussions autour de moi, reprit-il. Je distinguais la voix de Franz qui semblait expliquer à ma mère et mon frère ce qui était en train de m'arriver. Puis, ce fut la voix de mon frère qui se fit entendre. Il répétait
inlassablement que ce n'était pas possible, qu'il avait attendu ça toute sa vie, que c'était lui qui le méritait, que moi je n'en étais pas digne. Franz le fit taire durement et Peter explosa. Il se mit à crier que ce n'était pas juste, qu'il avait été élevé pour devenir un Waldren et qu'aujourd'hui, c'était moi, celui qu'il détestait par dessus tout, qui lui prenait la chose qu'il convoitait le plus au monde.
Je frémis d'horreur en entendant les paroles blessantes que Peter avait prononcé envers son petit frère. Même dans un tel moment, il avait été incapable de faire preuve d'empathie. Son père avait véritablement endurci son coeur.
— Ça m'a suffit pour comprendre ce qui était en train de se passer, dit-il platement. J'ai perdu connaissance et quand je suis revenu à moi, j'étais devenu ce monstre qui me répugnait tant.
Je posais ma main sur la sienne, pour lui exprimer ma compassion. Son père avait joué au poker avec la vie de ses deux enfants. Il avait tout misé sur Peter, l'aîné, pour qu'il puisse un jour devenir un Waldren. Sauf qu'il avait oublié qu'il n'était pas en mesure de choisir lequel de ses fils allaient le devenir. Et malheureusement, le sort était tombé sur Eden. Le plus humain des deux.
— Après ça, j'ai eu beaucoup de mal à m'accepter, comme tu le sais déjà, me dit-il en gardant les yeux baissés. Je te passe les détails de mes premiers pas en tant que Waldren car ce n'est pas édifiant pour toi. Et puis, ce n'est pas le sujet qui te
préoccupe.
Je voulus protester mais me retins en me mordant la lèvre. Je pourrais toujours lui demander de m'en dire plus sur cette partie de sa vie plus tard. Mais pour l'instant, il avait raison, ce n'était pas pour me parler de cela qu'il m'avait dévoilé son enfance.
— Qu'est-il arrivé à Elena ? l'encourageais-je à poursuivre.
— Tu sais déjà que j'ai passé un certain temps avec le clan de Grant, dit-il de sa voix grave.
Je hochais la tête. Je me rappelais très bien de sa rencontre avec Christian qui l'avait ramené et intégré dans le clan de Grant, afin qu'il devienne son assistant dans les transformations d'humains.
— Bien sûr, je ne serais jamais parti en laissant ma mère toute seule, transformation ou pas. Mais deux ans après ma transformation, elle s'est mariée avec un fermier des environs, alors j'ai pris la décision de partir, prétextant que je ne voulais pas être en trop dans leur vie de couple. J'avais cruellement besoin de m'éloigner de l'endroit où j'avais grandi. Si je restais dans cette maison, j'avais la sensation que j'allais devenir comme mon père, et ça me terrifiait, en plus de me mettre hors de moi.
Je comprenais ce qu'il voulait dire. Même s'il avait eu de beaux souvenirs grâce à sa mère, son quotidien avait été douloureux et violent à cause de l'exemple de son père qui lui avait clairement montré la face la plus sombre de sa condition.
— Et Peter ? demandais-je.
Eden haussa les épaules.
— Peter est parti dès l'instant où je suis devenu un Waldren. Sa jalousie était tellement excessive qu'il était impensable pour lui qu'il reste avec ma mère et moi.
— Tu ne l'as donc pas vu pendant deux ans ?
— Il ne m'a pas manqué, tu sais. J'aurais même préféré ne jamais le revoir, à choisir. Mais bien sûr, nos chemins ont fini par se croiser de nouveau.
— Dans le clan de Grant.
— Oui. Christian t'a déjà parlé de son arrivée dans le clan en demandant à être transformé en Waldren.
— A ce propos, durant ces deux ans, il n'a trouvé personne qui ait accepté de le transformer ? Si c'était vraiment là son souhait, j'imagine qu'il aurait tenté de s'approcher de n'importe quel Waldren qu'il aurait croisé.
— Sauf qu'il ne savait pas que la transformation était possible. C'est Christian qui a trouvé la façon de faire et il était le seul, à l'époque, à la détenir.
— Je vois.
— C'est pour ça qu'il s'est présenté à lui. Il était parvenu à être au courant des transformations que nous opérions. Mais avant de demander à Grant de devenir un Waldren, il voulait d'abord être sûr que je fasse bien parti du clan.
— Pourquoi ça ?
Eden roula des yeux.
— Parce que Peter aime se faire remarquer et est très versé dans les mises en scène. Après deux ans d'absence, il désirait revenir en grandes pompes, pour me montrer que son objectif n'avait pas changé mais surtout, pour me mettre hors de moi. Il savait pertinemment que je refuserais de le transformer. Mais si j'expliquais à Grant pourquoi je ne voulais pas qu'il devienne un Waldren, il aurait fallu que je lui raconte toute l'histoire que je viens de te raconter. Sauf que Grant n'aurait pas vu le comportement et l'éducation de mon père comme un problème, mais comme un avantage.
— Je croyais que Grant désirait sauver les personnes qui souffraient dans leur vie d'humains pour leur offrir une seconde chance, et qu'il ne souhaitait pas transformer
des gens mauvais en Waldrens, le coupais-je, cherchant à comprendre. Justement pour ne pas qu'ils soient responsables de massacres.
— C'était le cas. Mais il avait aussi cruellement besoin de nouveaux membres pour éliminer les clans Waldrens adversaires qui commettaient des atrocités. Peter avait un
avantage de taille puisqu'il connaissait tout des Waldrens. Notre père avait tellement bien fait son éducation qu'il lui avait appris tout ce qu'il fallait qu'il sache pour tuer d'autres Waldrens. Grant y vit là un argument de taille dans sa décision de le transformer.
— C'est horrible, soufflais-je.
— Grant n'a pas fait que des choses bonnes, je te l'accorde. Mais mon soudain départ ainsi que celui de Christian et Judy fut également une bonne raison pour ajouter un membre à son clan. Nous sommes donc parti, tout en veillant à garder un oeil sur Peter, malgré tout. Je savais que mon frère était toujours rongé par la jalousie et souhaitait se venger de moi. Je savais aussi qu'un transformé n'avait pas tous les
pouvoirs et donc qu'il ne serait jamais aussi fort que moi. Mais même si sa vengeance devait lui prendre plusieurs années, il ne renoncerait pas. Il n'attendit pas jusque là, pourtant. Seulement un an après sa transformation, il quitta le clan de Grant. C'est à ce moment-là que j'ai su ce qu'il s'apprêtait à faire.
Je tressaillis alors qu'Eden venait de serrer ma main un peu plus fort.
— Pardon, s'excusa-t-il en me lâchant.
— Ce n'est pas grave, dis-je en récupérant ma main et en la massant légèrement. Continue.
— J'ai dit à Christian, Judy et Rose, qui nous avait rejoins depuis peu, que je devais m'absenter quelques temps. Christian a de suite compris ce qui m'inquiétait, puisqu'il connaissait toute mon histoire. Il m'a demandé si j'aurais besoin d'aide mais j'ai refusé qu'il m'accompagne. Judy et Rose étaient encore de jeunes Waldrens et avaient besoin d'un tuteur, mais je ne pouvais pas amener trois Waldrens chez ma mère.
» Quand j'arrivais chez elle, c'était déjà trop tard. Mon frère était déjà là et s'en était pris à elle.
Sa mâchoire se contracta durement.
— Il lui aurait arraché le coeur si je ne l'avais pas envoyer valser à l'autre bout de la pièce, reprit-il, tremblant de colère. La rage m'aveuglait et je...
Il s'interrompit, les yeux fuyants.
— J'étais incapable de contrôler les coups que je lui donnais, finit-il par dire. Je l'aurais littéralement tué si je n'avais pas entendu ma mère m'appeler. J'ai aussitôt délaissé Peter pour me précipiter vers elle.
Il serra le poing si fort que ses phalanges blanchirent.
— Elle se débattait entre la vie et la mort. Il s'en était pris à elle avec une telle sauvagerie que ma rage se ranima. Comment il avait pu lui infliger ça alors qu'elle n'avait été qu'amour et tendresse pour nous ?
Il se passa une main dans les cheveux, les yeux hagards de tristesse.
— Elle n'allait pas survivre, c'était certain, reprit-il en se levant et en s'approchant de la baie vitrée. Je devais la sauver, je ne pouvais pas laisser Peter m'enlever la plus belle chose qui ait illuminé mon enfance. C'était inconcevable. Alors, je n'ai pas réfléchi plus longtemps et j'ai agi.
Il s'arrêta, me tournant toujours le dos. Le portrait de sa mère était posé sur la bible, sur le lit. Je me levais et m'approchais d'Eden, qui contemplait toujours les arbres couverts de neige à l'extérieur.
— Qu'est-ce que tu as fait ? demandais-je, le coeur au bord des lèvres.
Ses prunelles se tournèrent vers moi et je crus pendant un instant, qu'il allait éclater en sanglots.
— J'ai tenté de la transformer.
Je restais interdite face à cet aveu, le regardant, les larmes aux yeux, touchée par sa détresse et son amour inconditionnel pour sa mère qui l'avait poussé à faire la dernière chose qu'il aurait espéré pour elle.
— C'est à ce moment-là que Peter s'est jeté sur moi, continua-t-il en détournant son regard. Je me suis défendu avec force, sachant qu'il ne me restait que très peu de temps pour finaliser la transformation. Le processus de transformation, pour l'avoir vu faire par Christian, à de nombreuses reprises, quand nous étions dans le clan de
Grant, est très méticuleux. On n'a pas le droit à l'erreur et chaque seconde compte.
Il reprit sa respiration, comme s'il était compressé par un sanglot.
— Je savais ce qui arrivait aux gens pour qui le temps imparti avait été dépassé lors de leur transformation. Quand je vis ma mère se redresser soudainement en hurlant, avant de planter son regard sur nous tout en répétant le mot Waldren sans
s'arrêter, je savais que c'était trop tard.
Il appuya son poing contre la vitre et je vis le verre se fissurer, sans toutefois se briser.
— Je me suis précipité vers elle, essayant de la raisonner, de lui répéter son prénom pour qu'elle l'intègre, lui dire qui elle était, qui j'étais pour elle, mais ça ne servait à rien. Elle n'était plus la femme joyeuse, rayonnante, aimante que je connaissais. Elle était un entre deux de Waldren et d'humaine. Son corps avait l'immortalité, mais son mental n'avait pas eu le temps d'assimiler ce qu'elle s'apprêtait à devenir.
Je soufflais tout l'air que j'avais contenu jusqu'à présent, les larmes aux yeux, devant le drame que venait de me raconter Eden.
— J'étais incapable de retourner auprès de Christian. J'avais trop honte et je me détestais à un point que tu n'imagines même pas. C'était encore pire que le jour où j'avais pris conscience que j'étais devenu un monstre. J'avais gâché la vie de ma mère et la culpabilité était insoutenable. Il a fini par me retrouver, pourtant. Il m'a écouté raconter le récit de ce qui s'était passé et a essayé de me rassurer, mais je
n'arrivais pas à enlever ce poids douloureux qui pesait et qui pèsera toute ma vie dans ma poitrine. Nous sommes partis et avons emporté ma mère avec nous.
Il poussa un profond soupir, marquant la fin de toute cette histoire. Je sentis mes yeux me piquer et mon coeur se serrer en sachant désormais la vérité sur son passé.
— Eden, ce n'est pas toi le responsable, voyons, dis-je en posant une main rassurante sur son bras.
Il se tourna vivement vers moi.
— Bien sur que si ! C'est moi qui ai choisi de la transformer...
— Oui, pour la sauver ! le coupais-je. Ton frère ne t'aurais pas sauté dessus, ta mère serait une Waldren à l'heure actuelle et elle aurait toutes ses capacités mentales. Le vrai fautif c'est Peter. Ce n'est pas toi.
Il pinça les lèvres et baissa les yeux.
— Je n'arrive pas à me dire ça. Depuis que c'est arrivé, je ne passe pas un seul jour sans m'en vouloir pour ce qu'elle est devenue. Je l'ai condamné à la démence, Wendy, dit-il en relevant ses yeux brillants vers moi. A cause de moi, elle est coincée pour toujours dans cet état. Et je n'ai aucun moyen de la sortir de ça.
Une larme s'échappa de mon oeil et coula sur ma joue. J'avançais ma main vers le visage d'Eden et la posais dessus délicatement.
— Ce n'est pas de ta faute, Eden, dis-je la voix tremblante d'émotion. Tu n'as pas à t'en vouloir d'avoir cherché à sauver ta mère. Si tu ne l'avais pas fait, Peter l'aurait sûrement achevé.
— Je me demande si la mort n'aurait pas été préférable, murmura-t-il.
Soudain, je me remémorais la conversation que j'avais surprise dans le bureau de Christian, au tout début de mon stage à la librairie.
— C'est d'elle dont tu parlais dans le bureau de Christian ? demandais-je alors.
Eden tourna son regard vers moi.
— Judy m'a dit que tu lui avais révélé m'avoir entendu dire 'Elle est déjà morte de toute façon'.
— Elle m'a fait croire que j'avais mal compris, mais en réalité...
— Tu avais raison. J'ai bien dit ces mots qui était effectivement destiné à ma mère, soupira-t-il. Mais c'était beaucoup trop tôt pour te parler de tout ça, alors il valait
mieux te persuader que tu avais mal entendu.
Je me rappelais que j'avais eu du mal à croire Judy, sur le moment. Mais finalement, je m'étais dit que ces histoires ne me regardaient pas et qu'il valait mieux que je ne pose pas plus de question. Jamais je n'aurais cru que, quelques mois plus tard, j'aurais eu non seulement les réponses à mes nombreuses questions, mais en plus qu'Eden me ferait suffisamment confiance pour me confier son plus lourd secret.
— Je comprends, dis-je simplement.
Je me mis sur la pointe des pieds et agrippais sa nuque pour attirer son front contre le mien. Nous restâmes ainsi pendant quelques minutes avant qu'il ne se recule.
— Voilà, tu sais tout, maintenant.
Il m'adressa un petit sourire.
— Est-ce que tu avais peur que je te juge responsable de ce qui est arrivé à ta mère ? C'est pour ça que tu ne voulais pas m'en parler ? demandais-je en le voyant éviter mon regard.
— Un peu, oui. Je craignais que tu ne me vois comme un monstre égoïste.
Je me précipitais contre lui et entourais sa taille musclée de mes petits bras. Eden paru surpris par mon geste mais il ne résista pas longtemps avant de refermer ses bras puissants autour de moi. Je sentis tout son corps se détendre tandis qu'il soupirait de soulagement.
— Tu ne seras jamais un monstre à mes yeux, Eden, chuchotais-je en me blottissant un peu plus contre lui. Merci de m'avoir raconté ton histoire. Je sais à présent pourquoi je t'aime autant.
Il lâcha un petit rire tout en embrassant le sommet de mon crâne.
— Ah oui ?
J'acquiesçais tout en me reculant afin de lever la tête pour voir son visage.
— J'ai plutôt l'impression que tout ce que je t'ai dit devrait te convaincre de t'enfuir, dit-il, un éclat de tristesse dans le fond de ses iris.
— N'importe quoi, soufflais-je en levant les yeux au ciel. Je t'aime parce que tu es un homme extraordinaire, Eden. Je le savais déjà, mais là, j'en suis sûre à dix mille pour-cent.
Il me gratifia de son petit sourire en coin et je sentis mon coeur fondre dans ma poitrine.
— C'est un peu beaucoup, ça.
— Ce n'est pas assez, tu veux dire, pour exprimer ce que je ressens pour toi.
Il me caressa les cheveux en coinçant une mèche derrière mon oreille.
— Je suis content que tu saches tout ça, dit-il. Je suis désolé d'avoir tardé à t'en parler. Ce n'est jamais très facile d'avouer ce genre de chose. J'espère que tu me pardonnes.
Je fis mine de réfléchir.
— Je ne sais pas trop. Je serais toi, je réfléchirais quand même à comment me faire pardonner, on ne sait jamais.
Il se pencha vers moi, ses yeux retrouvant un peu de sa malice.
— Et si je fais ça, ça compte ? me demanda-t-il avant de m'embrasser tendrement.
Des papillons volèrent dans le creux de mon ventre et je me sentis flotter sur un petit nuage quand il s'écarta de moi.
— Alors ?
Ses yeux me regardaient intensément, scrutant ma réaction.
— Je pense qu'il va falloir faire mieux que ça, mais tu es sur la bonne voie, dis-je.
Il sourit davantage avant de capturer mes lèvres des siennes pour un long baiser langoureux.
Je me laissais envahir avec délice par les sensations qui affluèrent en moi, augmentant, au passage, mon amour pour cet homme hors du commun dont il était désormais impossible de me séparer.
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Anmore Cove
ParanormalA dix-huit ans, Wendy décide de partir vivre avec son oncle qui lui a trouvé un stage dans la librairie de sa ville, Anmore Cove. Encore marquée par l'abandon de son père quand elle avait six ans, la jeune fille voit dans ce changement l'échappatoir...
