Ahmasis s'incline, avec respect. Son cœur bat fort, mais elle compte sur le nom déposé en offrande. Les deux déesses s'apprécient. La protection de l'une devrait valoir pour l'autre. N'est-ce pas ?
Bastet la regarde, puis inspecte Méaâ, la regarde à nouveau. Ahmasis serait bien incapable de suivre les pensées félines derrière les yeux verts. Elle n'essaie pas. Son rôle consiste à servir les Dieux – c'est ce qu'enseigne maîtresse Chédi, le vieux prophète et même la grande prêtresse – et surtout pas à décider à leur place.
La déesse lève le museau et renifle l'air.
— Seth vous cherche. Il est fâché. Il est souvent fâché, il faut bien l'avouer.
Ahmasis attend. À côtoyer Méaâ, elle sait que les chats n'apprécient pas d'être brusqués. Bastet arque le dos, roule sur elle-même, agite le museau.
— Vous ne pouvez pas rester chez moi. Je ne veux pas que le seigneur du désordre vienne mettre son nez pointu dans mes affaires. En revanche, vous pouvez vous abriter chez les morts.
— Chez les morts ? s'étrangle Calyx depuis la nacelle du char.
Le sourire de Meidoun se tord un peu plus et Ériphos resserre des doigts nerveux à son cou sans rien trouver.
La déesse se relève d'une pirouette, époussette sa robe et agite la main vers une ruelle.
— Oui. Seth n'osera pas outrepasser les frontières du chacal. Vous n'aurez qu'à suivre mes enfants.
Sa volonté ainsi exprimée, elle pivote et s'éloigne dans un balancement de hanches. Au bas de ses reins, une queue grise oscille au même rythme. L'entrevue est close. Bastet disparaît entre deux maisons. L'un après l'autre, les chats se replient dans les ombres. Frôlement de fourrure, pattes de velours. En quelques clignements de paupières, il ne reste plus que trois matous un peu pelés. Un brun, un noir un roux.
Ils tournent autour de Méaâ, lui reniflent l'arrière-train et s'éloignent dans l'allée indiquée par Bastet.
Ahmasis bascule le pan de son foulard par-dessus son épaule, lève le menton et revient vers le char, d'un pas qu'elle espère aussi digne que celui d'une prêtresse. Ils ne sont plus perdus. Elle se sent fière – un peu.
— Tu as d'autres idées, comme ça ? l'apostrophe Ériphos à peine a-t-elle posé le pied sur la nacelle.
— Tu as entendu Bastet. Les chats vont nous guider.
— Guider, oui, chez les morts, grince le Grec. Parfait, juste parfait !
Ahmasis devine l'effroi dans le gris de ses yeux, le trouble, l'incompréhension. Elle le perçoit aussi chez les deux autres. Aucun d'eux n'appartient à ce monde. Leur ka vibre, tendu, prêt à se rompre. Sur un heurt trop brusque, il pourrait éclater en sanglots ou en échardes de colère.
Ahmasis ne comprend pas plus. Elle a peur, aussi, juste un peu moins. L'étrangeté n'en est pas une. Depuis sa renaissance, depuis qu'elle noue les fils du ka, elle a apprivoisé l'existence d'un ailleurs. N'a-t-elle pas effleuré plusieurs fois les murmures au travers du voile ? N'est-elle pas la fille d'Isis ? Et au moins, ici, ses propres ombres la laissent en paix.
Elle écarte les bras.
— Anubis nous ouvrira sa porte.
Calyx se masse l'arête du nez et souffle entre ses mâchoires crispées.
— Arrêtez, tous les deux. On va déjà sortir d'ici, d'accord ?
Ériphos se renfrogne. Meidoun approuve de la tête. Sur un claquement de rênes, les chevaux s'ébranlent derrière les chats. Plus personne ne parle. C'est aussi bien. Parfois, quand ils sont trop comprimés, les mots font plus de mal que de bien.
VOUS LISEZ
Les Flammes de Pharos
FantasyUn festival. Deux royaumes en guerre. Une créature infiltrée depuis le monde des Dieux. Alexandrie, l'écrin des Muses, son phare immuable. Tout le monde grec se presse pour participer aux jeux organisés par le pharaon : l'occasion de briller de prou...
