Les notes se bousculent. Elles jaillissent des roseaux toutes en même temps, se mêlent, rebondissent, s'envolent vers l'horizon tendu entre ardoise et pourpre ; cette ligne mystérieuse qu'aucun navire n'atteint jamais, porte d'un autre monde, terrible et obscur.
Nées de son souffle, elles ne vont nulle part, aussi fantasques que des mouettes, sauvages, indisciplinées. Elles ne tissent même pas une quelconque mélodie, juste une confusion d'émotions, une sensation brute. Un cri.
Elles grincent, rayent, hurlent ce qu'il ne parvient pas à exprimer.
Elles l'apaisent, aussi.
Le soleil embrase la voûte. Les voiles blanches des bateaux rentrent au port, guidés par le phare. Les passants se hâtent vers la convivialité d'un foyer. Alexandrie chemine dans sa routine quotidienne, indifférente. Pour ses habitants, rien n'a changé.
Maître Phémios va être furieux.
Ériphos repose la syrinx sur ses genoux et ramène ses boucles en arrière. À la bibliothèque, son maître l'a autorisé à raccompagner Calyx jusqu'à la forge. Un simple détour, une commission. Il aurait dû rentrer depuis longtemps, pour la répétition du soir.
Il aurait dû.
Une salamandre a engouffré ses devoirs en même temps que tout ce qu'il croyait savoir sur le monde. Une porte s'est ouverte entre les mailles de la réalité. Il a marché parmi les Dieux, fui une armée pour la seconde fois de sa courte vie et contemplé l'impensable.
Comment est-il censé se comporter après tout cela ? Comment peut-il renouer le cours de son existence comme si rien ne s'était produit ? Ses mains tremblent sur la syrinx. Elles serrent les roseaux à les briser.
« Je sens une étincelle en toi »
Deux voix se mêlent et l'assaillent. Une jeune et féminine, une vieille et masculine. L'une encore fraîche, l'autre suintée du passé. Ahmasis et le sauveur étranger lui ont tenu presque le même discours. Il ne comprend toujours pas. Qu'est-ce qui doit s'éveiller ? Aujourd'hui, il a les yeux grand ouverts et pourtant, il navigue en plein rêve.
Ériphos n'aime pas ne pas comprendre. On peut même dire qu'il déteste l'incertitude. Alors, il s'est mis en colère, dans la nécropole. Il ne se fâche pas souvent. Sa mère lui a souvent répété, avec un sourire attendri, qu'il était un garçon très calme. Aujourd'hui, tout a lâché. Le magma en bouillonne encore, à fleur de peau. Les notes ne l'ont pas vidé entièrement de cette fureur. Après l'attaque sur Athènes, il pensait avoir fait des choix, pris des décisions. Il savait où aller. Depuis qu'il a posé le pied dans cette ville maudite, tout s'écroule autour de lui.
Que doit-il faire ?
En sortant de la rangée des tombeaux, Calyx lui a proposé de revenir avec elle pour récupérer son pendentif. Il a refusé, arguant qu'il devait rentrer au gymnase, que son maître l'attendait. En vérité, il voulait surtout réfléchir. Seul. Ériphos a réfléchi, il a erré, il a joué de la syrinx à en effarer toutes les mouettes de la côte, mais il n'a pas avancé d'un pouce.
Enfin, si, peut-être.
Peut-être qu'il a pris une décision que son esprit embrouillé refuse encore d'admettre.
Comment expliquer autrement sa présence sur ce banc, au coucher du soleil, dans les hauteurs raffinées du quartier du Bruchéion, plutôt que dans la grande salle, aux côtés de maître Phémios et de Nicaios ?
De retour de la nécropole, il est pourtant passé devant le bâtiment accueillant les théores des cités grecques, mais au lieu d'y pénétrer ses pieds ont continué d'eux-mêmes, le long de cette avenue incroyable, artère vivante d'Alexandrie, pulsante d'énergie et de tumulte. Au milieu des jardins et des temples, il s'est rappelé une discussion, une idée farfelue, une impulsion. Une destination comme une autre.
Ériphos plaque la main sur son torse, là où niche habituellement un scarabée aux élytres bleutés. Sur le chemin de la forge, quand tout était encore presque normal, il a interrogé Calyx au sujet du client mystérieux – celui qu'il a entraperçu en arrivant à la forge et qui ressemble à l'étranger d'Athènes. Elle n'a posé aucune question et lui a livré le fil dont il avait besoin.
« Cet homme avait commandé un poignard pour Bakenranef, le grand prêtre du temple d'Alexandre. Il habite sur les hauteurs du Bruchéion. »
Le prêtre en question est connu dans le quartier. Ériphos n'a eu aucun mal à se faire indiquer sa demeure. Et depuis ? Depuis, il joue de la syrinx en regardant le soleil s'abîmer derrière le phare. Pitoyable. Il a envisagé de se présenter à la porte, plusieurs fois. Il a même marché jusqu'à la grille et tendu le cou vers le ballet des serviteurs, dans l'espoir d'apercevoir le visage chiffonné de ses souvenirs. En vain. En rassemblant son courage, il pourrait demander si un certain Bèssos de Gaza travaille bien ici. La réponse serait négative, sûrement. Il repartirait, un peu déçu. Au moins, il saurait.
Et si, au contraire, c'était bien lui ?
Il le remercierait, c'est certain. Peut-être qu'il poserait également des questions, légitimes, à propos d'une certaine étincelle. « Si tu le souhaites, viens me trouver. Je t'enseignerai », souffle une voix désincarnée, à lui semer des frissons dans le cou.
Depuis la chute d'Athènes, depuis cet instant sur les marches du temple d'Héphaïstos, il a plusieurs fois imaginé leurs retrouvailles. Lui, devenu adulte, s'inclinant sur une reconnaissance chaleureuse. L'autre, ému, s'extasiant de rencontrer un aède si prestigieux. Eux, échangeant des anecdotes. Mais aujourd'hui, sa langue se colle à son palais. Ses mains moites cherchent un pendentif qui n'est plus là. Veut-il vraiment savoir, basculer dans l'inconnu, affronter cette histoire d'étincelle, ce fameux akh ? Veut-il ouvrir la porte sur l'ailleurs et converser avec les morts ?
Il est assis sur ce banc, ici et maintenant.
N'a-t-il pas déjà répondu à cette question ?
Ériphos inspire, gonfle ses poumons à éclater. La colère est partie avec le déclin du jour. S'il ne retrouve pas le serviteur de ce Bakenranef, l'incertitude le hantera toute sa vie.
Il se lève, arrange ses boucles, vérifie la présence de la syrinx à ses côtés. Des gestes un peu nerveux. Il lance un pied en avant, se fige.
Deux hommes marchent dans la rue transversale.
Sortent-ils des jardins de la propriété ? Il ne regardait pas dans cette direction, il n'a pas fait attention.
Les promeneurs passent devant lui sans lui adresser un regard, absorbés dans une conversation feutrée. En dépit de la douceur de l'air, des capuches rabattues masquent leur visage. Ils pourraient être n'importe qui, venir de n'importe où. Ils pourraient. Sauf que l'un d'eux a les bras emmaillotés de bandelettes.
Ériphos retient son souffle.
Sur un mouvement brusque, le pan de cape de son voisin révèle les plis d'un pagne égyptien et la gaine de cuir d'un poignard. Un poignard au pommeau ouvragé, ciselé d'une tête de faucon.
Le doute n'est plus permis. Le grand prêtre Bakenranef et son serviteur quittent leur demeure en toute discrétion pour une promenade crépusculaire. Ils ignorent le banc, la fragrance des lauriers et le paysage grandiose étalé sur la baie pour s'enfoncer dans la rue qui descend vers le port.
Avant d'avoir formulé une pensée cohérente, Ériphos s'est mis en marche. Derrière eux. Des heurts ébranlent ses côtes. Ses yeux luttent contre l'emprise des ombres, mais en dépit de tous ses efforts, les traits du plus vieux restent dévorés d'obscurité. À peine distingue-t-il les poils sombres de sa barbiche.
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Les Flammes de Pharos
FantasyUn festival. Deux royaumes en guerre. Une créature infiltrée depuis le monde des Dieux. Alexandrie, l'écrin des Muses, son phare immuable. Tout le monde grec se presse pour participer aux jeux organisés par le pharaon : l'occasion de briller de prou...
