Là, l'obélisque !
La citerne donne dans une rue transversale, un peu plus haut. Meidoun se relève, ralentit. Où donc est l'échoppe de ce foutu tisserand ? Dans le doute, il remonte la rue menant à la forge de Thibrôn, donne du pied plus souvent, s'essuie le front d'un revers de main. Il guette un signe, peu importe lequel : les cheveux ras du fameux colis, les trognes de trois gaillards louches, une échauffourée, peut-être. Tout a l'air calme. Personne ne hurle à l'assassin sous le sycomore. Bon signe, mauvais signe ?
Du mouvement lui attire le regard sur la droite. Un couple solitaire s'approche des arcades du plus grand point d'eau du quartier. En guise d'amoureux enlacé, le lascar en chendjit soutient une demoiselle titubante ; on pourrait même dire qu'il la porte. Des bribes d'images se détachent : le reflet noir d'un chignon travaillé, l'éclat rouge d'un collier, la frange d'un châle poussiéreux – comme s'il avait traîné dans les profondeurs d'une nécropole. C'est plus qu'il n'en faut ! Meidoun oblique, s'élance, cahote, bondit.
Le butor relève la tête au tapage. Trop tard.
Le saut devait représenter la détente implacable du lion sur sa proie. « Devait » est le mot. Quelques réglages seront à apporter, pour la prochaine fois qu'il faudra sauver une demoiselle en détresse.
Meidoun s'envole dans un battement de bras et un pédalage de jambes, atterrit sur le dos du vaurien à face de buffle et s'effondre avec lui dans un cafouillis de membres. La planche libérée de son pilote poursuit seule sa route avant d'embrasser le mur de briques.
Il empoigne un cou épais, un poignet, secoue telle une baratte à beurre.
— Lâche-là, pisse d'âne !
Un poing le cueille sous la mâchoire et le renvoie sur les pavés. Le ciel se piquette d'étoiles – en avance sur le coucher de soleil. Les rares nuages dansent la farandole. Son adversaire se redresse, s'apprête à remettre le service d'un crochet, s'immobilise.
— Meidoun ? Mais qu'est-ce que tu fous ?
Annôs, c'est Annôs. Pas le plus subtil de la bande. Les questions se devinent derrière les sourcils bas. Paosis avait dû l'avertir qu'il enverrait du renfort ; l'autre n'imaginait sans doute pas que le renfort en question lui tomberait – littéralement – sur le dos.
Meidoun se masse le menton, vérifie que toutes ses dents sont en place, s'autorise un grognement. Le combat loyal semble mal engagé. Il reste une méthode imparable :
— Au secours ! À la garde !
Le beuglement s'enfile sous les arches de la citerne et enfle en voix caverneuse. Annôs papillonne des cils avec un bel air d'ahuri. Meidoun reprend sa respiration et profite de l'ouverture.
— À l'aide ! Par ici !
Une question s'élève en retour. Des cliquetis. Les patrouilles sont fréquentes sur la plus grande artère d'Alexandrie et les miliciens sont plutôt chatouilleux en cette période de festivités.
— Annôs, ramène-toi ! On dégage ! appelle une voix en retrait.
Le faciès du butor s'assombrit. L'information a enfin percolé jusqu'à son cerveau que non seulement le renfort escompté vient de les flouer en beauté, mais que des ennuis piquants et tranchants rappliquent au pas de course.
— Meidoun, sale traître, Paosis entendra parler de ça !
Le mesquin lui expédie un pied dans les côtes avant de décamper. La douleur éclate. Meidoun roule sur lui-même, hoquette, crache un filet de salive, se hisse sur les genoux, les larmes aux yeux. Le sol tangue un peu. Rien de grave. Il a réussi, n'est-ce pas le principal ?
VOUS LISEZ
Les Flammes de Pharos
خيال (فانتازيا)Un festival. Deux royaumes en guerre. Une créature infiltrée depuis le monde des Dieux. Alexandrie, l'écrin des Muses, son phare immuable. Tout le monde grec se presse pour participer aux jeux organisés par le pharaon : l'occasion de briller de prou...
