27. Car telle est la saveur des mots

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 — « Et ils trouvèrent Achille qui charmait son âme en jouant d'une cithare aux doux sons, belle, artistement faite et surmontée d'un joug d'argent, et qu'il avait prise parmi les dépouilles, après avoir détruit la ville d'Êétion. »

Dans la vaste salle où les théores envoyés par chaque cité grecque prennent leur repas, Nicaios presse les cordes de sa cithare. Lui aussi charme les âmes. Maître Phémios l'écoute, lèvres pincées d'attention. Une assistance réduite composée des membres d'autres délégations profite du spectacle.

Ériphos se recule derrière le rideau.

L'autre apprenti répète son texte et sa partition, sans doute depuis une bonne heure. Lui vient juste de se lever. Après ses aventures nocturnes, il se sentait vidé de tout, incapable d'émerger des brumes du sommeil en même temps que les autres. Son maître l'a laissé dormir. Ériphos grimace. Que doit-il en conclure ? Sa propre cithare attend, désœuvrée, sur la grosse table en bois de palmier. Il baisse la tête, serre les poings. Il n'a pas encore été puni pour sa brusque disparition et son retour au milieu de la nuit, mais cela ne saurait tarder.

— « Et il charmait son âme, et il chantait les actions glorieuses des hommes. »

Ériphos renifle. Nicaios devrait baisser la voix sur cette deuxième phrase, une caresse pour inciter le public à tendre l'oreille.

— Baisse un peu la voix, s'élève en écho la recommandation de maître Phémios. Toi aussi, tu dois charmer l'auditoire, l'inviter à te suivre.

Ériphos recule d'un pas de plus. Une poigne de jalousie se referme sur son cœur. Brutale et mesquine. Il connaît la théorie, oui. Il a une bonne mémoire, c'est vrai. Son oreille est juste, une chance. Mais contrairement à Nicaios, il ne sera jamais un bon aède. N'en déplaise à Calyx !

Rien qu'à s'imaginer franchir le pan de tissu, longer la table, attraper sa cithare, il est pris de vertige. Des grappes d'yeux avides le cernent déjà, l'étouffent. Après les bouleversements de la veille, c'est plus qu'il n'en peut supporter.

Une répulsion lui soulève l'estomac. Avant d'avoir pris conscience de sa décision, d'en avoir pesé les conséquences, il tourne les talons, sort du bâtiment et passe en vent d'orage sous le nez des statues. Dans les jardins, d'autres représentants grecs le reconnaissent, le saluent. Il leur répond à peine, trace droit devant lui, traverse la voie canopique, descend vers le port. La tension dans ses boyaux ne se dénoue que lorsque les effluves de la ville s'adoucissent d'un air marin.

Une bourrasque humide s'engouffre dans ses boucles. Il ralentit le pas, longe le quai. À quoi bon s'entraîner ? Il va se ridiculiser devant tout le monde. Comme dans la taverne, le soir où il a fait la connaissance de Meidoun, le soir où sa route toute tracée a bifurqué dans une direction inattendue. Ériphos porte la main sur son pendentif, de nouveau à sa juste place. Calyx l'a réparé. Une vraie magicienne du métal. Il y a une flamme, une conviction dans tout ce qu'elle entreprend.

Elle trouve qu'il chante bien...

« Tu ne devrais pas laisser tes peurs barrer le chemin de tes rêves », a-t-elle conseillé. Plus facile à dire qu'à faire !

Ériphos soupire. Il avance sans vraiment regarder devant lui. Des manutentionnaires déchargent des caisses. Des vendeurs l'apostrophent. La cohue l'enveloppe. On va, on vient, on le bouscule. Toute la ville vibre d'expectative : le grand défilé ne devrait plus tarder. Personne ne lui prête attention. Il est anonyme, invisible, un fantôme.

Comme Haânkhès.

Pauvre Haânkhès ! Ériphos aimerait pouvoir la consoler, lui offrir la justice qu'elle mérite, au moins lui apporter la paix de l'âme. Impossible. Mnestôr – si c'est bien lui le coupable – est trop puissant, trop bien en vue. Qui se soucie encore d'une jeune fille décédée quatre ans plus tôt ?

Les Flammes de PharosDes histoires addictives. Découvrez maintenant