Ériphos ne voit rien, englouti dans cette fourmilière, pressé contre le dos transpirant de Meidoun, mais le cri lui vrille les oreilles. Il a juste le temps de tendre les bras pour rattraper le corps recroquevillé qui glisse de son perchoir.
— Ahmasis !
L'apprentie prêtresse tremble de la tête aux pieds, les yeux grand ouverts, les pupilles dilatées.
— Je ne veux pas mourir une deuxième fois, souffle-t-elle aux nuages.
Ériphos la replace sur ses pieds, la serre contre lui. La plaidoirie lui noue la gorge. Ahmasis a peut-être un ou deux ans de plus que lorsque lui-même attendait, sur les marches du temple d'Héphaïstos, qu'une lance le transperce ou qu'un dieu intervienne de sa clémence. Une certitude éclate dans son esprit, en bouquet d'étincelles. Il la protégera, comme Bèssos l'a protégé autrefois ! Aucun enfant ne devrait connaître une telle peur.
— Par la barbiche d'Osiris, je les vois ! ils s'enfuient ! hurle Meidoun.
Déjà, il se fraie un chemin dans la foule à coups de coudes et de poings. Dans moins de temps qu'il n'en faut pour déclamer un poème, la confusion l'aura avalé. Ériphos ne peut le laisser se jeter seul sur une troupe de guerriers ennemis, il ne peut pas non plus abandonner Ahmasis.
— Vas-y, je m'occupe d'elle.
Calyx a deviné son hésitation. Elle referme une main sur l'épaule de la fillette et pointe du menton la tignasse brune qui s'éloigne. Ériphos s'attarde le temps d'une caresse sur la joue, d'un mot de réconfort.
— Tu les as retrouvés, Ahmasis, bravo ! Maintenant, Meidoun et moi allons les arrêter.
Oui, les arrêter. Par moment, il n'est plus temps de réfléchir, de méditer sur sa place dans le monde, sur la sagesse d'intervenir dans un conflit étranger ou de faire un pas de côté. Les décisions se prennent entre deux respirations, d'instinct, parce qu'il n'est pas possible de renier qui nous sommes ni les événements qui nous ont construit. Alors, dans les rues d'Alexandrie, Ériphos d'Athènes plonge entre deux torses, écrase une série d'orteils, marmonne un mot d'excuse et parvient à rattraper le chendjit fuyant du conducteur de char devenu justicier.
Une bosse rampe sous les plis de son chiton, accompagnée d'une sensation de doigts froids. Une tête émerge, sertie de deux yeux bombés ; une bouche qui semble se moquer de lui. La salamandre ! Comment s'est-elle glissée jusqu'à lui ? Il refrène l'impulsion de l'attraper par la queue et de la projeter au loin – l'animal risquerait de ne pas apprécier ; Ahmasis non plus.
— Par là, ils vont vers les éléphants !
Meidoun contourne une roue de char et Ériphos peut grappiller une vue tronquée de la situation. Un mouvement de foule entraîne un groupe d'hommes vers l'attroupement moins dense autour de la dizaine de dos gris, chamarrés de leur poids en rubans et nacelles. À cet endroit, le défilé longe une tribune en bois, sans doute montée pour l'occasion, dans les jardins d'un palais impressionnant de colonnades et de statues. Sous l'ombre de draps bigarrés, une panoplie de dignitaires profitent du spectacle, de boissons et autres douceurs.
Sont-ils la cible des ennemis ?
Est-ce le pharaon, tout là-bas, sur le trône doré, avec sa double couronne emboîtée, blanche et rouge, en forme de pastèque ? Ériphos essuie ses paumes sur son chiton. Un martèlement s'emballe contre ses côtes. Il faut agir, mais comment ? Les ennemis infiltrés sont bien trop loin, ils gagnent même du terrain. Déjà, la bousculade se referme derrière eux. S'il attend, il sera trop tard.
— Pardon, pardon, pardon !
Meidoun presse les dos mécontents. Une coupelle d'offrandes se renverse et dégorge son contenu fruité, aussitôt piétiné. Un brûle-parfum vacille dans une bouffée écœurante.
Ériphos empoigne le scarabée à son cou. Ce serait le moment rêvé pour sortir un tour de magie, mais il ne sait même pas comment procéder. Leurs cibles longent maintenant la cohorte d'éléphants. Ces gros balourds pourraient écarter la menace d'un coup de défense ou d'un mouvement de patte, mais les cornacs les maintiennent bien trop disciplinés. Quant à la salamandre, elle se contente d'assister au spectacle depuis le balcon de son chiton !
— Et toi ? grince-t-il vers le sourire horripilant. Tu t'appelles Drakôn, c'est ça ? Tu n'es pas censé être le puissant serviteur d'Héphaïstos ? Tu ne peux pas, juste, faire quelque chose ?
L'animal hausse la tête. Ériphos ne saurait placer des mots sur ce qui se produit ensuite. Une sorte de connexion. Comme si sa conscience se trouvait aspirée dans le vortex des yeux noirs. Il a l'impression que la créature lui parle, mais ce ne sont pas des sons, plutôt une sensation crépitante qui se répand sous sa peau. Il est persuadé que toutes ses boucles se hérissent sur sa tête. Une vague de terreur déferle juste après, rejet de l'innommable, mais il n'arrive plus à s'arracher.
Une porte s'ouvre, quelque part. Des fils invisibles s'animent autour de lui. Un orage déferle dans son cœur. Il croit s'entendre crier.
Ériphos était concentré sur les éléphants. Peut-être cela peut-il expliquer la suite ? Peut-être. Seul un mage pourrait ou non le confirmer. Un barrissement tonitruant déchire l'espèce de transe qui l'a saisi. L'un des pachydermes si disciplinés fait un écart, bouscule son voisin. La commotion se propage comme dans un jeu de quilles. Un char se renverse. La cage qu'il transportait, bascule, se brise, libère une volée d'ibis au bec courbe. L'un des volatiles atterrit sur la tête grise furibonde aux oreilles déployées. Le pauvre cornac tente d'éviter l'empalement, glisse, culbute, impuissant à enrayer sa chute.
Ériphos cligne des paupières. Les yeux noirs ne sont plus là. La salamandre non plus, d'ailleurs. Où ?
Une main le secoue.
— C'est toi qui as fait ça ?
Meidoun le dévisage avec un air effaré. Ériphos ne sait pas. Il secoue la tête, lentement, referme sa bouche qui – il ignore pourquoi – est restée ouverte. L'autre se retourne vers la commotion et glisse une main le long de sa mèche nattée.
— J'aurais pas fait pire.
Ériphos renonce à démêler si la réflexion se veut catastrophée ou admirative. Autour d'eux, la panique se répand plus vite qu'un nuage de sauterelles. Les autres cornacs tentent de maîtriser leur monture, mais l'éléphant privé d'une main ferme s'emballe comme un étalon sauvage.
Les guerriers séleucides ont profité de la confusion pour se faufiler vers une rue transversale. Ériphos bondit.
— Ils vont s'échapper !
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Les Flammes de Pharos
FantasíaUn festival. Deux royaumes en guerre. Une créature infiltrée depuis le monde des Dieux. Alexandrie, l'écrin des Muses, son phare immuable. Tout le monde grec se presse pour participer aux jeux organisés par le pharaon : l'occasion de briller de prou...
