Prologue : La chambre secrète

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Sheyla :

Cela faisait quelques jours qu'il ne m'avait pas touchée. J'avais cru que le calme allait durer. Peut-être qu'il avait oublié. Peut-être qu'il s'était fatigué de me frapper. Peut-être...

Mais ce matin-là, j'ai renversé une tasse. Une simple tasse. Tombée de mes mains tremblantes. Elle s'est brisée sur le carrelage avec un bruit sec et froid, comme un signal d'alarme. Le silence après était pire que le bruit.

J'ai eu à peine le temps de me pencher pour ramasser les morceaux qu'il était déjà là. Son ombre a rempli la pièce avant même que je n'entende ses pas.

— T'as fait quoi, là ?...

Sa voix était basse, trop calme. C'est ce ton-là qui me fait le plus peur. Il n'explose pas tout de suite, non. Il attend. Il mijote sa rage, comme une casserole qu'on laisse bouillir lentement jusqu'à ce qu'elle déborde.

— C'était un accident... je... je voulais pas... désolée...

Je regarde le sol. Ne surtout pas croiser son regard. Ne surtout pas pleurer. Ne pas respirer trop fort. Être invisible. Inexistante.

Mais il me saisit par le col de mon pull, me soulève presque du sol.

— Combien de fois je t'ai dit d'arrêter tes conneries ? T'es bonne à rien ! Même pas foutue de tenir une putain de tasse !

Et le premier coup part. Une gifle. Violente. Ma tête part sur le côté. Je tombe à genoux.

— Tu veux que je te réapprenne les règles ? Hein ? T'en as pas assez eu, la dernière fois ?

Je secoue la tête. Je veux dire non, mais aucun son ne sort de ma bouche. Il m'attrape par les cheveux et me traîne jusqu'au salon.

— Tu veux jouer à l'enfant rebelle ? Alors je vais te montrer ce que ça coûte.

Je pleure. En silence. Je retiens tout, comme il me l'a appris. Il faut pas qu'il voie. Faut devenir ce qu'il veut : une machine. Une chose vide.

Il me frappe encore. Mais cette fois, je ne crie pas.

Je ferme les yeux.
Je pars loin dans ma tête.
Je compte les coups.
Je me déconnecte.

Un, deux, trois...

Je suis une machine.
Je suis une machine.
Je suis une machine...

Et puis... la sonnette retentit.

Un bruit sec, inattendu. Mon père sursaute, figé. Il ne s'attendait visiblement pas à cette interruption.

Il me lâche d'un coup. Ses yeux sont pleins de rage contenue, mais quelque chose d'autre s'y glisse : la peur d'être vu, d'être pris sur le fait.

— Reste pas dans les parages, me murmure-t-il d'un ton tranchant.

Son regard me transperce comme une lame. J'obéis sans discuter. Je cours dans ma chambre, referme la porte à clé, et m'effondre. J'enfouis mon visage dans l'oreiller, y étouffe mes cris. Personne ne doit m'entendre. Personne n'entendra. Comme toujours.

Mes joues brûlent, ma bouche me lance, le goût métallique du sang me colle à la langue. Je reste là, recroquevillée, jusqu'à ce qu'un bruit étrange me tire de mes sanglots.

Un bruit venu de la fenêtre.

Je me redresse, essuie mes larmes, avance à pas hésitants. Et avant même d'avoir le temps de jeter un œil dehors... je le vois.

Un garçon. De mon âge à peu près. Cheveux blonds, coupés courts. Ses yeux, d'un bleu limpide, presque irréel, croisent les miens. Et lui... il grimpe ?!

— Qu'est-ce que tu fais ?! je souffle, incrédule, en ouvrant précipitamment la fenêtre.

Il me fixe, sans un mot, sans sourire. Puis, d'un geste rapide et souple, il s'introduit dans ma chambre comme s'il avait fait ça toute sa vie. Un pied sur le rebord, un bond, et le voilà dedans.

Il atterrit de travers, manque de tomber, mais se redresse aussitôt. Agile, vif. Nos regards se croisent à nouveau.

— T'es qui toi ? Me demande, méfiant.

Je me souviens de ce que mon père m'a toujours dit. Si quelqu'un posait cette question, je devais répondre sans réfléchir, mécaniquement.

— Je suis la fille d'une domestique... Et toi ?

Il fronce légèrement les sourcils, comme s'il tentait de lire à travers moi. Puis hoche la tête, comme si ma réponse lui suffisait.

— Juste un garçon qui escalade, dit-il simplement.

C'est tout ? Juste ça ? Moi je viens de lui mentir, ou plutôt de répéter un mensonge imposé. Et lui, il se contente de ça, sans rien dire d'autre. Pas de nom, pas d'explication. Rien.

Je le fixe, un mélange de peur et de fascination au fond du ventre.

Il vient d'un monde auquel je n'appartiens pas.
Et pourtant... il est là, dans ma chambre.

Il est plus grand que moi. Pas de beaucoup, mais assez pour que je doive lever les yeux pour croiser les siens. Son regard est calme, mais curieux. Il me scrute comme s'il essayait de comprendre quelque chose que je cache.

— Tu as quel âge ? me demande-t-il enfin, d'une voix posée.

Je baisse un peu la tête avant de répondre, gênée.

— Sept ans... Et toi ?

— Douze, dit-il, sans hésiter.

Il continue de m'observer, puis penche légèrement la tête sur le côté.

— Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?

Je sens ma gorge se serrer. Ma main monte instinctivement à mon visage, là où ma joue est encore chaude, gonflée. Mes doigts glissent sur la coupure de ma lèvre.

Mais je nie. Comme toujours.

— Rien du tout.

Il fronce les sourcils, visiblement pas convaincu. Mais je n'ai pas le temps de me justifier.
Des pas retentissent dans le couloir. Lourds. Lents. Trop familiers.

Mon cœur se met à battre plus vite.

Je me précipite vers lui, le pousse avec force vers la fenêtre encore entrouverte.

— Pars ! Pars maintenant ! Si quelqu'un te voit ici... tu vas le payer cher !

Il me regarde. Longuement. Comme s'il voulait dire quelque chose, mais il se ravise. Il se contente d'un hochement de tête, silencieux, puis disparaît par la fenêtre d'un geste aussi souple que tout à l'heure.

Je me penche juste assez pour le voir descendre. Une fois qu'il a touché le sol, je referme précipitamment la fenêtre, tire le rideau.

Je me retourne... juste au moment où la porte de ma chambre s'ouvre brutalement.

Un des hommes de mon père entre sans frapper. Grand, massif, le visage fermé. Il jette un coup d'œil circulaire à la pièce, comme s'il avait senti quelque chose.

Mon sang se glace.

Je me tiens droite, figée, les bras le long du corps. Je ne dis rien. Mon visage est encore marqué, mais je fais de mon mieux pour paraître calme.

— T'as crié ? me demande-t-il d'une voix sèche.

— Non.

Il me fixe encore un instant, puis tourne les talons sans un mot de plus et referme la porte derrière lui.

Je reste là, sans bouger, les jambes tremblantes.
Le silence revient... mais il ne me rassure pas.

Il ne me reste que ce garçon. Ce garçon étrange qui grimpe les murs... et qui m'a regardée sans peur.
Pour la première fois depuis longtemps... j'ai senti qu'on me voyait autrement.

À suivre...

PIERCE THE VEILDes histoires addictives. Découvrez maintenant