42. Le Maître d'Échecs

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Andreï:

7h00:

La nuit semble encore collée aux vitres quand on quitte l'aéroport. La soirée précédente s'est terminée sur une note trop pleine trop d'alcool, trop d'adrénaline et maintenant la réalité nous rattrape : un homme de confiance de mon père nous attend dehors. Il prend les valises de Sheyla d'un geste professionnel, sans un sourire, et nous grimpons dans la voiture qu'il conduit. Sheyla s'attache à côté de moi; sa main effleure la sangle de sa ceinture, ses doigts un peu nerveux. Je fais de même, puis je fixe la route à travers la vitre, perdu dans des pensées tranchantes comme des rasoirs.

Je n'ai aucune envie de revoir mon père. Pas aujourd'hui. Pas avec ce nom qui me brûle encore la gorge. J'avais redouté une embrouille dès la sortie de l'avion un guet-apens, un message clair mais rien ne s'est produit immédiatement. Peut-être que la menace attend, tapie quelque part : chez mon père, ou hors de ses murs.

Sheyla, elle, respire doucement à mes côtés ; ses traits sont calmes en façade, mais j'aperçois la tension à la commissure de sa bouche quand elle croit que je ne regarde pas. Son regard se perd un instant sur la ville qui défile, puis revient vers moi, cherchant quelque chose du soutien, une once de sincérité, ou simplement la confirmation que je suis là. L'homme qui conduit a le visage fermé, professionnel ; il jette de temps à autre un coup d'œil dans le rétroviseur, vigilant sans ostentation.

Une certitude me ronge : cette menace est liée soit à Sheyla, soit à Edoardo. Je sens la logique grinçante s'installer dans ma tête. La bande d'Edoardo n'a jamais été du genre à accepter l'échec. Quatre mois de silence après sa mort ? Trop long pour être tranquille. S'ils se réveillent maintenant, c'est par vengeance, par calcul. Et si c'est bien eux, je ne ressentirai ni surprise ni peur : au contraire, une pointe d'impatience froide l'occasion de les traquer et d'en finir, plutôt que d'attendre que la menace vienne frapper d'elle-même.

Je ferme un instant les yeux. La route est longue, le moteur ronronne, et à mes côtés Sheyla serre un peu plus fort sa ceinture. Son visage, éclairé par la lumière terne du tableau de bord, reflète une détermination fragile. Je reprends la tasse de café tiède que je tiens depuis tout à l'heure, la chaleur me rassure à peine.

Dans le silence feutré de la voiture, chacun retient sa respiration. Gorokhovets n'est plus seulement une destination sur une carte : c'est une promesse de confrontation.

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L'aéroport n'était qu'à dix minutes de la propriété paternelle ; le trajet a filé sans qu'on ait le temps de digérer vraiment. Les grilles du manoir s'ouvrent lentement devant nous, claquent derrière la voiture et nous voilà face à l'entrée : une masse noire et froide, un manoir qui semble avoir été taillé dans l'ombre. L'homme de main coupe le contact, sort d'un geste précis, ouvre notre portière et récupère les valises avec cette distance professionnelle qui me rassure autant qu'elle m'irrite.

— Tu me suis, dis-je à Sheyla.

Elle hoche la tête, ramasse son sac et me suit. Deux serviteurs ouvrent la porte principale ; l'air qui nous accueille sent le bois ancien et le charbon, le genre d'odeur qui colle aux souvenirs. On entre. Immédiatement, le silence : total, presque religieux. Seul le tic-tac obstiné d'une horloge semble habiter les lieux, marquant des secondes lourdes comme des coups.

Le manoir est énorme une présence. Il y a des couloirs qui semblent avaler la lumière, des escaliers qui tournent vers des étages dont je n'ai plus aucun souvenir net. Quinze ans. Quinze ans que je n'ai pas remis les pieds ici. Quinze ans que j'ai fu yé ce visage, ces décisions. Aujourd'hui, j'ai dû ramener mes couilles pour venir l'affronter.

PIERCE THE VEILDes histoires addictives. Découvrez maintenant