Sheyla :
Les jours ont filé sans que je m'en rende compte. Pas un mot d'Andreï. Pas un regard. Depuis cette nuit où je suis sortie en lingerie, je crois qu'il est resté figé là, dans sa colère. Ou peut-être qu'il fait semblant de m'oublier pour ne pas se brûler à nouveau.
J'ai voulu m'excuser. Plusieurs fois. Mais une part de moi m'en empêche. Parce que même si je le regrette... ce n'est pas moi la cause. C'est lui. Son contrôle, sa rage, son besoin de posséder tout, même ce qui ne se possède pas. Moi.
Je suis dans notre chambre non, dans ma chambre aujourd'hui. Assise sur une chaise, les jambes croisées, le dos un peu penché. Une toile immense me fait face, vierge au départ, maintenant presque saturée de traits, de coups de pinceau, de taches d'eau et d'ombres qui s'entrechoquent.
Cette toile, c'est lui qui me l'a offerte. Un jour où il a préféré m'acheter des couleurs plutôt que de m'offrir des excuses. C'est drôle, comme chez Andreï, les gestes parlent plus que les mots.
Ma main s'agite dans les airs, comme si elle était détachée de mon corps, mue par quelque chose de plus profond que la pensée. Je ne sais même pas ce que je peins. Je ne contrôle plus rien. Je gribouille. J'étale. Je mouille la peinture, la laisse couler, se mêler. C'est sale, c'est brut, c'est vivant.
Et moi, je ne respire plus. Je me noie dedans. Dans les couleurs, dans le geste, dans cette frénésie presque violente.
Voilà. C'est ça, ma vie : chaque fois que je plonge le doigt dans une toile, je disparais. Je perds pied. Et peut-être que c'est ce que je cherche : m'effacer pour ne plus avoir à penser. Ne plus avoir à sentir.
Mais là, je m'arrête. Mon souffle revient, court, irrégulier. J'ai les mains tachées de peinture. Le cœur lourd.
Je lâche le pinceau. Il tombe avec un clac sec contre le bois du chevalet. J'observe mon œuvre.
Ce n'est pas une petite toile. Non. C'est une toile grande, ample, presque démesurée. Elle pourrait être exposée dans un musée. Mais elle n'a pas été faite pour qu'on la regarde. Elle a été faite pour que je survive.
Et là, dans le silence de la chambre, je me demande si lui, en bas, pense encore à moi. Ou s'il m'a laissée dans cette œuvre, figée comme un souvenir qu'on n'ose plus toucher.
La lumière de fin d'après-midi glisse à travers la fenêtre, douce, chaude, dorée. Elle caresse la toile encore humide, joue avec les reflets de peinture fraîche. Et pendant une seconde, les couleurs semblent respirer, vibrer, comme si elles vivaient une vie propre, en dehors de moi.
Je me redresse lentement, un peu engourdie, les jambes raides d'être restée trop longtemps assise. Mes mains sont pleines de peinture. Instinctivement, je les essuie sur le bas de ma robe.
Encore une.
J'ai cette mauvaise habitude non, ce réflexe de sacrifier mes vêtements au nom de l'art. Je me dis toujours : "Ce n'est pas grave, une fois lavée, elle redeviendra propre."
Mais c'est un mensonge, hein. Certaines robes ont gardé les stigmates de mes tempêtes. Des éclats de bleu, de rouge, de noir, parfois des couches entières de peinture incrustées dans le tissu. Il y en a qui ne s'en remettront jamais. Littéralement. Je pourrais faire une exposition parallèle rien qu'avec elles : "Les robes survivantes de Sheyla Ivanov". Une pile entière, toutes tachées, marquées, presque aussi expressives que mes toiles.
Certaines ressemblent à des œuvres involontaires. Comme si, au lieu de peindre sur la toile, j'avais laissé mon corps traduire mes émotions directement sur le tissu.
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PIERCE THE VEIL
ActionSheyla, 18 ans, a grandi dans l'ombre, captive d'un univers de silence et de souffrance. Fille unique d'un père tyrannique, chef implacable de la mafia turque, elle a été élevée dans le secret, maintenue à l'écart du monde, privée d'affection, dress...
