Le dernier match

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pdv Raphaël

Mes doigts tapotent nerveusement ma cuisse. J'enfile mon casque, ça masque à peine le bruit dehors. Même sans voir le terrain, je sais que le public est venu en force pour le dernier affrontement de la saison. Mes pieds n'ont pas encore foulé la pelouse que la pression monte déjà, elle s'insinue par chaque pore de ma peau. Les mots d'encouragement du coach me parviennent difficilement. J'étais attentif dans le vestiaire pour son traditionnel discours de fin de saison mais à présent, je ne tiens plus. Je suis un loup en cage. Un loup affamé qui boufferait bien du perroquet ce soir. Je trépigne, me balance d'un pied sur l'autre autant que me le permet l'étroitesse du couloir, mon équipement au complet sur le dos. Dans quelques minutes, je rejoindrai le terrain et j'oublierai tout ça : le stress, les supporters qui scandent, l'agitation, cette armure de plastique qui pèse une tonne. Dans quelques minutes, il ne me restera que mon intelligence tactique, mon jeu et mes coéquipiers. Mon équipe. Je leur jette un regard à tous, songer que c'est la dernière fois que je joue un match officiel avec eux me rend nostalgique. Bientôt, les affrontements de football laisseront place à ceux de basket.

J'ai toujours eu en horreur les fins de saison, celle-ci en particulier a un goût amer. Parce qu'elle marque la fin de quatre années d'entraînement, de sueur, de souvenirs. La plupart des gars qui m'entourent, je ne les reverrais sûrement jamais, ou bien à l'une de ces réunions d'anciens élèves qu'organisent les lycées tous les quinze ans. Alors, on se retrouvera et on partagera des vannes pourries et des souvenirs enfouis avec ceux qui ont un jour été nos frères d'armes. Je glisse un regard à mon meilleur ami, qui se fend la poire avec Samy comme si rien n'avait d'importance. En première ligne, à quelques mètres de moi, mon capitaine et rival s'impatiente lui aussi. On a toujours partagé ça, le goût du ballon ovale et des placages. La tension des remontées, des percées dans le camp adverse, l'adrénaline des touchdown, le fait que chaque action puisse changer l'issue du match. Il y a quelques temps, dans une autre vie, on partageait bien plus encore. Les relents d'une amitié gâchée flottent encore entre nous, ils flotteront à tout jamais, je crois. Le regard fier, droit, Jake scrute la pelouse avec attention, il ne le montre pas mais je suis persuadé que l'amertume l'envahit aussi ce soir. Il contamine une bonne partie de la meute, parce que dans quelques heures, on fera partie de l'histoire des Blue Wolves de Central.

J'essaie de graver chaque visage dans ma mémoire. C'est dingue mais je me rends compte seulement à cet instant que je n'ai jamais adressé la parole au quart d'entre eux. On joue dans la même équipe depuis des mois, parfois même des années et la seule chose que je connais de ces gars, c'est leurs noms et leurs postes. Des pions sur l'échiquier géant qu'est le plan stratégique que j'ai établi plus tôt dans la semaine avec le coach Lewis. Des numéros, pareils à ceux qu'ils arborent fièrement au dos de leurs maillots.

- C'est à nous, les gars. Restez concentrés et bouffez-les-moi. Un, deux, trois, Blue Wolves ! hurle le coach alors qu'un coup de trompette retentit.

Le spectacle des cheerleaders touche à sa fin, le nôtre va bientôt commencer.

- Dernier match, mon pote. Dernier match, me secoue Mike, en empoignant ma nuque.

Avec son poing, il frappe mon torse de plastique. L'euphorie perce dans sa voix, je le comprends, j'ai la même au fond du cœur. Une sorte de frénésie impatiente et irrationnelle qui n'attend qu'à être libérée. Je m'approche un peu plus de la sortie. Mes pieds trottinent, prêts à en découvre. À présent, les gymnastes cessent de s'agiter, entamant avec sérieux et application leur final. J'observe Lydia s'envoler, propulsée à quelques mètres vers le ciel. Une bouffée de fierté envahit mon être, je n'aurais jamais pensé qu'elle parviendrait à vaincre ses peurs et à se lancer dans ce sport qui lui faisait tellement envie. Je suis contente qu'Elena l'ai poussée à le faire, je sais pour avoir essayé que ça n'a pas dû être facile. Je ne peux m'empêcher d'imaginer que la new-yorkaise était ce qu'il fallait à ma meilleure amie - et peut-être pas qu'à elle - le déclic qui lui manquait, qui nous manquait. Sans même que je ne m'en sois rendu compte, je me suis mis à fixer la brune en question. Comme bien trop souvent depuis des semaines, deux pour être précis, depuis notre escapade en Terre du Milieu. Je la regarde évoluer dans cet univers que je ne lui aurais jamais deviné à la rentrée dernière et qui pourtant est une évidence aujourd'hui. Avec sa puissance et sa détermination, elle est faite pour ça. Je sens un sourire franc fendre mon visage lorsqu'elle se lance dans un double flip arrière et qu'elle finit sa chorégraphie en grand écart, ramenant sa jambe gauche près de son visage. Je suis tellement obnubilé par le spectacle qui se joue sous mes yeux que je n'aperçois Jonas s'approcher que lorsqu'il m'adresse ces quelques mots :

AdrénalineDes histoires addictives. Découvrez maintenant